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Comment, dans le plus grand secret et depuis dix ans, la Chine mène son "projet Manhattan" des semi-conducteurs pour s’imposer dans la course mondiale aux puces électroniques

BFM Business Raphaël Raffray
Comment la Chine a réussi son pari des puces électroniques

Comment la Chine a réussi son pari des puces électroniques - BFM Tech

La Chine serait en train de réussir son "projet Manhattan" des semi-conducteurs. À Shenzhen, des chercheurs ont développé un prototype de machine capable de produire des puces de pointe, cruciales pour l’IA, les smartphones et les systèmes militaires. Jusqu’ici, ces machines de lithographie EUV étaient l’apanage exclusif de l’Occident.

C’est en quelque sorte une nouvelle "course à la bombe", mais cette fois-ci pour les puces électroniques. À Shenzhen, des scientifiques chinois ont mis au point un prototype de machine capable de produire des puces semi-conductrices de pointe, essentielles pour l’IA, les smartphones et les armes militaires.

Achevé début 2025 et actuellement en phase de test, ce prototype occupe presque tout un étage d’usine. Il a été conçu par d’anciens ingénieurs d’ASML (Advanced Semiconductor Materials Lithography, ndlr), le géant néerlandais des semi-conducteurs, grâce à la rétro-ingénierie des machines EUV de l’entreprise.

Les "machines EUV" sont au cœur d’une véritable guerre froide technologique. Capables de graver des circuits des milliers de fois plus fins qu’un cheveu sur des plaquettes de silicium grâce à des faisceaux de lumière ultraviolette extrême, elles restent pour l’instant monopolisées par l’Occident. Plus les circuits sont petits, plus les puces produites sont puissantes, denses en composants en tout cas, ce qui en fait un enjeu stratégique majeur dans la course mondiale aux semi-conducteurs.

La Chine a désormais un prototype de machine EUV opérationnel capable de générer de la lumière ultraviolette extrême, même s’il n’a pas encore produit de puces fonctionnelles. L’existence de ce prototype, révélée par Reuters, laisse penser que le pays pourrait être plus proche de l’indépendance technologique que prévu.

Le président chinois Xi Jinping, également secrétaire général du Comité central du Parti communiste chinois et président de la Commission militaire centrale, assiste à la cérémonie d'ouverture des 15e Jeux nationaux chinois et déclare les Jeux ouverts à Guangzhou, dans la province du Guangdong, dans le sud de la Chine, le 9 novembre 2025 (Photo d'illustration)
Le président chinois Xi Jinping, également secrétaire général du Comité central du Parti communiste chinois et président de la Commission militaire centrale, assiste à la cérémonie d'ouverture des 15e Jeux nationaux chinois et déclare les Jeux ouverts à Guangzhou, dans la province du Guangdong, dans le sud de la Chine, le 9 novembre 2025 (Photo d'illustration) © Photo de Yan Yan / XINHUA / Xinhua via AFP

La Chine fait encore face à de lourds défis techniques, notamment pour reproduire les systèmes optiques de très haute précision des fournisseurs occidentaux. Grâce à des pièces issues d’anciennes machines ASML, elle a toutefois pu développer un prototype national, avec l’ambition officielle de produire des puces fonctionnelles d’ici 2028. Des sources jugent néanmoins l’échéance de 2030 plus réaliste, ce qui placerait la Chine en avance sur les prévisions initiales des analystes.

Huawei en chef d'orchestre

Mais pour orchestrer un plan stratégique d’une telle ampleur, il fallait un chef d’orchestre. Ce rôle central, c’est Huawei qui l’assume. Le géant chinois de l’électronique se trouve au cœur de cet effort industriel et scientifique piloté par l’État, en coordonnant un vaste réseau d’entreprises et d’instituts de recherche publics mobilisant des milliers d’ingénieurs à travers le pays.

Il serait impliqué à tous les niveaux, de la conception des puces aux équipements de fabrication, jusqu’à l’intégration finale dans des produits comme les smartphones. Selon plusieurs sources, son PDG, Ren Zhengfei, rendrait compte directement de l’avancée du projet aux plus hauts dirigeants chinois.

Plusieurs sources de Reuters décrivent ce programme comme l’équivalent chinois du "projet Manhattan" américain pendant la seconde guerre mondiale. L’objectif est sans ambiguïté: permettre à la Chine de fabriquer des puces de pointe grâce à des technologies entièrement nationales afin de s’affranchir totalement des États-Unis dans ses chaînes d’approvisionnement.

Depuis les sanctions américaines de 2019, le groupe a mobilisé massivement ses équipes, parfois dans des conditions de secret extrême: travail en vase clos, accès restreint aux téléphones et équipes cloisonnées, au point que peu d’employés auraient une vision globale de l’ampleur du programme.

Si l’on remonte de quelques décennies, après le véritable projet Manhattan qui a permis aux États-Unis de mettre au point la bombe atomique en 1945, la Chine a elle aussi suivi une trajectoire similaire, aboutissant à son premier essai nucléaire le 16 octobre 1964. À l’époque, Pékin s’était largement appuyé sur la coopération et l’expertise de l’URSS.

Aujourd’hui, le contexte est très différent. Privés des technologies de gravure de pointe par les sanctions américaines, Huawei et SMIC, le plus grand fabricant de semi-conducteurs chinois, sont contraints de développer des composants entièrement nationaux, sans accès aux équipements occidentaux. Malgré leur mise sur liste noire, les géants chinois poursuivent leurs efforts et affichent des progrès notables dans le domaine des semi-conducteurs.

Cette résilience inquiète Washington: loin d’avoir freiné Pékin, les restrictions pourraient au contraire avoir accéléré l’émergence d’une chaîne d’approvisionnement chinoise autonome, capable de se rapprocher progressivement des standards technologiques américains. Mais la rétro-ingénierie menée par Pékin ne fait, pour l’instant, que combler un retard et remettre, en partie, les pendules technologiques à l’heure. Même dans ce contexte, ASML conserve une longueur d’avance nette.

Le géant néerlandais a déjà fourni à Intel une machine de nouvelle génération (High-NA EUV), qui coûterait environ 350 millions de dollars l'unité. Intel investit massivement pour redevenir le champion de la gravure. Le groupe espère reprendre la couronne de la finesse technologique dès 2027, avec "son nœud Intel 14A".

Contournement des sanctions et investissements massifs

Mais en attendant que ces avancées portent leurs fruits, la Chine doit composer avec les restrictions américaines et doit poursuivre sa course à l'IA, notamment pouvoir accéder aux meilleurs puces actuelles, qui sont celles de Nvidia. C'est en tout cas la théorie officielle.

Entre 2024 et 2025, plusieurs rapports indiquent que des dizaines, voire des centaines de milliers de puces d’intelligence artificielle Nvidia interdites à l’exportation (comme les H100, B200 ou H200) auraient été introduites illégalement en Chine.

Ces flux reposeraient sur un réseau complexe de revendeurs intermédiaires et de sociétés écrans, illustrant la difficulté à faire respecter les restrictions américaines sur les technologies les plus sensibles.

Nvidia
Nvidia © JUSTIN SULLIVAN / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / Getty Images via AFP

Ces soupçons ont notamment braqué les projecteurs sur Singapour. Les documents financiers de Nvidia montrent que 22 % de son chiffre d’affaires du troisième trimestre y ont été facturés, faisant de la cité-État son deuxième marché après les États-Unis, même si l’entreprise précise qu’il s’agit d’adresses de facturation et non de livraison. Les autorités singapouriennes ont, en outre, ouvert une enquête après un signalement concernant le réacheminement de serveurs équipés de puces Nvidia depuis la Malaisie vers des destinations non déclarées.

La Malaisie enquête de son côté sur l’éventuelle utilisation de ces serveurs par une entreprise chinoise pour entraîner des modèles d’IA, afin de déterminer si des lois nationales ont été enfreintes.

Ces affaires s’inscrivent dans un contexte plus large de contournement des sanctions américaines imposées depuis 2020, qui a vu émerger des marchés parallèles pour les processeurs graphiques Nvidia. Des médias américains rapportent ainsi que la start-up chinoise DeepSeek pourrait détenir des puces d’IA soumises à restrictions, même si Nvidia affirme que l’entreprise utilise uniquement des puces H800 acquises légalement... et non les H100 interdites à l’exportation vers la Chine.