"Une zone de guerre": en Iran, le récit d’un mouvement de protestation écrasé dans le sang par le régime

Un massacre à huis clos. La vague de protestation en Iran semble à cet instant étouffée par la sanglante répression menée par les forces de la République islamique. Au moins 3.428 manifestants ont été tués depuis le 28 décembre selon l'ONG Iran Human Rights qui ne se base que sur des données récoltées dans 15 des 31 provinces que compte l'Iran. Un chiffre "minimum" à mettre en perspective avec ceux avancés par la chaîne américaine CBS: entre 12.000 et 20.000 personnes auraient été tuées selon leur source.
"Les Iraniens se disent qu'ils n'ont plus rien à perdre"
Le mouvement de contestation débute le 28 décembre à Téhéran au sein du Bazar, le cœur économique iranien. Indignés et affectés par le marasme économique que connaît le pays, des commerçants ferment boutique pour protester contre l'inflation galopante. Rapidement, ils sont rejoints dans la rue par des étudiants, des ouvriers, des Iraniens issus des couches les plus défavorisées aux classes moyennes en difficulté.

Les revendications économiques laissent aussitôt place à des slogans politiques: les manifestants veulent la fin du régime des mollahs en place depuis 1979, jugé corrompu, trop répressif et trop rigoriste. Les manifestations se concentrent alors dans le nord-ouest du pays, essentiellement dans les petites et moyennes villes. Les grandes villes, comme Téhéran, Ispahan ou Tabriz, font toutefois aussi entendre leur voix.
Les autorités soufflent le chaud et le froid. Le 3 janvier, le guide suprême, l'ayatollah Ali Khamenei, déclare que les revendications économiques des manifestants en Iran sont "justes" mais que les "émeutiers" doivent être "remis à leur place". Le lendemain, un premier bilan de victimes est publié par Iran Human Rights: au moins 19 manifestants ont été tués. Mais les Iraniens ne se découragent pas. Les manifestations prennent progressivement de l'ampleur. "Les Iraniens se disent qu'ils n'ont plus rien à perdre", nous indique alors Azadeh Kian, professeure émérite de sociologie à l'université Paris-Cité et spécialiste de l'Iran.
Les forces de l'ordre "visaient uniquement la tête et le haut du corps, pour tuer"
Le 8 janvier, tout s'accélère. Le mouvement de protestation prend un autre tournant et devient le plus important depuis la proclamation de la République islamique en 1979, surpassant Femme Vie Liberté déclenché fin 2022 par la mort en détention de Mahsa Amini, arrêtée pour un mauvais port du voile. Le fils du chah d'Iran, Reza Pahlavi, une des figures de l'opposition iranienne, appelle depuis les États-Unis où il est exilé au rassemblement.
Des foules d'Iraniens défilent dans les rues du pays scandant d'une seule voix "Mort au dictateur" et "Mort à Khamenei". "C'est la bataille finale", lancent des manifestants aspirant à la chute de la République islamique. Des postes de police et des véhicules des Gardiens de la révolution, le bras armé de l'ayatollah Khamenei, sont incendiés. Des portraits des figures du régime sont également brûlés.
Pris de court, le régime impose un black-out. Le réseau internet et les réseaux téléphoniques sont coupés, rendant impossible toute coordination. Cette décision permet aussi de cacher "la brutalité" de la répression, selon des groupes de défense des droits humains.
Un bain de sang s'enclenche. En 48 heures, des milliers de manifestants tombent sous les balles des autorités. "Ce soir-là (le vendredi 9 janvier, NDLR), j’ai vu des choses que j’aurais voulu ne jamais voir", raconte à Libération Yalda, 28 ans. "En un instant, des gens sans défense se sont retrouvés coincés dans un virage et les forces de sécurité ont commencé à leur tirer dessus. Des plombs et des balles réelles, à très courte distance. Ils visaient uniquement la tête et le haut du corps, pour tuer". De nombreux manifestants sont blessés aux yeux.
Les autorités tirent entre autres depuis les toits sur toute personne osant mettre un pied dehors. Des mitrailleuses sont utilisées. La poudre et le gaz lacrymogène saturent l'air. "On sentait l'odeur de la fumée, on voyait que ça brûlait un peu partout", décrit à BFMTV Sorush, un Iranien qui a fui le pays.
"Vendredi soir, on entendait des rafales, mais pas celles d'une kalachnikov. J'entendais les rafales d'une Dushka (mitrailleuse lourde, NDLR)", assure un docteur iranien à CNN.
"Depuis 7 heures samedi dernier, les téléphones ont été coupés dans tout le pays, on ne pouvait passer aucun appel, même en interne. On entendait de manière très claire des salves de tirs depuis la maison, des explosions massives de mortiers toute la journée. Et dimanche matin, on a pu constater les dégâts", abonde Maya*, une Iranienne également en fuite.
Mahmood Amiry-Moghaddam, directeur de l'ONG Iran Human Rights (IHR), fait état de "manifestants abattus alors qu'ils tentaient de fuir, de l'utilisation d'armes de guerre et de l'exécution en pleine rue de manifestants blessés". "Les massacres perpétrés par les forces de sécurité iraniennes depuis le 8 janvier sont sans précédent dans le pays", confirme Lama Fakih, directrice de programme à l'ONG Human Rights Watch.
Malgré la répression, des manifestants ont continué de descendre dans les rues les jours suivants.
Des dizaines, voire des centaines, de corps entassés
Seules des bribes d'informations, qui doivent être différenciées des fausses informations ou des vidéos générées par intelligence artificielle, parviennent à outrepasser la censure. Pour surpasser le blocage d'internet, des cartes sim étrangères et le réseau internet satellitaire Starlink - rapidement brouillés par le régime - sont utilisés par certains Iraniens.
Le samedi 10 et dimanche 11 janvier, des vidéos montrant plusieurs dizaines de corps placés dans des sacs mortuaires noirs entassés dans un entrepôt ou gisant sur des brancards, circulent sur X. L'horreur en images.
Plusieurs médias ont authentifié cette vidéo, été filmée à la morgue du centre médico-légal de Kahrizak, au sud de Téhéran. Les cris de désespoir des proches des victimes glacent le sang.
"A mes yeux, il y avait entre 4.000 et 5.000 corps sans vie, empilés les uns sur les autres, comme des sacs de poulets. C’était irréel. De chaque hôpital, ils récupèrent 30 ou 40 morts et les transfèrent ici. Les corps non identifiés, ils les mettent dans des sacs mortuaires noirs et les jettent dans la cour de Kahrizak", témoigne auprès du Monde un Iranien venu identifier un ami. Deux autres personnes ont raconté avoir été obligées de chercher parmi des "centaines de corps" pour trouver ceux de leurs proches.
Sur une vidéo, des photos de personnes décédées défilent sur une télévision: on peut voir que 250 images, associées à la date du 9 janvier, ont été prises.
Les hôpitaux sont débordés par l'afflux de victimes. "Dans la plupart des hôpitaux, c'est comme une zone de guerre. Nous manquons de fournitures, nous manquons de sang", ont rapporté des médecins de Téhéran au professeur Shahram Kordasti, oncologue iranien basé à Londres qui a témoigné sur la BBC.
Les forces de sécurité pénètrent dans des hôpitaux à la recherche de manifestants encore en vie, pour les exécuter ou les poursuivre. Les cimetières sont eux aussi le théâtre de la répression.
Donald Trump, du discours belliciste à l'acceptation du discours du régime
De son côté, le régime tente de contrôler le récit. Un rassemblement pro-régime est organisé le lundi 12 janvier. Les manifestants continuent d'être décrédibilisés: ils sont traités d'"émeutiers" ou encore de "terroristes" sous ordre de "l'étranger", à comprendre les États-Unis et Israël, ennemis de la République islamique.
Washington et l'État hébreu se font d'ailleurs entendre depuis le début du mouvement de protestation. Le 2 janvier, Donald Trump a affirmé sur son réseau Truth Social que "si l'Iran tir(ait) sur des manifestants pacifiques et les tu(ait) violemment, comme à son habitude, les États-Unis d'Amérique viendr(aie)nt à leur secours". Il a réitéré à plusieurs reprises ces menaces d'intervention armée, exhortant les Iraniens "à continuer de protester". Avant de se reporter quelques jours plus tard sur la diplomatie. "La diplomatie (était) toujours la première option pour le président", a déclaré la porte-parole de la Maison Blanche, Karoline Leavitt, lundi 12 janvier.
Dans l'immédiat, l'Iran et les États-Unis, qui se renvoyaient des déclarations bellicistes, semblent avoir baissé le ton. Selon un haut responsable saoudien, le milliardaire républicain a été dissuadé par l'Arabie saoudite, le Qatar et Oman d'intervenir militairement au risque "de graves répercussions pour la région".
Ce mercredi 14 janvier, Donald Trump semble s'être plié au discours du régime des mollahs: il a affirmé avoir été informé "par des sources très importantes" que "les tueries ont pris fin".
Une surveillance généralisée
La répression semble avoir eu raison à ce stade du mouvement de protestation. Jeudi soir, début d'un pont férié de trois jours, les forces de sécurité étaient très présentes dans les rues de Téhéran, a constaté un journaliste de l'AFP. Cette riposte a "probablement étouffé le mouvement de protestation pour l'instant", analyse l'Institut américain pour l'étude de la guerre.
Hamid Enayat, politologue et spécialiste de l'Iran qui collabore avec l'opposition démocratique iranienne (CNRI), nous indique que les "autorités ont instauré des restrictions nocturnes de circulation, multiplié les checkpoints, procédé à des contrôles systématiques des véhicules, renforcé la surveillance des communications et intensifié la vérification des téléphones portables". Internet demeure coupé.
Pour la première fois, les autorités ont livré ce vendredi 16 janvier un chiffre pour les arrestations: quelque 3.000 personnes ont été interpellées, selon des responsables de la sécurité cités par l'agence de presse iranienne Tasnim.
Sorush, Iranien qui a fui le pays, raconte à BFMTV que les forces de l'ordre "ont laissé les traces de sang des gens qui ont été tués ou blessés dans la rue pour faire peur à la population".
Mercredi 14 et jeudi 15 janvier, quelques rassemblements et affrontements avec les forces de l'ordre ont encore été observés. "Les grands rassemblements ont progressivement cédé la place à des courses-poursuites localisées, des affrontements dispersés, ainsi qu’à des actions de protestation nocturnes et de quartier", indique Hamid Enayat qui estime que le régime n'est pas encore parvenu "à exercer un contrôle total sur la situation".
L'Institut américain pour l'étude de la guerre juge de son côté que le pouvoir ne pourra pas maintenir sur la durée la mobilisation générale de ses forces de sécurité. Ce qui pourrait rendre "possible une reprise des manifestations".











