BFM Tech

Comment Deezer détecte et tente de circonscrire la musique générée par IA, et pourquoi il propose son outil breveté à la concurrence

BFM Business Melinda Davan-Soulas
placeholder video
Depuis janvier 2025, la plateforme Deezer a mis au point un outil qui lui permet d’identifier des titres entièrement générés par IA. Ils représentent désormais plus d’un tiers des morceaux ajoutés quotidiennement, que le service français peut à présent démonétiser.

C’est la forte tendance de ces derniers mois sur les services de streaming musical: la déferlante de contenus générés par l’intelligence artificielle. Quasiment aucune plateforme n’y échappe et cela perturbe les recommandations pour les utilisateurs, les catalogues, mais aussi alourdit les serveurs et détourne d’une certaine façon la rémunération des artistes.

Chez Deezer, depuis janvier 2025, on a lancé un outil de détection dédié. Il peut ainsi identifier un morceau entièrement généré par IA. A l’heure où les applications comme Suno ont facilité la création de paroles et musiques, mais non sans interrogation sur leurs inspirations, le service français sert la vis.

39% de créations IA chaque jour parmi les nouveaux titres

Début 2025, Deezer avait estimé à 10% le nombre de titres 100% IA sur sa plateforme. A l’été, on dépassait les 20%. Un an après son lancement, la technologie identifie désormais que 39% des morceaux chargés chaque jour sur Deezer ont été créés artificiellement.

Un second problème qui s’ajoute à celui des "streaming farms", ces armées de bots qui falsifient déjà les écoutes en multipliant les lancements d’un seul artiste, un seul morceau, un seul album. Les deux "fraudes" cumulées, Deezer estimait, il y a encore quelques mois, que cela ne représentait que 0,5% des streams totaux, mais que 70% de ces écoutes étaient déjà réalisées par des robots. Un chiffre qui a explosé pour atteindre 85%, ce qui a conduit l’entreprise à les démonétiser et à les retirer du pool de royalties.

Deezer va indiquer les musiques générées par IA
Deezer va indiquer les musiques générées par IA © Deezer

Selon une étude de la CISAC et PMP Strategy, près de 25% des revenus des créateurs de contenus pourraient être menacés d’ici 2028 par l'IA, soit jusqu’à 4 milliards d’euros à l’échelle mondiale. La musique n’y échappera pas.

Étiqueter et démonétiser

Alors, comment protéger les ayants droit tout en allant dans le sens de l’innovation artistique? C’est le difficile dilemme auquel Deezer est confronté. "On a choisi d’adopter une approche nuancée, axée sur  la transparence, la détection et la régulation, plutôt que sur une interdiction pure et simple", nous confiait-on du côté de Deezer, qui rappelle être le seul à avoir signé la Déclaration mondiale sur la formation en IA. Ce texte fixe un cadre éthique et respectueux des droits d’auteur.

Pas de sanction, mais de l’information et de la prévention. Depuis juin 2025, grâce à son détecteur IA breveté fin 2024, Deezer peut afficher un label "IA-généré" sur les albums contenant des morceaux entièrement créés par IA. La technologie analyse les morceaux, apprend leur "signature" unique et sait s’adapter aux innovations, aux évolutions des modèles générateurs.

Deezer a réussi à l’intégrer au pipeline de distribution. Il est ainsi possible de détecter dès la mise en ligne et de gérer les métadonnées de contenu. Si l’album ne contient que quelques titres à l’IA ou seulement des bribes dans un morceau, cela n’apparaîtra pas, car l’entreprise ne veut pas "sanctionner" les tentatives artistiques (modification, remastering, rechanté). L’outil ne peut d’ailleurs pas graduer l’usage de l’IA fait. Au total, ce sont néanmoins plus de 13 millions de titres IA qui ont été recensés et étiquetés en 2025 sur Deezer.

Les morceaux repérés, quelque 60.000 titres générés chaque jour, sont également exclus des recommandations algorithmiques et éditoriales de Deezer afin de diminuer leur visibilité. Cela entraîne de fait une diminution de leur rémunération potentielle. Certains "artistes" repérés sur la plateforme compte ainsi plus de 500 albums, contenant plus de 100 chansons parfois aux titres farfelus ou basiques, avec des visuels pour chaque album et des tendances d’inspiration (la nature, la rupture, l’été, etc.). Suno et Udio sont aussi passés par là et l’on repère la durée des chansons souvent identiques sur un même album, selon la version du logiciel utilisé dans le temps.

Une technologie désormais mise à la disposition de tous

Si 85% des écoutes de morceaux à l’IA se sont avérées frauduleuses, Deezer continue cependant de rémunérer les morceaux 100% IA s’ils sont réellement écoutés. Il n’existe pas de base légale ou contractuelle pour le moment interdisant la génération par l’IA, "si elle est entraînée sur des contenus dont les droits sont détenus", explique Deezer. En revanche, en accord avec les artistes et créateurs dont les catalogues auraient pu servir à entraîner des modèles d’IA sans rémunérer les ayants droit, une chasse est ouverte.

Deezer s’aligne avec les artistes et créateurs, soulignant que les modèles d’IA pourraient être entraînés sur des catalogues sans rémunérer les ayants droit. La plateforme évoque également la fraude au stream comme un risque additionnel que ces musiques peuvent faciliter, en plus du vol de royalties.

Loin d’être des productions de haut vol, Deezer se défend en revanche de juger de la qualité créative des œuvres produites à l’IA pour sévir. Seule l’origine générative lui importe. Car l’objectif reste toujours d’informer l’utilisateur, d’être transparent pour ses auditeurs afin de leur permettre un choix éclairé, plutôt que d’interdire l’innovation. Et il en va aussi de la légitimité et de l’intégrité de l’écosystème comme, surtout, de l’image de marque de Deezer qui veut préserver la qualité de ses recommandations tout en prônant la diversité musicale. 

Si son modèle peut servir de référence à toute l’industrie en offrant un cadre éthique et durable à l’intégration de l’IA musicale, on ne s’en plaindra pas en interne. Après des tests avec la Sacem, Deezer a par ailleurs annoncé la commercialisation de sa technologie de détection d’IA pour lutter contre la fraude.

Un clin d’oeil à ses concurrents, Spotify en tête, qui avait tardé à réagir au moment de l’explosion du phénomène The Velvet Sundown. Au sein des bureaux parisiens, on anticipe déjà une "intensification du phénomène" et le besoin d’une régulation technique. Accroître la démonétisation, retirer les contenus, sanctionner: un débat doit s’ouvrir pour le bien du streaming musical, mais aussi, et plus simplement, de toute l’industrie. Et finalement faire de l’IA le meilleur outil pour lutter… contre l’IA.