Comment la Chine délocalise l’entraînement de ses IA pour continuer à utiliser les puces Nvidia que Trump interdit de livrer
Une vue générale du Grand Hall du Peuple à l'approche du 76e anniversaire de la fondation de la République populaire de Chine le 30 septembre 2025 à Pékin, en Chine (photo d'illustration) - Photo par EMRE AYTEKIN / ANADOLU / ANADOLU VIA AFP
On avait longtemps associé la délocalisation au mouvement des entreprises occidentales vers la Chine... rarement l’inverse. Pourtant, Pékin multiplie discrètement ses implantations technologiques hors de ses frontières. Selon une enquête du Financial Times, publiée le 27 novembre, plusieurs géants chinois de la tech entraînent désormais leurs modèles d’intelligence artificielle à l’étranger pour continuer à accéder aux puces Nvidia, devenues inaccessibles en Chine à cause des sanctions américaines.
Faute de pouvoir acheter légalement les composants les plus avancés, ces groupes externalisent l’entraînement de leurs IA dans des centres de données situés en Asie du Sud-Est. D’après le quotidien britannique, Alibaba et ByteDance figurent parmi les entreprises qui utilisent des centres de données offshore pour entraîner leurs grands modèles de langage.
Le recours à ces infrastructures situées à Singapour, en Malaisie ou au Vietnam s’est accéléré depuis que Washington a renforcé en avril les restrictions visant la puce Nvidia H2O. Les groupes chinois louent ainsi des capacités de calcul auprès de centres de données détenus et opérés par des entités non chinoises, un arrangement qui leur permet de rester techniquement dans le cadre des règles américaines. Nvidia, elle, a refusé de commenter ces pratiques auprès de Reuters.
L’Asie du Sud-Est et l’essor des centres de données
À Singapour et en Malaisie, les clusters de centres de données connaissent un essor spectaculaire, largement soutenu par la demande croissante venue de Chine. Beaucoup de ces infrastructures sont équipées de puces Nvidia haut de gamme, similaires à celles utilisées par les grandes entreprises technologiques américaines. Pour contourner les restrictions, les sociétés chinoises recourent à des contrats de localisation leur permettant d’utiliser des centres de données étrangers, opérés par des entités non chinoises.

Cette pratique demeure compatible avec les contrôles américains à l’exportation, d’autant que la "règle de diffusion" de l’ère Biden, pourtant conçue pour combler ce type de faille, a été abrogée par Donald Trump en début d’année.
DeepSeek, en revanche, constitue un cas particulier. L’entreprise, connue pour ses modèles d’IA performants et peu coûteux, forme ses systèmes directement sur le sol chinois et avait anticipé les restrictions en constituant un vaste stock de puces Nvidia avant leur interdiction.
Elle collabore désormais étroitement avec les fabricants nationaux, notamment Huawei, pour accélérer le développement d’une nouvelle génération de puces d’IA chinoises. Huawei a d’ailleurs envoyé une équipe d’ingénieurs au siège de DeepSeek, à Hangzhou, considérant ce partenariat comme stratégique pour renforcer ses capacités nationales en semi-conducteurs et en logiciels d’entraînement de l’intelligence artificielle.
D'autres stratégies de concournement
La Chine ne se contente plus de délocaliser ses usines pour contourner les restrictions américaines: elle déplace aussi ses chaînes d’approvisionnement et ses circuits d’achat. Ainsi, à Jakarta, dans un bâtiment sans fenêtre, plus de 2.300 puces électroniques attendent d’être exploitées par une entreprise chinoise spécialisée dans l’IA.
Selon une autre enquête du Wall Street Journal, ces composants sont parvenus jusqu’en Indonésie au terme d’un enchaînement complexe de transactions internationales orchestrées par une filiale d’un groupe chinois pourtant inscrit sur la liste noire américaine. Si rien ne prouve que ces manœuvres violent formellement la loi, plusieurs responsables américains jugent qu’elles contournent l’esprit des restrictions et devraient être réévaluées.

Surtout, ce cas est loin d’être isolé. De nombreuses entreprises et revendeurs chinois recourent désormais à des intermédiaires situés à Singapour, Taïwan, en Malaisie ou au Vietnam pour acheter des puces d’IA parmi les plus avancées du marché, notamment les modèles Blackwell et H100 de Nvidia.
Ces composants stratégiques, censés être bloqués par les contrôles américains à l’exportation, se retrouvent ensuite dans des serveurs qui sont réacheminés vers la Chine via des sociétés écran, créant un véritable écosystème parallèle. Des plateformes locales publient même des annonces dédiées à ces puces, alimentant un marché gris estimé à plusieurs centaines de millions de dollars.
Dans certains cas, les opérations relèvent clairement de l’illégalité. Une entreprise basée sur la côte ouest des États-Unis aurait ainsi expédié clandestinement des GPU Nvidia H100 et RTX 4090 vers la Chine, en passant par Singapour et la Malaisie afin de dissimuler la destination finale. Les paiements transitaient quant à eux par Hong Kong, brouillant encore davantage les pistes.