Comment la Chine a contourné la réglementation américaine pour accéder aux puces haut de gamme de Nvidia, et n’en aura bientôt plus besoin
Un membre de la garde d'honneur de l'Armée populaire de libération chinoise (APL) brandit un drapeau au Palais de l'Assemblée du Peuple à Pékin, le 12 novembre 2025 - Maxim Shemetov
Les voisins de la Chine se seraient-ils pris d’une soudaine frénésie d’achat de puces électroniques? Dans un grand bâtiment sans fenêtre à Jakarta, environ 2.300 puces sont prêtes à être utilisées par une entreprise chinoise spécialisée dans l’IA. Selon une enquête du Wall Street Journal, elles sont arrivées via une série de transactions internationales organisées par une filiale d’une société chinoise "figurant sur la liste noire américaine".
Malgré les restrictions visant à limiter l’accès de la Chine aux technologies les plus avancées... rien ne prouve que ces transferts aient enfreint la loi. Même si certains responsables américains estiment cependant que de telles opérations mériteraient bel et bien d’être réexaminées.
Mais cet exemple n'est pas un cas isolé. Des revendeurs et des sociétés chinoises contournent le contrôle des exportations américaines en achetant les dernières puces IA de l'entreprise californienne Nvidia, comme les Blackwell et H100, par l’intermédiaire de tiers situés à Singapour, à Taïwan, en Malaisie ou au Vietnam.
Les serveurs équipés de ces puces sont ensuite revendus à des clients chinois via des sociétés écran ou des intermédiaires. Un marché parallèle s’est même développé, avec des annonces sur des plateformes locales et des transactions s’élevant parfois à plusieurs centaines de millions de dollars.
Par exemple, une société basée sur la côte ouest des Etats-Unis aurait expédié illégalement des GPU (processeurs graphiques, NDLR) Nvidia H100 et RTX 4090 à la Chine, transitant par Singapour et la Malaisie afin de masquer la destination finale. Des paiements étaient notamment acheminés via Hong Kong.
Entre 2024 et 2025, plusieurs rapports estiment que des dizaines voire plusieurs centaines de milliers de puces Nvidia d’IA interdites (comme les modèles H100, B200 et H200) ont été introduites illégalement en Chine via un réseau de revendeurs et sociétés écrans.
Une enquête américaine sur les soupçons de contournement des contrôles américains à l'exportation par la société chinoise d'intelligence artificielle DeepSeek a mis Singapour sous les projecteurs.
Les documents financiers de Nvidia révèlent que 22% de son chiffre d’affaires du troisième trimestre a été facturé à Singapour, ce qui en fait son deuxième marché après les États-Unis, même si, précise l’entreprise, il s’agit d’"adresses de facturation et non d’adresses de livraison".
Cette révélation intervient alors que les autorités singapouriennes ont ouvert une enquête après un signalement anonyme sur le réacheminement de serveurs contenant des puces Nvidia depuis la Malaisie vers des lieux non divulgués.
Trois hommes, dont des dirigeants d’Aperia Cloud Services, ont été inculpés de fraude pour avoir prétendument falsifié la destination finale de ces serveurs. Le ministère des Affaires étrangères de Singapour a souligné que le pays "respecte scrupuleusement les régimes multilatéraux de contrôle des exportations", sans appliquer les mesures unilatérales américaines, mais qu’il "prendra toutefois des mesures fermes contre les pratiques trompeuses".
Parallèlement, le ministère malaisien du Commerce a annoncé enquêter sur l’éventuelle utilisation par une entreprise chinoise de serveurs équipés de puces Nvidia pour l’entraînement de grands modèles de langage, afin de déterminer si une loi ou une réglementation nationale avait été enfreinte.
Une "combine" ancienne
Après les premières sanctions plus dures instaurées par la Maison Blanche en 2020 et 2022, notamment l’interdiction directe d’exporter les puces avancées vers la Chine, des réseaux de marché noir pour les GPU Nvidia se sont développés, permettant de faire rentrer illégalement des dizaines voire des centaines de milliers d’unités, en contournant les règles officielles.
Reuters avait précédemment rapporté que des responsables américains enquêtaient pour déterminer si DeepSeek avait eu accès à des puces d’IA à accès restreint. Selon trois sources proches du dossier, DeepSeek possède des puces H100, acquises après l’interdiction américaine de vente de ces puces à la Chine par Nvidia.

Ces sources précisent cependant que le nombre de puces détenues est bien inférieur aux 50 000 H100 que le PDG d’une autre start-up spécialisée dans l’IA lors d’une interview accordée à CNBC en janvier. Reuters n’a pas été en mesure de vérifier ce chiffre de manière indépendante.
"Notre enquête indique que DeepSeek a utilisé des produits H800 acquis légalement, et non des H100", a de son côté déclaré un porte-parole de Nvidia en réponse aux questions de Reuters concernant l’utilisation présumée de ces puces par l'entreprise chinoise d'IA DeepSeek.
Utilisation millitaire et locale
Pour de nombreux responsables américains, l’exportation des puces de Nvidia est aussi scrutée de près en raison de leurs potentielles applications militaires. Les autorités américaines n’ont toutefois pas encore inscrit DeepSeek sur une liste noire commerciale et n’ont pas affirmé que Nvidia avait connaissance d’une quelconque implication de l’entreprise avec l’armée chinoise.
Mais pour sa part, la Chine semble vouloir faire de DeepSeek le moteur central de ses armes de nouvelle génération. Incontournable dans les appels d’offres de l’Armée populaire de libération, cette intelligence artificielle locale incarne la quête de Pékin pour une "souveraineté algorithmique", se libérant des technologies occidentales tout en révolutionnant la planification du combat.
Ses capacités, intégrées à des systèmes de reconnaissance autonome, à des essaims de drones, à des chiens robots et à des centres de commandement immersifs, permettent déjà d’évaluer en quelques secondes des milliers de scénarios tactiques.
En parallèle de cette frénésie d’achat de puces, la Chine compte bien se doter de son arsenal local. Dans la guerre économique qui l’oppose aux États-Unis, le pays a décidé de ne plus dépendre des GPU américains, d’autant que son champion Huawei dispose désormais de solutions pour développer ses IA. L’État chinois a encouragé ses acteurs à ne plus acquérir de matériel technologique en provenance des États-Unis.
Le gouvernement chinois justifie sa décision par le fait que Huawei, son constructeur local, peut désormais fournir des GPU aptes à entraîner et exploiter l’IA. Les modèles actuels, les Ascend 910C, affichent une puissance près de trois fois supérieure à celle supposée des RTX Pro 6000D, et les futurs Ascend 920 devraient être encore plus performants.