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Un drapeau de Daesh décroché par un combattant kurde, le 30 avril 2017 dans la région de Raqqa, en Syrie

DELIL SOULEIMAN © 2019 AFP

Dix ans après les attentats du 13-Novembre, quelle menace représente encore Daesh?

BFM Juliette Brossault
Défait, Daesh n'a plus les moyens de perpétrer sur le sol français un attentat à l'image du 13-Novembre. Mais le groupe survit en zone irako-syrienne, se renforce en Afrique et s'est reconstitué dangereusement en Afghanistan. Sa propagande jihadiste, poussant à des actions autonomes sur le territoire, représente la plus grande menace.

Le 13 novembre 2015, Daesh menait son attaque la plus meurtrière sur le sol français. Fort de son califat autoproclamé un an auparavant, l'organisation jihadiste a semé la terreur dans les rues de Paris tuant plus de 130 personnes et en blessant plus de 350 autres. Dix ans après, si le pouvoir de Daesh ne brûle plus aussi intensément, les braises sont encore ardentes.

Depuis la chute du califat en zone irako-syrienne en 2019, après les opérations notamment par l’armée irakienne, les Kurdes et la coalition internationale, Daesh "est très loin de ses capacités opérationnelles d'il y a dix ans" affirme Marc Hecker, directeur exécutif de l'Institut français des relations internationales, contacté par BFMTV.

Mais la menace reste vive. "Daesh n'a pas du tout été éradiqué", insiste l'ancien procureur de la République François Molins, visage des attentats des Paris, dans le podcast Le temps de l'actu (Ina / Assas-Université). "Le travail n'est pas terminé".

La zone irako-syrienne n'est plus le sanctuaire principal du groupe terroriste, qui est davantage organisé en Afghanistan ou en Afrique. La forme de sa menace a également changé.

En Syrie, un groupe éparpillé, sans commandement unique

Autrefois à cheval sur l'Irak et la Syrie, le califat créé par Daesh n'existe plus. L'organisation terroriste est désorganisée et ne dispose plus de commandement unique.

"C'est comme une grosse boule de mercure qui est tombée et qui a explosé en plein de petites boules de mercure, créant plusieurs groupuscules", image auprès de BFMTV Alain Rodier, analyste en terrorisme pour la revue Raids.

"Le système radical existe toujours mais est représenté par une multitude de petites organisations indépendantes les unes des autres qui essayent de marquer leur territoire", abonde-t-il soulignant que toutes n'ont pas forcément "la franchise Daesh".

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Selon un rapport du Conseil de sécurité des Nations unies publié en février dernier, entre 1.500 et 3.000 combattants de Daesh ont été recensés dans des poches de la zone irako-syrienne. Ils sont notamment actifs dans le désert syrien, dans une zone appelée la Badiyah, à l'est du pays, qui continue de servir selon le rapport de l'ONU "comme un centre de planification des opérations extérieures". Le groupe est également actif dans la région de Deir-ez-Zor sur les rives de l'Euphrate. En 2024, plus de 400 opérations ont été menées par Daesh en Syrie.

Un avantage tiré de la chute de Bachar Al-Assad?

Contrairement à l'Irak où d'intenses opérations de contre-terrorisme sont menées avec l'aide de la communauté internationale, la situation est beaucoup plus instable en Syrie. L'ONU craint que la chute de Bachar Al-Assad en décembre 2024 et la prise du pouvoir par une coalition islamiste, Hayat Tahrir al-Cham (HTS), dirigée par l'ancien jihadiste Ahmad al-Chareh, ne profitent à l'organisation terroriste.

Si HTS a lutté contre Daesh dans la région d'Idlib qu'il administrait depuis 2019 dans le nord-ouest de la Syrie, le groupe islamiste, dissous et fondu au sein du nouveau gouvernement syrien n'a pas les bras pour lutter sur l'ensemble du territoire. "Les combattants de HTS sont à peine 30.000, c'est totalement insuffisant pour couvrir les étendues désertiques, mais aussi habitées, de la Syrie", assure Alain Rodier, également ancien officier supérieur des services de renseignements extérieurs. Le nouveau gouvernement syrien peut toutefois compter sur la coalition internationale qu'il va rejoindre. Une annonce faite à l'occasion de la visite historique de son chef d'État à la Maison Blanche ce lundi 10 novembre.

Puis, "il y a des zones où Daesh s'oppose au nouveau maître de Damas, et d'autres où il n'y a absolument aucune incompatibilité", nuance Amélie Chelly, spécialiste des islams politiques qui rappelle qu'historiquement les deux groupes entretenaient une idéologie proche, HTS étant une ancienne branche d'Al-Qaïda et son chef, Ahmad al-Chareh, un temps un sympathisant de Daesh.

Abou Mohammed al-Jolani, chef du groupe islamiste Hayat Tahrir al Sham (HTS) le 17 décembre 2024.
Abou Mohammed al-Jolani, chef du groupe islamiste Hayat Tahrir al Sham (HTS) le 17 décembre 2024. © SANA

Le groupe jihadiste a pu profiter du tumulte après la chute de Bachar Al-Assad pour prendre des armes. Les observateurs craignent également que Daesh profite des violences contre les minorités, comme les alaouites et les Druzes, pour recruter. L'organisation terroriste pourrait aussi séduire la frange la plus radicale de la population syrienne, opposée au rapprochement du nouveau gouvernement syrien avec les Occidentaux.

Les camps du nord-syrien, des bombes à retardement

Autre inquiétude: les camps et prisons du nord-est de la Syrie, dirigés par les Kurdes, où sont détenus d'anciens membres de Daesh et leurs proches. De véritables bombes à retardement.

Les camps d'al-Hol et de Roj abritent plus de 40.000 personnes, pour la plupart des femmes de combattants présumés de Daesh et leurs enfants, dont des étrangers. En juin, quelque 120 enfants et une cinquantaine de femmes de nationalité française y étaient encore retenus. Trois femmes et dix enfants ont été rapatriés en France à la mi-septembre - leur retour restant une question sensible au sein de la société. Beaucoup d'enfants sont nés et grandissent dans ces camps aux conditions désastreuses, devenus des foyers de radicalisation.

Des personnes marchent dans le camp d'al-Hol, géré par les Kurdes, dans le nord-est de la Syrie, le 18 avril 2025, alors que les Forces démocratiques syriennes mènent une campagne de sécurité contre les "cellules dormantes" de Daesh dans le camp.
Des personnes marchent dans le camp d'al-Hol, géré par les Kurdes, dans le nord-est de la Syrie, le 18 avril 2025, alors que les Forces démocratiques syriennes mènent une campagne de sécurité contre les "cellules dormantes" de Daesh dans le camp. © DELIL SOULEIMAN / AFP
Une fillette observe des ressortissants irakiens qui se préparent à quitter le camp d'al-Hol, géré par les Kurdes, dans le gouvernorat d'al-Hasakah, au nord-est de la Syrie, avant leur retour en Irak le 28 août 2025.
Une fillette observe des ressortissants irakiens qui se préparent à quitter le camp d'al-Hol, géré par les Kurdes, dans le gouvernorat d'al-Hasakah, au nord-est de la Syrie, avant leur retour en Irak le 28 août 2025. © DELIL SOULEIMAN / AFP

En février dernier, l'ONU a fait état "d'endoctrinement et d'entraînement liés à Daesh dans les camps". "En novembre (2024, NDLR), une opération de sécurité menée dans le camp a permis de saisir une quantité importante d'armes, notamment des bombes et des mines, ainsi que des appareils de communication électroniques", est-il précisé.

Plus de 9.000 membres de l'organisation terroriste sont également dans des prisons kurdes, selon Human Right Watch. Daesh espère leur libération ou leur évasion et mène des attaques contre ces centres de détention. En 2022, une offensive contre la prison al-Sinaa à Hassaké avait permis la libération d'un nombre indéterminé de jihadistes.

Des prisonniers dans une cellule surpeuplée de la prison d'Hassaké en Syrie, le 31 janvier 2025.
Des prisonniers dans une cellule surpeuplée de la prison d'Hassaké en Syrie, le 31 janvier 2025. © HUNAR AHMAD / MIDDLE EAST IMAGES / MIDDLE EAST IMAGES VIA AFP

"L’attaque de la prison d’Hassaké avait montré les risques. Ces lieux rassemblent des personnes radicalisées et potentiellement violentes", commente Marc Hecker, auteur de Daech au pays des merveilles.

"Si à long terme, l'objectif de Daesh est de rétablir le califat, à court terme, c’est la survie"

Malgré son affaiblissement, Daesh mène également des attaques contre le nouveau pouvoir central syrien. Après leur première opération en mai dernier, l'émissaire de l'ONU pour la Syrie, Geir Pedersen, s'était inquiété de "l'escalade" des attaques dans diverses parties du pays, évoquant des "signes d'opérations plus coordonnées avec l'utilisation d'engins explosifs improvisés et l'utilisation d'armes de moyenne portée".

Le mois suivant, les autorités syriennes ont accusé Daesh - le deuxième groupe terroriste le plus meurtrier dans le monde derrière les talibans - d'avoir perpétré l'attaque contre une église orthodoxe de Damas ayant fait 25 morts et plus de 60 blessés. Cette attaque a été revendiquée par un groupuscule extrémiste peu connu, Saraya Ansar al-Sunna.

Pour le spécialiste Marc Hecker, il n'y a toutefois pas eu "un bénéfice majeur tiré jusqu'à présent par Daesh du changement de pouvoir". "L’organisation a certes légèrement augmenté le rythme de ses opérations, notamment dans le Nord-Est de la Syrie, mais elle a aussi subi des opérations de contre-terrorisme ayant entraîné une attrition des leaders et cadres intermédiaires", souligne-t-il. Il est dans l'intérêt du président intérimaire Ahmad al-Chareh de lutter contre la création d'un nouveau sanctuaire terroriste en Syrie. Et les attaques jihadistes dans les territoires sous contrôle du pouvoir central ont en effet diminué.

"Si à long terme l'objectif de Daesh est de rétablir le califat, à court terme, c’est la survie pour pouvoir ensuite remonter en puissance. Ils cherchent à éviter les opérations de contre-terrorisme, à se disperser, à agir dans la clandestinité, à mener des embuscades, recruter discrètement", résume Marc Hecker.

Avant d'ajouter: "Ils ne sont pas en position de relancer une insurrection forte, qui leur permettrait de contrôler des territoires comme en 2013-2014. Ni de développer des cellules qui leur permettraient de planifier des opérations ambitieuses en Europe, par exemple".

La branche afghane, "la plus grosse menace"

La situation est toutefois plus inquiétante du côté de l'Asie centrale et surtout de l'Afghanistan. Une branche s'y est reconstituée, appelée l'État islamique au Khorassan. Avec cette fois, une hiérarchie et des capacités de mener des opérations extérieures.

C'est elle qui est derrière l'attentat du Crocus City Hall dans la banlieue de Moscou en mars 2024. Des hommes armés ont ouvert le feu dans cette salle de concert tuant 149 personnes et blessant 609 autres. Trois mois plus tôt, Daesh-Khorassan avait tué 94 personnes en Iran lors d’une cérémonie commémorative pour le général Qassem Soleimani, tué en janvier 2020 par une frappe américaine en Irak. C'est également cette branche de Daesh qui a perpétré l'attentat contre l'aéroport international de Kaboul en 2021 alors que des milliers d'Afghans tentaient de fuir la ville tombée aux mains des talibans.

Depuis, cette branche est l'objet d'opérations de contre-terrorisme, notamment de la part des talibans, et "ses réseaux européens ont été en partie neutralisés", avance Marc Hecker. Mais pour Alain Rodier, Daesh-Khorassan reste "la plus grosse menace actuellement qui pourrait s'exporter". Le 26 octobre, un homme de 20 ans, né en Afghanistan, a été arrêté à Lyon et mis en examen car suspecté d'être un relais de ce groupe terroriste.

"L'État islamique au Khorassan est extrêmement nuisible. Je comprends que c'est une des priorités de la DGSI et de la DGSE", les services de renseignements français, signale François Molins, procureur de la République de Paris de 2011 à 2018.

Daesh se renforce au Sahel

Une troisième région suscite l'intérêt des renseignements occidentaux: le Sahel, en Afrique. Daesh a un réseau structuré en différents groupes, qui ne cessent de se développer, dans cette bande où la France a mené l'opération Barkhane jusqu'en 2022 avant d'être remerciée.

"Depuis, la situation sécuritaire a tendance à s'aggraver et les zones tenues par les jihadistes – qu’ils soient liés à Daech ou à al-Qaïda – ont tendance à s'élargir et à s'orienter de plus en plus vers le golfe de Guinée", remarque le directeur exécutif de l'Ifri. L'État islamique en Afrique de l'Ouest, groupe dissident de Boko Haram, est notamment actif dans la région du lac Tchad, où il est en concurrence avec Al-Qaïda.

Cartes du Sahel en 2019, 2021, 2023 et 2025 localisant les affrontements impliquant des groupes jihadistes (Al-Qaida, l'Etat islamique ou leurs affiliés) et indiquant leur nombre de victimes.
Cartes du Sahel en 2019, 2021, 2023 et 2025 localisant les affrontements impliquant des groupes jihadistes (Al-Qaida, l'Etat islamique ou leurs affiliés) et indiquant leur nombre de victimes. © AFP / Valentina BRESCHI

Les différents coups d'État en l'Afrique de l'ouest depuis 2021 et l'instabilité politique qui en découle "a favorisé la recrudescence du terrorisme islamiste, particulièrement dans la région du Sahel", peut-on lire dans un rapport de la Fondation pour l'innovation politique d'octobre 2024. Il y a aussi des groupes actifs affiliés à Daesh au Mozambique ou encore dans la corne de l'Afrique. Daesh est en train de "métastaser" sur le continent, observe François Molins.

Au cours de l'année 2025, 22.307 décès liés à des groupes islamistes ont été recensés en Afrique, dont près de la moitié au Sahel, selon le Centre africain d'études stratégiques qui déplore un "niveau de létalité record depuis 2023". Les civils sont notamment pris pour cible et les enlèvements sont également fréquents.

Mais à ce stade, la menace reste cantonnée au continent. "On n'a jamais vu jusqu'à maintenant une menace exportée d'Afrique. Ils n'ont pas la puissance nécessaire et ils sont occupés à conquérir le maximum de terrain sur place", assure Alain Rodier.

"Un risque de multiplication des attentats, beaucoup moins spectaculaires"

La menace "d'attentats projetés" à l'image du 13-Novembre, avec des jihadistes entraînés à l'extérieur du territoire puis envoyé dans le pays cible, a fortement diminué en France. Mais d'autres types d'attentats sont possibles: ceux commis par un résident téléguidé par Daesh depuis l'étranger ou les attentats dits "d'inspiration", perpétrés de manière autonome et isolée par une personne acquise à la propagande de l'organisation terroriste. Daesh investit les réseaux sociaux pour inciter des personnes à commettre des attentats dans leur propre pays.

En France, de plus en plus de femmes mais également de mineurs, parfois très jeunes sont arrêtés pour des projets d'actions terroristes. Le 3 novembre, le procureur national antiterroriste Olivier Christen a déclaré que la menace terroriste "restait vive" dans l'Hexagone. Le nombre de procédures ouvertes par le parquet est" parmi les plus élevés depuis les cinq dernières années".

"Il y a un risque d'une multiplication des attentats, mais beaucoup moins spectaculaires", prévient Amélie Chelly.

Il y a un mois, un Britannique d'origine syrienne de 35 ans qui avait fait allégeance à Daesh a commis un attentat à Manchester contre une synagogue tuant deux juifs. En 2024, neuf attentats de la mouvance jihadiste ont été déjoués en France, dont certains à l'occasion des Jeux olympiques, ainsi que six en 2025. Et quatre ont abouti depuis juillet 2024: à la Ferté-Bernard, la Grande-Motte, Apt et Mulhouse. Mais difficile de savoir si Daesh se cache véritablement derrière ces attaques.

"Il y a une porosité de plus en plus grande entre les groupes. Il y a une sorte de mercato du jihadisme avec des personnes qui passent aisément d'un groupe à l'autre sans officialisation particulière", remarque Amélie Chelly.

Une porosité d'autant plus importante depuis les massacres du Hamas en Israël le 7 octobre 2023 et la guerre dévastatrice à Gaza ayant fait plus de 69.000 morts. "Toutes les idéologies essaient d'en faire quelque chose qui va dans le sens de ses intérêts", abonde la spécialiste.

En septembre, dans le dernier numéro de sa revue al-Naba, Daesh, pourtant opposé au Hamas, a appelé les "musulmans monothéistes" à "tuer par tous les moyens" via des "attaques solitaires" les "chrétiens et les juifs" en France, présentée comme complice d'Israël.

"Le 7-Octobre alimente la rhétorique de Daesh sur la guerre qui serait faite aux musulmans et qui serait soutenue par les pays occidentaux", indique Marc Hecker. "Le 7-Octobre a créé un vrai bouillonnement dans les réseaux jihadistes en ligne". "La menace jihadiste est toujours considérée comme la plus prégnante en France en matière de terrorisme", affirme-t-il.