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Les camps de prisonniers deviennent-ils des "passoires"? Après la défaite des Kurdes en Syrie, l'inquiétude autour de l'évasion de jihadistes de Daesh
"C'est le désordre" en Syrie juge Alain Rodier, ancien officier supérieur au sein des services de renseignements extérieurs français. Les troupes du nouveau gouvernement syrien, au pouvoir depuis la chute de Bachar Al-Assad, ont pris les armes début janvier pour reprendre le contrôle de l'ensemble du pays, y compris des zones autonomes kurdes au nord-est.
Sous les feux des troupes gouvernementales, la coalition des Forces démocratiques syriennes (FDS), dominée par les Kurdes, a non seulement cédé des pans entiers de territoires mais a abandonné toutes les prisons et les camps qu'elle gardait, depuis la chute de Daesh en 2019, avec à l'intérieur des milliers de jihadistes et leurs familles. Les FDS ont été le fer de lance de la lutte contre Daesh en Syrie, avec l'appui de la coalition internationale dirigée par Washington, qui soutient depuis les autorités de Damas.
Des prisonniers jihadistes dans la nature
Malgré le cessez-le-feu en cours depuis le 20 janvier, l'incertitude est grande et les inquiétudes multiples. Ce mardi 27 janvier, la France, le Royaume-Uni, l'Allemagne et les États-Unis ont appelé les forces gouvernementales syriennes et les combattants kurdes à "éviter tout vide sécuritaire" dans ces "centres de détention et leurs environs" qui serait favorable à Daesh...
"Au moment où les Kurdes se sont retirés de ces prisons et de ces camps, et avant que l'armée syrienne ne reprenne la main, une situation de chaos momentané a prévalu", constate Thomas Pierret, chercheur au CNRS, rattaché à l'Iremam, et spécialiste de la Syrie, contacté par BFM. Profitant du désordre, quelques dizaines de jihadistes et membres de leurs familles - voire plus - se sont échappés.
Lundi 19 janvier, le ministère syrien de l'Intérieur avait affirmé que 120 membres de Daesh s'étaient évadés de la prison de Chaddadi, mais qu'il avait réussi à en arrêter 81. On ne sait pas si d'autres évadés ont depuis été arrêtés. Ni combien de personnes ont pu s'échapper des autres prisons et camps. Le quai d'Orsay nous indique qu'à leur connaissance, "aucun ressortissant français ne s’est échappé des camps et prisons du nord-est syrien".
"Les récentes évasions présumées de détenus de Daesh au milieu des affrontements sont extrêmement préoccupantes", a déclaré un porte-parole de la Commission européenne, Anouar El Anouni.
La crainte? Qu'ils rejoignent les 1.500 à 3.000 combattants de Daesh recensés dans des poches de la zone irako-syrienne. Si l'organisation terroriste est désorganisée et ne dispose plus de commandement unique depuis la chute de son califat, elle reste active et a regagné en vigueur après le renversement du régime de Bachar al-Assad en décembre 2024.
Ces prisons et ces camps "sont des chaudrons de radicalité", estime auprès de l'AFP Laurence Bindner, cofondatrice du JOS Project, spécialiste de la radicalisation en ligne. Le camp d'Al-Hol, le plus grand du nord-est syrien, abrite plus de 23.000 personnes, en majorité des femmes et des enfants, dans des conditions désastreuses. Beaucoup d'enfants y sont nés et y ont grandi. Il n'y a toutefois pas d'évaluation globale du degré de radicalisation de ces milliers de personnes.


Pour le spécialiste Thomas Pierret, si quelques dizaines de jihadistes retournaient vers Daesh, "ce ne serait pas forcément une catastrophe sécuritaire". Mais "cela ferait un coup d'accélérateur, en force et en moral" et pourrait "appuyer leur insurrection", avance Laurence Bindner. "Pour l'instant, il n'y a aucune réaction officielle de l'EI mais le sort des prisonniers est le premier sujet de discussion sur les chaînes de communication jihadistes. Pour l'EI, c'est clairement une opportunité qu'ils (ses responsables, NDLR) vont chercher à exploiter. Ils feront tout pour essayer de les récupérer dans leur giron", ajoute-t-elle.
Des prisonniers transférés par Washington vers l'Irak voisin
Craignant un tel scénario, Washington a pris les devants. En accord avec Bagdad, les États-Unis se sont lancés dans une vaste opération de transferts de 7.000 prisonniers jihadistes vers l'Irak voisin afin de "garantir que les terroristes restent dans des centres de détention sécurisés". L'Irak, qui a défait le califat de Daesh sur son territoire en 2017 en coopération avec la coalition antiterroriste, est également soucieuse de protéger la région.
Au vu de la "présence résiliente de l'EI" dans le nord-est du pays, ses membres auraient "plus de chance" de faire évader les détenus en Syrie qu'en Irak, "qui a une structure antiterroriste efficace", note auprès de l'AFP Heiko Wimmen, directeur de projet de l'International Crisis Group pour l'Irak, la Syrie et le Liban.

La semaine dernière, un premier transfert de 150 prisonniers de haut rang, dont des Européens, a été opéré. Ce sont "des dirigeants de l’organisation État islamique et certains sont des criminels parmi les plus notoires, ayant participé aux opérations de Daech en Irak", a indiqué une source sécuritaire irakienne à l’AFP. Ils ont été placés dans une prison de Bagdad, affirment nos confrères du Figaro.
Le week-end dernier, 1.000 autres détenus ont été transférés en Irak "par voie terrestre et aérienne" et seront répartis dans trois prisons différentes.
"C'est une opération extrêmement complexe, il faut trouver des structures pouvant les accueillir", souligne Alain Rodier, analyste en terrorisme pour la revue Raids. Pour l'heure, les prisons et centres de réhabilitation irakiens permettent d'accueillir "des centaines, et non des milliers" de ces prisonniers, avance Adel Bakawan, directeur de l'Institut européen d'études du Moyen-Orient et d'Afrique du Nord.
La sensible question du rapatriement des jihadistes occidentaux
Le sort des prisonniers transférés est désormais dans les mains de l'Irak: le pays a annoncé jeudi dernier lancer contre eux des procédures judiciaires. "Tous les suspects, qu'importe leur nationalité ou leur position au sein de l'organisation terroriste, sont soumis exclusivement à l'autorité de la justice irakienne et nos procédures judiciaires leur seront appliquées sans exception", a indiqué le Conseil judiciaire suprême dans un communiqué.
Par le passé, l'Irak a été épinglé pour des centaines de procès qualifiés d'expéditifs, des aveux obtenus sous la torture ou une représentation juridique inefficace, selon les défenseurs des droits humains. Les tribunaux irakiens ont déjà condamné à la peine de mort et à la prison à vie des centaines de personnes, dont de nombreux combattants étrangers, certains qui avaient été transférés de Syrie. En 2019, la justice irakienne avait condamné à mort 11 Français, avant de commuer leur peine en prison à vie.
Se pose ainsi - pour la énième fois - la question pour les Européens et la France du rapatriement de ces prisonniers transférés en Irak, mais également de ces hommes, femmes, et enfants encore détenus en Syrie. Parmi les 12.000 membres de Daesh appréhendés par les FDS, 2.500 à 3.000 étaient étrangers et originaires de plus de 50 pays différents. Selon Le Figaro, il resterait une vingtaine environ de jihadistes français détenus en Syrie, sans compter les nombreuses épouses et enfants. Dans le camp d'Al-Hol se trouvent 15.000 Syriens, 3.500 Irakiens et 6.200 d'autres nationalités dont des Occidentaux.
Le chef de la diplomatie américaine, Marco Rubio, a exhorté "les pays à assumer leurs responsabilités et rapatrier leurs ressortissants". "Les terroristes non Irakiens ne resteront en Irak que temporairement", a-t-il déclaré. Un appel pour le moment resté lettre morte, leur retour restant une question sensible au sein des sociétés occidentales.
"'Prenez-les tous', répète-t-on aux autorités françaises depuis des années, nous ne sommes pas une poubelle pour jihadistes étrangers", a raconté un diplomate irakien à nos confrères du Figaro. Selon le quotidien, Paris paye Bagdad pour l'emprisonnement coûteux de ses ressortissants jihadistes, "de manière indirecte au terme de montages financiers opaques".
La Belgique a annoncé clairement que ses 19 ressortissants dont 9 hommes encore localisés dans les camps syriens ne pourraient pas revenir dans leur pays "dans l'intérêt de la sécurité nationale".
"Des anciens jihadistes qui gardent des jihadistes, c'est quelque peu problématique"
Depuis le retrait des FDS des camps et prisons du nord-est syrien, Damas tente de contrôler le vide sécuritaire. Mais la capacité du pouvoir syrien a géré les milliers de jihadistes et leurs familles est questionnée. "Les autorités syriennes ont d'autres priorités que de garder des camps de prisonniers. Leur armée est déjà en sous-effectif et gérer une prison, logistiquement, c'est compliqué", relève Alain Rodier.
Selon le site d'analyses américain Critical Threats, "le gouvernement syrien manque de gardiens formés et de capacités suffisantes pour gérer en toute sécurité des installations de grande envergure comme Al-Hol et d'autres, conformément aux normes requises pour la sécurité des États-Unis, de leurs alliés et de leurs partenaires".

Les possibles accointances entre l'armée syrienne et les prisonniers jihadistes sont aussi interrogées. Au sein des forces gouvernementales, hétéroclites, on retrouve des membres de l'ancien groupe islamiste HTS qui a renversé Bachar al-Assad ainsi que d'anciens membres de Daesh ou d'Al-Qaïda. Le président syrien Ahmed al-Charaa qui a su gagner la confiance des Occidentaux est lui-même un ancien jihadiste, repenti.
"Des anciens jihadistes qui gardent des jihadistes, c'est quelque peu problématique. Il est clair qu'Ahmed al-Charaa veut construire une Syrie unifiée avec l'appui des Occidentaux et des pays arabes, mais je ne suis pas sûr qu'il maîtrise l'ensemble de ses troupes", précise l'ancien officier des services de renseignements, Alain Rodier.
Pour le chercheur d'Aix-Marseille Université, Thomas Pierret, Damas n'a dans tous les cas pas l'intention de garder ces camps et ces prisons tels quels. "Il me semble que les politiques du nouveau pouvoir syrien ont pour projet de garder des prisons avec les éléments les plus dangereux, et de vider au maximum le reste. Soit en revoyant les étrangers dans leurs pays qui acceptent de les rapatrier, soit en réintégrant dans la société syrienne les Syriens qui peuvent l'être", explique-t-il
Contrairement aux experts cités précédemment, ce spécialiste de la Syrie juge que la sécurité de ces camps et prisons est "prioritaire" pour le gouvernement syrien, désireux de conserver sa relation avec les Occidentaux.
"Ils savent très bien qu'on les attend au tournant. Ils ont reçu un feu vert des États-Unis pour mener leurs opérations contre les Forces démocratiques syriennes, donc s'il s'avère que les prisons deviennent des passoires et qu'elles ne sont pas bien protégées, ça aura un impact assez négatif sur leur relation", abonde-t-il.
Les Européens et les Américains, qui ont conduit des frappes contre l'organisation terroriste ces dernières semaines, ont réaffirmé ce mardi "la nécessité de maintenir et concentrer les efforts collectifs sur la lutte contre Daesh" et ont annoncé la convocation prochaine d'une "réunion de la Coalition internationale", récemment rejointe par la Syrie.












