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"Une opération au cœur même de Downing Street": de Boris Johnson à Rishi Sunak, comment la Chine a piraté les téléphones de hauts responsables gouvernementaux britanniques pendant des années

BFM Business Raphaël Raffray
De Boris Johnson à Rishi Sunak, comment la Chine a piraté les téléphones de hauts responsables gouvernementaux britanniques pendant des années

De Boris Johnson à Rishi Sunak, comment la Chine a piraté les téléphones de hauts responsables gouvernementaux britanniques pendant des années - BFM Tech

Selon une enquête de la presse britannique, la Chine aurait piraté pendant des années les téléphones de hauts responsables de Downing Street, accédant à leurs SMS, appels, métadonnées et données de géolocalisation. Pékin rejette ces accusations.

Une nouvelle affaire de cyberespionnage d’État. La Chine aurait piraté pendant plusieurs années les téléphones portables de hauts responsables de Downing Street, compromettant des communications sensibles au sein du pouvoir britannique, selon une vaste enquête menée par le Telegraph. Des cyberattaques attribuées à des acteurs soutenus par Pékin auraient ciblé, entre 2021 et 2024, des proches collaborateurs de Boris Johnson, Liz Truss et Rishi Sunak, sans que l’on sache si les Premiers ministres eux-mêmes ont été touchés.

D’après des sources du renseignement américain, l’opération d’espionnage chinoise baptisée "Salt Typhoon" serait toujours en cours, laissant craindre que l'actuel Premier ministre britannique Keir Starmer et ses proches collaborateurs aient également été exposés.

En novembre, le service de renseignement de la sécurité intérieure du Royaume-Uni (MI5), avait d’ailleurs lancé une "alerte à l’espionnage" au Parlement sur les activités de Pékin, alors même que Keir Starmer doit se rendre cette semaine en Chine, une première visite d’un chef de gouvernement britannique depuis Theresa May en 2018, afin de renforcer les relations commerciales et d’investissement avec le pays.

Emmanuel Macron, Keir Starmer, Friedrich Merz et Volodymyr Zelensky à Kiev, le 10 mai 2025
Emmanuel Macron, Keir Starmer, Friedrich Merz et Volodymyr Zelensky à Kiev, le 10 mai 2025 © LUDOVIC MARIN / POOL / AFP

De son côté, Alicia Kearns, membre du cabinet fantôme (les députés les plus influents de l’opposition officielle, formant un cabinet parallèle au gouvernement, ndlr) chargée de la sécurité nationale et l’une des cibles présumées de l’affaire d’espionnage de Westminster, a dénoncé la passivité du gouvernement face aux actions de Pékin, accusant le Parti travailliste de "récompenser les actes hostiles" contre l’État britannique.

Accès aux SMS, appels, métadonnées

L’opération aurait permis à des espions chinois d’accéder aux SMS, appels, métadonnées et données de géolocalisation de hauts responsables, exposant leurs contacts et déplacements. Ce piratage, qui touche également d’autres pays de l’alliance Five Eyes (États-Unis, Australie, Canada, Nouvelle-Zélande), remonte au moins à 2021 mais n’a été découvert par les agences de renseignement qu’en 2024.

Pékin a fermement rejeté ces accusations, les qualifiant de "sans fondement" et de "dénuées de preuves". Si l'ampleur exacte des données exfiltrées des téléphones du personnel de Downing Street reste à déterminer, le renseignement britannique se veut rassurant: il estime, selon des sources cités par le Telegraph, que ses réseaux de télécommunications "sont mieux protégés" que ceux des États-Unis.

Cette résilience accrue s’expliquerait par "une réactivité supérieure" du Royaume-Uni en matière de cybersécurité, limitant ainsi l’impact potentiel des intrusions par rapport à ses alliés.

Rishi Sunak devant Downing Street le 5 juillet 2024. Il était Premier ministre du Royaume-Uni du 25 octobre 2022 au 5 juillet 2024, en sa qualité de chef du Parti conservateur
Rishi Sunak devant Downing Street le 5 juillet 2024. Il était Premier ministre du Royaume-Uni du 25 octobre 2022 au 5 juillet 2024, en sa qualité de chef du Parti conservateur © HENRY NICHOLLS / AFP

Toutefois, l'inquiétude des experts reste vive. Même en l'absence d'écoutes directes totales, les pirates auraient pu intercepter les métadonnées des appels, révélant ainsi l'identité des contacts et la fréquence des échanges. Ces informations, couplées aux données de géolocalisation, permettent de cartographier avec précision les réseaux d'influence et les déplacements des hauts responsables.

Un pays régulièrement visé

Londres n’en est pas à son premier incident de piratage étranger: le ministère britannique des Affaires étrangères a lui aussi été victime en octobre dernier d’une intrusion attribuée à un groupe cybercriminel chinois, révélée tardivement par le gouvernement après un article du Sun.

La brèche, rendue publique seulement en décembre, a visé des systèmes du Bureau des Affaires étrangères et du Commonwealth, notamment des services de demande de visa sensibles exploités pour le compte du ministère de l’Intérieur. En mai 2024 également, le ministère britannique de la Défense a été la cible d’une cyberattaque visant le système de paie des membres des forces armées.

En réponse à une série d’offensives numériques de grande envergure, le gouvernement britannique a officiellement dénoncé et sanctionné deux entités technologiques basées en Chine, i-Soon (Sichuan Anxun Information Technology) et Integrity Tech. Ces entreprises sont accusées d'avoir orchestré des cyberattaques imprudentes et systématiques à l'échelle mondiale, ciblant plus de 80 infrastructures gouvernementales et privées.

Une vue générale du Grand Hall du Peuple à l'approche du 76e anniversaire de la fondation de la République populaire de Chine le 30 septembre 2025 à Pékin, en Chine
Une vue générale du Grand Hall du Peuple à l'approche du 76e anniversaire de la fondation de la République populaire de Chine le 30 septembre 2025 à Pékin, en Chine © Photo par EMRE AYTEKIN / ANADOLU / ANADOLU VIA AFP

En août 2025, le Royaume-Uni, en coordination avec 12 autres pays, a publié un avis de cybersécurité établissant un lien entre plusieurs entreprises technologiques chinoises et des activités attribuées à un groupe affilié à l’État chinois. Ces opérations ciblaient à l’échelle mondiale les gouvernements, les télécommunications, les transports et les infrastructures militaires, permettant aux services de renseignement chinois de suivre communications et déplacements de leurs cibles.

Mais les cyberattaques ne se limitent pas aux secteurs étatiques: l’Office for National Statistics, équivalent britannique de l’Insee, a ainsi constaté que l’économie du pays s’était contractée de 0,1% en septembre par rapport à août, suite à une attaque ayant touché Jaguar Land Rover, rappelant que ce risque ne connaît pas de frontières.