La pénitentiaire se demande comment gérer ses détenus d’ultradroite, de plus en plus nombreux depuis le 13-Novembre
Centre pénitentiaire des Hauts-de-Seine, Nanterre, le 16 octobre 2019 (illustration) - Arthur Nicholas Orchard / Hans Lucas
Les attentats djihadistes de 2015 ont radicalisé les militants d’ultradroite, dont les actions violentes ont conduit des dizaines d’entre eux derrière les barreaux. C’est l’une des leçons d’un rapport confidentiel sur l’ultradroite que BFMTV s’est procuré, comme Libération.
Commandé à l’historien Nicolas Lebourg par la Mission de lutte contre la radicalisation violente (qui dépend de l’administration pénitentiaire), ce document de 105 pages offre une plongée saisissante au cœur de cette nouvelle vague de prisonniers, qui a en commun la peur d’un prétendu "grand remplacement".
Entre 2022 et 2024, le chercheur spécialiste de l’extrême droite a eu accès à 104 individus arrêté depuis 2017 pour des faits de violence. Une moitié d’activistes, condamnés ou mis en cause pour des violences de rue (51 personnes), une moitié de "terroristes d’ultradroite" ou "TUD" (53 personnes), impliqués dans des projets d’attentats déjoués.
"La progression des violences motivées par diverses idéologies d’extrême droite est un phénomène global depuis 2015", constate l’historien.
Entre 2017 et aujourd’hui, le renseignement intérieur a déjoué 23 tentatives d’attaque terroristes d’ultradroite, selon des informations de BFMTV. Dans ce même laps de temps, seul un attentat a réussi : l’assassinat par un sympathisant d’extrême droite d’Hichem Miraoui, un Tunisien, à Puget-sur-Argens (Var), le 31 mai dernier.
Des groupes "contre-terroristes"
Un changement radical. Avant le 31 décembre 2015, l’administration pénitentiaire ne comptait qu’un seul homme condamné pour terrorisme d’ultradroite. Mais les attentats djihadistes de 2015 ont tout changé. Comme le remarque ce rapport, des groupes terroristes ou plutôt "contre-terroristes" sont nés "directement" en réponse aux massacres djihadistes.
Fin 2016, Logan Nisin, un jeune homme originaire de Provence, fonde l’Organisation de l’Armée secrète (OAS), un groupuscule dont l’un des projets est de perpétrer des ratonnades contre des Maghrébins ou encore de commettre une fusillade à la mosquée de Vitrolles (Bouches-du-Rhône). Condamné à neuf ans de prison ferme, il vient d’être libéré.
Presque au même moment, un autre groupe rassemblant notamment d’anciens militaires, Action des forces opérationnelles (AFO), envisage lui aussi des représailles en ciblant des musulmans français. Douze membres de ce groupe sont reconnus coupables "d’association de malfaiteurs terroriste" en septembre 2025.
Mais "le phénomène ne se limite pas au terrorisme", puisque les violences de rue commises par l’extrême droite est "également en rebond depuis 2015", écrit Nicolas Lebourg, qui cite en exemple une descente d’activistes violents à Romans-sur-Isère (Isère) en 2023.
S’ensuivent des opérations de police et des placements en détention par dizaines. Les prisons de France ont désormais "un flux désormais régulier de personnes d’ultradroite à gérer", observe le rapport. D’après nos informations, en octobre 2025, les prisons françaises recensent 58 détenus classés à l’ultradroite (contre plus de 300 djihadistes).
Néonazis, nationalistes-révolutionnaires...
Nicolas Lebourg esquisse une sociologie. Et constate que, comme pour les djihadistes, il n’y a pas vraiment de profil-type. Côté terroristes – arrêtés avant d’avoir pu passer à l’acte – on retrouve aussi bien des seniors nés dans les années 1950 que de jeunes hommes âgés de moins de 20 ans.
Le détenu TUD "a souvent un peu d’âge, est parfois une femme, a fondé une famille d’un volume anodin, choisit la voie terroriste pour des doctrines radicalement racistes", écrit Nicolas Lebourg. Il est rural, senior et vote souvent Marine Le Pen ou Eric Zemmour.
Côté activistes en revanche, les 20-30 ans prédominent. L’activiste d’ultradroite "est avant tout un jeune homme dans un milieu masculin" et urbain. Certains viennent de dynasties familiales.
Ces 104 détenus (dont certains ont été libérés depuis) illustrent les cinq grandes branches contemporaines de l’ultradroite. Parmi eux, des néonazis ou des "accélérationnistes" qui veulent hâter une guerre raciale en France. Des identitaires qui s’attèlent à "faire peur" à l’ennemi musulman. Des nationalistes-révolutionnaires qui veulent construire des États blancs homogènes.
Des "incels", ces "célibataires involontaires" qui vouent une haine aux femmes et à la société contemporaine, comme ce jeune masculiniste arrêté avec deux couteaux le 1er juillet dernier à Saint-Etienne, soupçonné d’avoir voulu tuer des femmes. Mais ces idéologies peuvent s’entremêler, "les lignes de partage au sein des radicaux deviennent moins nettes", constate Nicolas Lebourg.
Certains sont autant obsédés par la race que par la tuerie de Columbine aux États-Unis. Très peu parmi eux ont des références théoriques solides. Seul un "incel" affirme avoir beaucoup lu sur le nazisme (dans le but avoué de se "radicaliser") et seul le meneur d’un groupe a publié un livre de théorie politique.
Peur du "grand remplacement"
Si 21 membres affichent une sympathie pour le IIIe Reich allemand, 49 affichent leur peur du "grand remplacement", la disparition fantasmée de la France blanche par des immigrés du Maghreb et du Moyen-Orient. L’antisémitisme et le racisme anti-musulman – que Nicolas Lebourg rassemble sous le terme "d’altérophobie", la peur de l’autre – les réunit.
Tous ne sont pas des marginaux ou des déclassés: 22 sur 104 sont mariés, surtout les plus âgés. L’un de ces hommes est même marié à une Tunisienne: il reconnaît que c’est "confus", vu son profil. Les "incels" n’ont, en revanche, quasiment aucune relation. Les classes populaires sont surreprésentées.
Ils viennent de partout mais ont été arrêtés principalement en région parisienne, à Lyon, dans l’Est, en Provence et dans le bassin de Bordeaux. Parmi eux: de nombreux tireurs sportifs et pratiquant des sports de combat (boxe, MMA ou encore sambo soviétique). Onze disent avoir été victime de harcèlement scolaire. Beaucoup sont tatoués. On trouve une femme mythomane ou encore un homme souffrant du syndrome de Di Georges.
L’administration pénitentiaire se pose la question de leur cohabitation avec les détenus d’origine arabo-musulmane. Faut-il les incarcérer ensemble, vu leur détestation de cette catégorie de la population?
Pour mieux gérer cette poudrière, Nicolas Lebourg suggère de former le personnel pénitentiaire à la détection des "signaux" de radicalisation violente d’extrême droite. Signes de cette radicalisation pour Lebourg: lorsqu’un détenu dénonce un "complot mondial" ou un "génocide blanc"; lorsqu’il vénère des mouvements d’extrême droite radicale; lorsqu’il a milité dans des groupes paramilitaires ou antirépublicains…
Autre idée du chercheur: faire passer les détenus d’ultradroite par des Quartier d’évaluation de la radicalisation (QER), ces unités pénitentiaires mises en place… pour les djihadistes.











