Eurovision 2026 : boycott, divisions, avenir incertain, pourquoi le concours traverse la pire crise de son histoire

L'Eurovision soufflera ses soixante-dix bougies l'année prochaine…avec des invités en moins. Au lendemain de l'annonce confirmant la participation d'Israël au prochain concours, quatre diffuseurs nationaux majeurs - l'Espagne (RTVE), l'Irlande (RTÉ), les Pays-Bas (AVROTROS) et la Slovénie (RTVSLO) - ont officialisé leur retrait de la compétition. Les diffuseurs démissionnaires dénoncent la situation humanitaire à Gaza et la responsabilité de l'Etat hébreu. La liste pourrait s'allonger dans les jours à venir, puisque l'Islande et la Belgique affirment évaluer encore leur position.
Membre du concours depuis 1973, Israël était devenu un pilier de l'Eurovision en le remportant à quatre reprises: en 1978 avec A-Ba-Ni-Bi d'Izhar Cohen et The Alphabeta, en 1979 avec Hallelujah de Gali Atari et Milk and Honey, en 1998 avec Diva de Dana International – première artiste transgenre à remporter le concours –, et en 2018 avec Toy de Netta Barzilai. Mais sa participation à l'Eurovision est désormais pointée du doigt - la guerre à Gaza et les accusations à l'encontre d'Israël sur la question des droits de l'homme suscitant des tensions croissantes entre les pays membres et au sein du public.
Dès l'édition 2024 à Malmö, des milliers de manifestants pro-palestiniens avaient protesté contre la participation du pays au concours, censé être un symbole d'unité à travers la musique et de paix. À Bâle l'année suivante, des centaines de manifestants ont à nouveau déferlé dans les rues, et certains ont même tenté d'interrompre la prestation de Yuval Raphael, la candidate israélienne, lors de la finale.
"Dix votes, c'est encore neuf de trop"
Comme une tentative pour solder la situation, l'UER a adopté, jeudi dernier, une série de modifications du système de vote pour renforcer la transparence du concours. Les jurés professionnels feront leur retour en demi-finales - une première depuis 2022 - et devront signer une déclaration d'indépendance et d'impartialité. L'UER décourage désormais toute campagne promotionnelle disproportionnée, notamment si elle est lancée ou appuyée par un gouvernement ou une agence gouvernementale.
Et surtout, le nombre maximum de votes par mode de paiement est réduit de moitié, passant de vingt à dix. "Mais dix, c'est encore neuf de trop", réplique Benoît Blaszczyk, secrétaire d'Eurofans OGAE France, l'association de fans français de l'Eurovision. à ses yeux, cette mesure ne suffit pas à rétablir de la transparence au sein du concours, puisque les points pourront toujours être "gonflés artificiellement par le système de vote".
"Le discours de l'UER, c'est de dire qu'il est possible d'avoir plusieurs coups de cœur, mais quand je vote aux élections, je ne mets pas trois bulletins dans l'urne, compare-t-il. Il me semble que l'une des raisons, c'est que ces SMS et ces appels surtaxés sont des machines à cash - aussi bien pour l'organisateur que pour les diffuseurs."
Pour Martin Green, directeur du concours Eurovision, ces mesures visent à garantir que l'événement reste un espace neutre et ne soit pas instrumentalisé. Une décision qu'a saluée Delphine Ernotte-Cunci, présidente de l'UER et de France Télévisions, affirmant que ces nouvelles règles "démontrent l'engagement commun de nos membres à protéger la transparence et la confiance dans le Concours Eurovision de la Chanson, le plus grand événement musical live au monde".

La réforme était devenue plus que nécessaire puisque les deux précédentes éditions avaient fait l'objet de controverses. À Malmö, la candidate israélienne Eden Golan avait terminé cinquième, portée par un vote du public massif malgré un faible score auprès des jurys nationaux. À Bâle, sa compatriote Yuval Raphael, survivante de l'attaque du 7 octobre 2023, avait remporté le vote du public et terminé deuxième au classement général avec la chanson New Day Will Rise. Plusieurs diffuseurs avaient alors demandé un audit évoquant des suspicions d'influence politique.
Un avenir incertain
Si les nouvelles règles sont adoptées, nul ne sait à quoi la prochaine édition pourrait ressembler. Martin Green, directeur de l'Eurovision, compte, pour l'heure, 35 pays participants pour la prochaine éditions, soit deux de moins qu'en 2025. Mais le retrait de plusieurs contributeurs financiers, dont l'Espagne, membre des "Big 5", met en péril l'avenir du concours.
"Les pays du Big 5 contribuent nécessairement au succès et au budget du show, note Benoît Blaszczyk. Peut-être que les petits pays pâtiront de cette situation et devront contribuer davantage au budget de l'Eurovision. Il est certain que l'édition connaît un risque financier, et s'annonce délicate."
Parmi les pistes potentielles, l'arrivée de nouveaux candidats (et donc contributeurs) pour financer la compétition serait évoquée, en particulier celle du Kazakhstan et du Canada. Néanmoins, les délais semblent trop courts pour que ces derniers intègrent l'Eurovision dès l'édition prochaine. S'il ne s'agit pas (encore) de la fin du plus grand concours européen, ces récentes secousses jettent une incertitude sur la tenue des prochaines éditions.
Cruelle ironie : c'est au moment où l'Eurovision est la plus contestée qu'elle est aussi la plus populaire. L'édition 2025 venait de battre des records d'audience avec 166 millions de téléspectateurs, soit trois millions de plus que l'année précédente. La part d'audience de 47,7 % pour la finale représentait le meilleur score depuis 2004, avec une percée notable chez les 15-24 ans (60,4 %).
Le mythe de l'apolitique
Nul doute que l'Eurovision traverse une crise éminemment politique - bien que, depuis sa création en 1956 à Lugano, elle se soit toujours revendiquée apolitique. Le concours naît dans un contexte d'après-guerre, porté par une volonté de réconciliation européenne. Son fondateur Marcel Bezençon, directeur général de la télévision publique suisse, imagine ce concours sur le modèle du festival de Sanremo pour "encourager la production de chansons populaires, originales et de qualité" et promouvoir les relations entre pays membres de l'UER - face à l'Intervision, le double soviétique, en plein contexte de Guerre froide. À ce titre, le règlement interdit formellement les discours ou symboles politiques sur scène.
"Cette neutralité politique est commune à la plupart des grands événements qui sont organisés, comme les Jeux Olympiques et les coupes du monde", remarque Florent Parmentier, secrétaire général du CEVIPOF / Sciences Po. Mais proclamer sa neutralité politique ne suffit pas, et ces grands événements reflètent les tensions, les dynamiques et les aventures géopolitiques de leur époque."
L'UER ne s'est ainsi jamais prononcée sur la situation entre l'Etat hébreu et la Palestine invoquant son devoir de neutralité et ajoutant qu'il s'agit d'une compétition entre diffuseurs et non entre gouvernements. L'organisation continue ainsi à accueillir les candidats israéliens quand certains s'attendaient à ce que le participant connaisse le même sort que la Russie - exclue du concours par l'UER à la suite de l'invasion de l'Ukraine en 2022. Un an plus tôt, la Biélorussie avait subi le même sort après la réélection contestée d'Alexandre Loukachenko.
Ces deux années ont été charnières pour le concours, d'après le chercheur et co-auteur avec Cyrille Bret de Géopolitique de l'Eurovision (ouvrage à paraître chez Studyrama en 2026). "Si l'Eurovision a toujours été au cœur des tensions diplomatiques, il est possible de considérer qu'à ce moment-là l'Eurovision se géopolitise davantage, explique-t-il. Mais le discours de l'UER, ce n'est pas officiellement une prise de position sur la guerre. L'exclusion de ces deux pays est avant tout justifiée par le fait que les audiovisuels publics de Biélorussie et de Russie participent à l'effort de propagande de guerre."
Cette neutralité - d'apparence donc - cache la politisation du concours par les pays participants eux-mêmes. Comment interpréter autrement la déclaration du ministre des affaires étrangères français Jean-Noël Barrot se félicitant "que l'Eurovision n'ait pas cédé aux pressions, et que la France ait contribué à empêcher un boycott d'Israël dans cette enceinte" ?
Il en est de même des pays dont les diffuseurs se sont mis en retrait de l'édition 2026. "Ces derniers considèrent qu'à travers sa participation au concours de chant de l'Eurovision, Israël fait du 'songwashing', c'est-à-dire qu'il s'attache à se racheter une bonne image - celle d'un pays moderne ouvert sur la diversité, explique Florent Parmentier. Certains audiovisuels publics - et donc certains gouvernements car il s'agit aussi de politiques d'État - ont pris position car ils ne souhaitent pas laisser passer cela."












