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Le musée du Louvre (Paris) en 2020.

Alain Jocard - AFP

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Cambriolage spectaculaire, inondations et grève: le récit de l'infernale séquence pour le musée du Louvre

BFM Juliette Brossault
Le casse historique du Louvre le 19 octobre dernier a ouvert une boîte de Pandore. Rapports au vitriol, inondations, fermeture d'une salle... Les failles de sécurité et la vétusté du musée le plus visité du monde sont depuis mises à nu, et poussent le personnel excédé à une grève reconductible.

Une série noire qui n'en finit pas. Des projecteurs blafards sont à nouveau braqués sur le Louvre ce lundi 15 décembre. Le personnel du grand musée parisien débute une grève reconductible soutenue par les syndicats CFDT, CGT et Sud.

Trois mois après le cambriolage historique, ils espèrent faire fléchir leur direction afin qu'elle se concentre sur les travaux les plus urgents: la "remise en état du bâtiment, (la) protection du palais, de ses collections, de son public et de son personnel". Les syndicats demandent également la création de 200 postes "équivalents temps-pleins", soit ce qui a été "perdu entre 2014 et aujourd'hui" alors que le nombre de visiteurs, lui, n'a cessé de croître. En 2024, près de 9 millions de visiteurs ont foulé ses galeries, faisant du Louvre le musée le plus visité au monde.

Cette grève est un nuage de plus qui s'amoncelle au-dessus de la pyramide de la cour Napoléon. Depuis le casse du 19 octobre, les incidents et les révélations, sur la vétusté et les importantes failles de sécurité, s'enchaînent.

Au lendemain du casse, un rapport pointe du doigt les failles de sécurité

Au lendemain du casse, la stupéfaction règne dans l'Hexagone. En seulement sept minutes, le dimanche 19 octobre au matin, une équipe de malfaiteurs a réussi à pénétrer dans la galerie Apollon au premier étage du musée, via une fenêtre atteinte grâce à une nacelle, à scier les vitrines où sont exposés les joyaux de la Couronne et la collection royale de gemmes, puis à fuir avec un butin estimé à 88 millions d'euros.

"Le vol commis au Louvre est une atteinte à un patrimoine que nous chérissons car il est notre Histoire", déplore le président de la République sur X.

Décontenancées, les autorités se mettent en ordre de bataille pour retrouver les cambrioleurs et les huit bijoux volatilisés. La brigade de répression du banditisme est saisie, une enquête est ouverte sous l'autorité du parquet de Paris.

Dès le 20 octobre, un rapport de la cour des comptes vient remuer le couteau dans la plaie d'un choc encore vif. Étudiant la période de 2019 à 2024, ce rapport pointe du doigt le "retard persistant" dans le "déploiement d'équipements destinés à assurer la protection des œuvres". Ironie du calendrier. Mais la constatation est loin d'être inédite. La sonnette d'alarme a été tirée à plusieurs reprises ces dernières années. Le personnel du musée et les syndicats n'ont cessé de faire entendre leur voix.

Dès 2017, un audit alertait sur les failles du dispositif de sécurité du musée. En 2018, un autre était consacré au lieu même du cambriolage, la galerie Apollon. Puis, un autre en 2023 et enfin en août dernier, deux mois avant le casse.

La galerie d'Apollon au musée parisien du Louvre, où on été dérobés plusieurs joyaux le 19 octobre 2025
La galerie d'Apollon au musée parisien du Louvre, où on été dérobés plusieurs joyaux le 19 octobre 2025 © STEPHANE DE SAKUTIN © 2019 AFP

Quelques jours avant la présentation par Emmanuel Macron, le 28 janvier, du chantier au milliard d'euros appelé "Nouvelle Renaissance", la présidente-directrice du Louvre Laurence des Cars déplorait la vétusté du musée. Elle soulignait entre autres "la multiplication d'avaries dans des espaces parfois très dégradés", "l'obsolescence (des) équipements techniques", ainsi que "d'inquiétantes variations de températures mettant en danger l'état de conservation des œuvres".

La présidente du Louvre défend son bilan

Depuis le casse rocambolesque, Laurence des Cars, à la tête du Louvre depuis 2021, cristallise toutes les attentions. La société attend des explications. Elle, tente tant bien que mal de défendre son bilan et de s'affranchir des errances passées, assurant notamment ne pas avoir eu connaissance de tous les audits menés avant son arrivée.

Elle affirme avoir présenté sa démission à la ministre de la Culture Rachida Dati, qui l'a refusée. Cette dernière, également en première ligne des critiques dans cette affaire, ne l'abandonne pas. Le surlendemain du cambriolage, la maire du 7e arrondissement de Paris martèle devant l'Assemblée que les dispositifs de sécurité du musée ont fonctionné.

Auditionnée par la commission de la Culture du Sénat le 22 octobre, la présidente du Louvre admet un "échec". Mais elle réfute le bilan de la cour des comptes. "Je tiens à le dire, il n'y a pas de retard dans la mise en œuvre du schéma directeur de sûreté du Louvre, je m'inscris en faux dans les éléments qui sont dans le pré-rapport de la cour des comptes", déclare-t-elle.

"Quand j'ai pris mes fonctions en 2021, il y avait déjà une réflexion sur le schéma directeur de sécurité, et j'ai souhaité prendre à bras-le-corps cette question très complexe", abonde-t-elle au cours de sa première déclaration publique. Elle rappelle avoir attiré l'attention sur "l'état de dégradation et d'obsolescence générale" du Louvre dès sa prise de fonction.

Le 6 novembre, la cour des comptes étrille de nouveau la direction assurant que le musée "a privilégié les opérations visibles et attractives", comme les acquisitions d'œuvres et la muséographie, "au détriment de l'entretien et de la rénovation des bâtiments et des installations techniques, notamment de sûreté et de sécurité". Le premier président de la cour des comptes, Pierre Moscovici, estime que le vol du Louvre est "un signal d'alarme assourdissant". Il souligne que sur la période 2018-2024, le Louvre n'a consacré que trois millions d'euros en crédit de paiement pour mettre en œuvre son schéma directeur de sûreté, évalué au total à 83 millions d'euros, soit "4% du total".

Un bilan que Laurence des Cars juge "trop sévère". Elle répète avoir "assuré l'ensemble de (ses) missions" et avoir pris "toute la mesure de cette question de la sécurité". "J'ai le sentiment de porter un projet de transformation du Louvre (...) de donner un cap pour en faire un musée du 21e siècle", se défend-elle au micro de Franceinfo, soulignant qu'un nouveau schéma de sûreté était lancé ce jour dans le cadre du projet "Louvre Renaissance".

La présidente du Louvre déclare notamment avoir "pris sur les budgets de fonctionnement pour augmenter la surveillance" des salles du musée en posant une centaine de caméras numériques.

Le casse aurait pu être évité à "30 secondes près"

La vétusté du parc de caméras et leur nombre insuffisant, notamment à l'extérieur du bâtiment, est un des points noirs mis en lumière par le cambriolage. Et qui a valu une énième passe d'armes entre la ministre de la Culture et la maire de Paris Anne Hidalgo, à quelques mois des élections municipales.

Pour la candidate Rachida Dati, l'édile de Paris a la responsabilité de déployer de la vidéoprotection sur l’espace public", mais n'en a "ni la priorité", "ni la volonté". La municipalité parisienne a, elle, accusé la ministre de "fausses déclarations", reportant la responsabilité de la vidéoprotection sur la préfecture de police. Un exemple parmi d'autres de la dimension politique qu'a pris le casse historique, tant à l'échelle parisienne que nationale.

Au-delà de cette brouille politique, la question des caméras est un point central du rapport remis à l'issue de l'enquête administrative, lancée après le vol des joyaux de la Couronne. Sans cette défaillance, la fuite des voleurs aurait pu être empêchée, "à 30 secondes près".

"Si les recommandations des audits avaient été mises en œuvre, ces 30 secondes auraient été récupérées", relève au micro de BFMTV, Laurent Lafon, président de la commission de la culture au Sénat, en marge d'une audition des deux responsables de l'enquête le 10 décembre. L'un d'eux, Noël Corbin, chef de l'Inspection générale des affaires culturelles (Igac), s'est dit "très fortement surpris" de constater qu'un musée "gigantesque" et "iconique" comme le Louvre "puisse être aussi fragile". Une fragilité qui ne s'est pas uniquement matérialisée dans le cambriolage...

Fermeture d'une galerie, inondation...

À peine remis des émotions du casse, le Louvre est embarqué dans de nouvelles péripéties. Le 17 novembre, le musée annonce la fermeture de la galerie Campana, abritant neuf salles dédiées à la céramique grecque antique, au sein du quadrilatère Sully. En cause: une "fragilité de certaines poutres portant les planchers" de cet étage, par ailleurs occupé par des salariés.

"C'est une fermeture partielle d'une salle, par mesure de précaution. Nous ne ferons prendre aucun risque pour les agents et aucun risque par le public", déclare la ministre de la Culture dans une interview accordée à BFMTV.

La galerie Campana, au musée du Louvre, le 2 juin 2025.
La galerie Campana, au musée du Louvre, le 2 juin 2025. © GILLES TARGAT

L'architecte en chef des Monuments historiques en charge du musée du Louvre, François Chatillon, tient à rassurer. "Ça ne va pas s'effondrer", certifie-t-il sur notre antenne rappelant que le problème est "assez classique dans les monuments historiques". "Évidemment, ça tombe très mal pour le Louvre, il y a un effet de surenchérissement", admet ce défenseur du joyau architectural au micro de Franceinfo. Il ne croit pas si bien dire.

Le 7 décembre, une inondation vient porter un énième coup de massue. Une fuite d'eau affecte une salle de la bibliothèque des Antiquités égyptiennes du Louvre. 300 à 400 ouvrages sont endommagés, dont les plus anciens datent de la fin du 19e siècle. Les bureaux du personnels sont également abîmés.

Cet incident n'est, là encore, pas une surprise: la défaillance des tuyaux responsables de la fuite, et plus globalement la vétusté du réseau hydraulique, était connue. En novembre 2023, une autre inondation dans le pavillon de l'Horloge avait entraîné la fermeture et le déplacement d'une exposition consacrée aux dessins de Claude Gillot.

"La vétusté des installations techniques, la vétusté bâtimentaire, les manquements concernant le schéma sûreté sécurité, tout était prévisible car connus de tous et dénoncés depuis des années", déplore la secrétaire de la section CGT du Louvre Alexandra Kardianou sur BFMTV. Les personnels du musée ont ainsi "le sentiment aujourd’hui d’être le dernier rempart avant l'effondrement", alertent les syndicats. L'exaspération est palpable. Le vote d'une grève reconductible ce lundi est en l'illustration.

Une nouvelle figure est entrée en scène pour tenter d'inverser la tendance. Ce vendredi, Philippe Jost, qui était à la tête de établissement public chargé de la restauration de la cathédrale Notre-Dame, a été nomme pour mener une mission auprès de la direction du Louvre. "Je lui confie une mission auprès de Laurence Des Cars (présidente du musée, NDLR) pour réorganiser en profondeur le musée du Louvre", a déclaré Rachida Dati au Sénat, lors d'une séance consacrée au projet de loi de finances.

Les bijoux toujours introuvables

Pour contrebalancer cette avalanche de mauvaise nouvelles, les autorités peuvent se réjouir d'une avancée dans l'enquête. Au lendemain du casse, une centaine d'enquêteurs ont été mobilisés. Analyse des traces ADN, des téléphones portables, des caméras de surveillance, multiplication des perquisitions, interrogations de témoins...

"Je dirais comme toute enquête, c'est un peu comme un fil d'Ariane. Au fur et à mesure des auditions, des constatations probatoires, des preuves que l'on trouve sur le lieu des faits, l'enquête rebondit", image la procureure de Paris, Laure Beccuau, sur RTL le 30 octobre. "De briques en briques, l’enquête se resserre et se poursuit pour identifier tous les protagonistes."

Le collier et les boucles d'oreilles de la parure d’émeraudes de l'impératrice Marie-Louise exposés dans la galerie Apollon au musée du Louvre à Paris le 14 janvier 2020.
Le collier et les boucles d'oreilles de la parure d’émeraudes de l'impératrice Marie-Louise exposés dans la galerie Apollon au musée du Louvre à Paris le 14 janvier 2020. © Photo par STEPHANE DE SAKUTIN / AFP

Un mois plus tard, les enquêteurs de la Brigade de répression du banditisme peuvent se targuer d'avoir interpellé les quatre membres du commando ayant pénétré la galerie Apollon. Ils ont tous les quatre été mis en examen. Les huit bijoux volés, eux, n'ont cependant toujours pas été retrouvés. Une cinquantaine d'enquêteurs sont encore mobilisés pour retrouver les joyaux.

Le casse du Louvre au retentissement planétaire a au moins eu l'utilité de mettre la lumière sur les failles de sécurité des musées en France, et sur la vulnérabilité des œuvres en leur sein. Et de mettre la puce à l'oreille des politiques.