Du régime du Chah à celui des mollahs, la sanglante histoire de la répression des mouvements de contestation en Iran

Le sang des manifestants coule en Iran depuis le 28 décembre dernier. Au moins 3.428 manifestants tués depuis le début de la contestation depuis le début du mouvement de contestation contre le pouvoir, a annoncé ce mercredi 14 l'ONG Iran Human Rights, basée en Norvège.
De nouvelles vidéos, authentifiées par l'AFP, apparues sur les réseaux sociaux montrant des dizaines de corps alignés dans une mosquée au sud de la capitale iranienne, mais aussi au centre médico-légal de Kahrizak à Téhéran. Ces images et témoignages sont peu accessibles du fait de la coupure Internet effectuée par le régime.
Le peuple iranien subit depuis plusieurs décennies la violence de l'État qui n'est pas exclusive à la période de domination des Mollahs, successive à la révolution de 1979. Le régime du Chah a également châtié les contestations diverses.
Le coup d'État de 1953
Azadeh Kian, professeure émérite de sociologie à l'Université Paris Cité, qui a quitté l'Iran après la révolution de 1979, décrit une période de relative liberté jusque dans les années 50.
"Dans les années 40, le Chah était jeune, il y avait un gouvernement démocratique de Mohammad Mossadegh, celui-là qui a nationalisé le pétrole iranien, il y avait des manifestations tout le temps, de la part de toutes sortes de syndicats, des employés, des ouvriers, des femmes, des hommes. Puis après le coup d'État de 1953, il y a eu la répression avec beaucoup d'exécutions", décrit-elle auprès de BFM.

Mossadegh est renversé par une opération conjointe de la CIA, des services de renseignements britanniques et la garde impériale du Chah, Mohammad Reza Pahlavi, qui consolide son pouvoir et fait tuer des dissidents. La "SAVAK", un redoutable service de renseignement aux méthodes brutales est instauré.
"Il a envoyé des gardes pour tuer des étudiants à l'intérieur des campus des universités, en 1963, lorsqu'il a fait sa réforme agraire, il a réprimé les émeutes dirigées par l'ayatollah Khomeini à Qom faisant quelques centaines de morts", poursuit la sociologue.
Massacre de prisonniers politiques en 1988
Dans les années 60 et 70, des forces politiques contestent le régime de plus en plus frontalement. "Il y avait souvent des échauffourées, notamment avec des guérillas marxistes, avec au total un millier de personnes tuées. Il y avait beaucoup de prisonniers politiques mais ils n'étaient pas tous exécutés", précise Azadeh Kian pour qui, le régime des Mollahs a changé de pratique.
L'empire tombe lors de la révolution de 1979 et les islamistes s'imposent derrière la figure de Khomeini qui instaure une république théocratique. "Le régime du Chah réprimait des individus et des groupes contestataires constitués, mais c'était ciblé."
Elle cite les massacres de 1988 où 4.000 prisonniers politiques ont été tués en quelques semaines. "C'était encore de la répression avec cette logique d'intimidation mais dans une ampleur plus importante."
Épisodiquement, le peuple iranien va participer à des manifestations comme en 1998 après une vague de meurtres comme des dissidents comme l'homme politique Daryoush Forhar et sa femme Parvaneh Eskandariar ainsi que des intellectuels. L'année suivante, des manifestations ont lieu à Téhéran contre les nouvelles restrictions imposées par le régime à la presse.

Des manifestations massives en 2009
En 2009, un soulèvement postélectoral appelé "le mouvement vert" se forme notamment à Téhéran où jusqu'à trois millions de manifestants dénoncent une fraude électorale destinée à maintenir au pouvoir le conservateur Mahmoud Ahmadinejad. Le bilan officiel a fait état de 36 morts mais les ONG ont estimé que c'était le double.
"5.000 personnes ont été arrêtées, emprisonnées et torturées pour une partie. Certains de mes amis étaient parmi eux. Il y en a qui au bout d'un an, deux ans, trois ans ont été libérés et d'autres restent encore aujourd'hui emprisonnés", nous explique Azadeh Kian.
La sociologue évoque également les révoltes de 2018 et 2019, "dans beaucoup de villes iraniennes, avec "des classes populaires pour des raisons essentiellement économiques", avec plus de 1.500 morts.
Enfin, avant ce soulèvement de 2026, il y a eu les manifestations du mouvement "Femme, vie, liberté" avec environ 550 participants à ces rassemblements tués et plusieurs exécutions depuis.
Les colère des ONG
Les ONG qui sont les yeux de la communauté internationale sur place pour documenter les crimes du régime dénoncent la cruauté et l'impunité de Téhéran mais craignent qu'un cap ne soit en train d'être franchi.
"En temps normal, c'est plutôt de la 'répression ordinaire', si j'ose dire – ce qui est, déjà, suffisamment terrible. Cela fait des années qu’on documente des violations graves, au quotidien, commises par les autorités iraniennes: exécutions, actes de torture, viols, disparitions forcées… Pour elles, tous les moyens sont bons pour éliminer et supprimer tout type de dissidence et ça, cela fait longtemps qu'on le documente. Et je peux vous dire qu'à cet égard, l’impunité des autorités est historique, structurelle et systématique", explique auprès de BFM, Ahmed Benchemsi, directeur du plaidoyer et de la communication de la division Moyen-Orient et Afrique du Nord de Human Rights Watch.
"C'est un régime dictatorial répressif au quotidien – sans même qu’il y ait de manifestations de masse appelant à la chute du régime. Alors quand il y en a, c’est la même logique, mais à plus grande échelle", ajoute-t-il.
Du côté d'Amnesty International, on formule le même type de constat. "Les logiques répressives sont les mêmes, c'est leur ampleur qui nous semblent différer partiellement, mais il faut attendre d'avoir des chiffres plus clairs", nous indique Marie-Laure Geoffray, responsable du plaidoyer de l'ONG pour l'Afrique du Nord et le Moyen-Orient. Elle s'alarme notamment sur "des exécutions à la suite de procès expéditifs" en donnant l'exemple d'Erfan Soltani, un jeune homme de 26 ans ayant participé à une manifestation dont la pendaison avait été programmée ce mercredi avant d'être reportée.











