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"Beaucoup de gens sont partis, et beaucoup d'autres vont partir": Yann Le Cun, l'un des pères de l'IA, revient sur son départ de Meta et en dit plus sur sa future start-up

BFM Business Kesso Diallo
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Auprès du Financial Times, Yann Le Cun, qui a annoncé son départ de Meta en novembre, a révélé ce qui l'a motivé à partir tout en donnant quelques informations sur sa future start-up.

2026 est une année importante pour Yann Le Cun. Après avoir passé 12 ans chez Meta, dont les sept derniers en tant que responsable scientifique de l'IA, le Français tourne une nouvelle page. Ayant officialisé son départ de l'entreprise américaine en novembre, il va fonder sa propre start-up d'IA.

Discret à ce sujet, Yann Le Cun est revenu sur les raisons qui l'ont poussé à partir auprès du Financial Times. Si Meta a accéléré dans le domaine de l'IA après le lancement de ChatGPT, elle a radicalement changé de cap l'année dernière. Son PDG, Mark Zuckerberg, a alors fait davantage pression sur l'équipe en charge de l'IA générative (GenAI), afin d'accélérer le développement et le déploiement de cette technologie.

Entre rupture communicationnelle et déceptions

Un changement qui a malheureusement entraîné une rupture communicationnelle, a fait savoir celui qui est aussi un des pères de l'IA. "Nous avions plein de nouvelles idées et de trucs vraiment géniaux qu'ils auraient dû mettre en oeuvre. Mais ils se contentaient de solutions éprouvées et sans risque. En agissant ainsi, on prend du retard", a-t-il déploré.

Et là où les premiers modèles d'IA de la famille Llama ont été une réussite, ceux lancés après ce changement, ont été des échecs. Sorti en avril dernier, Llama 4 a par exemple déçu par ses performances dans plusieurs domaines. À cela s'ajoute le fait que Meta a été accusée d'avoir truqué les benchmarks (tests de performance) pour le faire paraître plus impressionnant. Accusation qui s'est révélée être vraie, comme l'a reconnu Yann Le Cun.

"Les résultats ont été légèrement modifiés" et l'équipe GenAI a utilisé plusieurs modèles pour différentes évaluations afin d'obtenir de meilleurs résultats, a-t-il admis.

Un fiasco qui n'a pas plu à Mark Zuckerberg. "[Il] était vraiment contrarié et a perdu confiance en tous ceux qui étaient impliqués. Il a donc mis toute l'organisation GenAI sur la touche. Beaucoup de gens sont partis, et beaucoup d'autres vont partir", a relaté le Français.

Modèles de langage vs. "world models"

Les tensions ne se sont pas arrêtées là. Pariant sur l'IA, Meta n'a pas hésité à dépenser des milliards pour recruter des talents. Parmi eux figure Alexandr Wang, le patron de Scale AI, start-up dans laquelle le groupe californien a investi plus de 14 milliards de dollars en juin dernier. À la tête du TBD Lab, axé sur le développement des frontier models (modèles d'IA de pointe, NDLR), il est devenu le supérieur hiérarchique de Yann Le Cun, qui l'a qualifié de "jeune" - Alexandr Wang a 28 ans - et "inexpérimenté".

"Il apprend vite, il sait ce qu'il ne sait pas... Il n'a aucune expérience de la recherche ou de la manière dont on pratique la recherche, dont on s'y prend. Il ne sait pas ce qui pourrait attirer ou rebuter un chercheur", a critiqué le père de l'IA.

"Alex [Wang] ne me dit pas non plus ce que je dois faire. On ne dit pas à un chercheur ce qu'il doit faire. Et encore moins à un chercheur comme moi", a-t-il également assuré. Mais ce qui l'a vraiment poussé à partir, c'est le fait que les personnes recrutées pour le laboratoire de superintelligence de Meta, aussi dirigé par Alexandr Wang, étaient "complètement endoctrinées par les LLM (modèles de langage, NDLR)", a expliqué Yann Le Cun.

Entraînés avec de grands ensembles de données pour prédire des mots, ils alimentent des chatbots comme ChatGPT ou Gemini. Le Français ne croient pas en eux, plaçant sa confiance dans ce qu'on appelle les "world models". Ceux-ci sont conçus pour comprendre le fonctionnement du monde réel, en étant entraînés avec des images et des vidéos. Il était ainsi devenu politiquement compliqué pour lui de rester chez Meta, même si Mark Zuckerberg appréciait ses recherches sur ce type de modèles.

"Je suis sûr que beaucoup de gens chez Meta, y compris peut-être Alex, aimeraient que je ne dise pas au monde entier que les LLM sont une impasse en matière de superintelligence. Mais je ne vais pas changer d'avis parce qu'un type pense que j'ai tort. J'ai raison. Mon intégrité scientifique m'interdit de faire cela", a-t-il affirmé.

L'entreprise n'était en outre pas intéressée par certaines des applications potentielles (moteurs à réaction...) que ses travaux sur les "world models" et l'Advanced Machine Intelligence (terme utilisé par Yann Le Cun à la place de l'IA générale). Une raison de plus qui a motivé son départ, d'autant plus qu'il n'a eu aucun mal à trouver des investisseurs prêts à investir sur cette prochaine génération de technologies d'IA.

Obtenir de meilleures prédictions

Pour le moment, peu de détails sont connus sur la future start-up de l'ingénieur. Dédiée à la recherche, elle s'appelera Advanced Machine Intelligence Labs, a révélé le Financial Times. Et elle ne sera pas dirigée par Yann Le Cun, mais par Alexandre Lebrun, ancien directeur en IA chez Meta et cofondateur de la start-up spécialisée dans l'IA Nabla.

Le Français occupera le poste de président exécutif, ce qui lui permettra de bénéficier de la même liberté de mener des recherches que chez l'entreprise américaine. Il espère d'ailleurs aider les modèles d'IA à comprendre la physique de notre monde pour réaliser de meilleures prédictions. Ils s'appuieront en outre sur les "émotions", soit les expériences et évaluations passées, pour guider leurs prédictions.

"Si je vous pince, vous allez avoir mal. Mais ensuite, votre perception de moi sera modifiée par le simple fait que je vous ai pincé. Et la prochaine fois que j'approcherai mon bras du vôtre, vous reculerez. C'est votre anticipation, et l'émotion qu'elle suscite est la peur ou l'évitement de la douleur", a expliqué l'ingénieur.

Pour Yann Le Cun, ce sont ces modèles qui permettront d'atteindre l'IA générale et la superintelligence. Et il est persuadé que des versions préliminaires de ces derniers commenceront à émerger d'ici un an et à plus grande échelle d'ici quelques années.