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INFO BFMTV. Porte de service verrouillée par un salarié, achat de la mousse antiphonique... Ce que les Moretti ont dit lors de leurs auditions sur l'incendie de Crans-Montana

BFM Maxime Brandstaetter
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Le couple de gérants du bar Le Constellation a été auditionné pour la première fois sur le fond de l'affaire la semaine dernière. BFMTV a pu consulter les réponses de Jacques et Jessica Moretti, qui sont revenus en longueur sur les faits tragiques du Nouvel An en Suisse.

Jacques et Jessica Moretti ont été auditionnés au milieu de la semaine dernière. C'était la première fois qu'ils étaient auditionnés sur le fond de l'affaire depuis qu'ils sont visés par une instruction pénale toujours en cours sur l'incendie de Crans-Montana qui a fait 40 morts et 116 blessés la nuit du Nouvel An en Suisse.

BFMTV a eu accès à leurs réponses. Dans près de 200 questions chacun, ils sont revenus plus en longueur, sur le soir des faits et les failles de sécurité. Ils répondent tous les deux à toutes les questions, sans se contredire l'un l'autre. 

C'est un salarié qui a verrouillé la porte de service

Premier enseignement important de ces auditions: Jacques et Jessica Moretti racontent tous les deux que c'est l'un de leurs salariés qui a verrouillé la porte de service, derrière laquelle ont été retrouvés Cyane Panine et d'autres victimes. Pour rappel, il y avait trois portes pour sortir du bar, deux étaient indiquées comme sorties de secours et cette troisième porte n'était qu'une "porte de service", assurent les Moretti, interrogés au tour de rôle.

Un salarié qui travaillait dans l'un des autres établissements du couple a "avoué que c'est lui qui l'avait fermée", raconte Jacques Moretti. Ce soir-là, il serait passé au bar le Constellation pour amener des glaçons.

"Jérémie* aurait amené des glaçons au Constellation et, sans comprendre pourquoi, a fermé le loquet qu'il y avait en haut de la porte. Je l'ai su quelques jours après le drame, que c'était lui" raconte Jacques Moretti.

"Jérémie a amené des glaçons au Constellation car on en manquait. On en manquait parfois lors de soirées comme le 31 décembre", abonde Jessica Moretti.

Toujours selon le couple, ce salarié se sent extrêmement coupable, au point d'avoir envisagé de fuir, raconte Jacques Moretti.

"J'ai appris qu'il était parti le matin même avec toutes ses affaires. Je lui ai envoyé un message en lui disant que peu importe son geste, il ne fallait pas fuir, il fallait rester ici et assumer sa responsabilité, pour que la justice soit faite". D'après nos informations, ce salarié n'a pas encore été auditionné à ce jour. 

Pourtant, le couple s'accorde aussi à dire qu'ils avaient donné la consigne de ne jamais fermer cette porte. Quand le ministère public demande à Jacques Moretti "quelles sont les directives données à votre personnel concernant le verrouillage de cette porte?", ce dernier répond: "de ne jamais la fermer (....) c'est un bar, donc cette porte est la porte d'entrée. Les gens sortaient souvent pour aller fumer à l'extérieur par cette porte. Cette porte était toujours ouverte. Bien sûr que j'ai dit aux employés qu'il ne fallait jamais fermer cette porte. Je vous confirme que je l'ai dit". 

Cyane Panine s'est-elle précipitée vers cette porte car, par habitude, elle a pensé qu'elle était ouverte? Ce qui est sûr, c'est qu'une fois verrouillée, la porte était presque impossible à ouvrir dans la panique. En effet, elle a été fermée par un loquet qui se trouvait à précisément 2m02 du sol. C'est Jacques Moretti lui-même qui l'avait posé.

"Le loquet était là car une fois la serrure ne marchait plus et c'était pour dépanner. Cela avait duré trois ou quatre jours. Il a été posé il y a plusieurs années, je pense pendant la période du Covid". Détail important, si ce loquet a bien été posé après 2020, aucun contrôle de sécurité incendie de la mairie n'a pu le constater. Ces contrôles, normalement annuels, n'étaient plus effectués depuis 2019.

"Peut-être que j'ai omis de donner ces informations", reconnaît Jacques Moretti 

Où se trouvent les extincteurs? Les portes de secours? Des informations de base que Jacques Moretti assume n'avoir "peut-être pas" transmis à tous les salariés. Dans son audition du 8 janvier, Louise, l'une des serveuses du Constellation qui a survécu à cette tragédie, avait expliqué qu'elle ne savait pas combien d'extincteurs il y avait et où ils étaient disposés dans le bar.

Dès sa première audition, Jacques Moretti avait assumé que ces salariés ne recevaient pas de formation spécifique à la sécurité incendie. Lors de ce dernier interrogatoire, le propriétaire va plus loin, en assumant aussi qu'il n'a "peut-être pas" transmis ces informations capitales. 

Il le reconnait assez facilement. "Je ne peux pas vous dire qui n'aurait pas eu cette formation. Quand j'arrive, je vois les employés, je leur dis au coup par coup. Après, je leur demande. Ce sont des choses que je fais au fur et à mesure".

"Avec trois établissements, c'est sûr qu'on fait le tour mais forcément quand les gens arrivent, on n'a peut-être pas le temps de tout dire et informer sur tout mais les choses au final sont faites et dites. En l'occurrence, pour la plupart, ça faisait peu de temps que ces gens étaient là." 

"Ne pensez-vous pas que c'est une chose qui devrait être faite le premier jour quand les gens commencent leur travail?" interroge le ministère public, en direction de Jacques Moretti. "Effectivement, cela devrait être fait le premier jour de travail", reconnaît le gérant.

Le couple assure cependant que les agents de sécurité présents le soir, étaient formés à la sécurité incendie. "Ils ont des formations", affirme Jessica Moretti, qui ajoute que Stefan, qui est décédé lors du drame, "était notre agent habituel. Il connaissait bien les lieux, les clients, les consignes".

Le couple ignore pourquoi un tabouret était posé devant une porte de secours

Dans l'une des images de vidéo-surveillance de la soirée que BFMTV a diffusé cette semaine, on voit un tabouret de bar positionné devant la porte de secours du bas du Constellation. Un objet qui a pu entraver le passage. On ignore toujours si des victimes ont réussi à fuir par cette porte de secours.

Qui a mis ce tabouret à cet endroit? L'un comme l'autre l'ignore. "Je pense que c'est un client qui l'a mise là pendant la soirée ou la veille", suppose Jacques Moretti. "Pour vous répondre, non, ce n'était pas habituel de mettre une chaise devant cette porte. Je précise qu'il s'agit d'un tabouret. Pour vous répondre, non, je n'ai jamais vu de client mettre une chaise ou un tabouret devant cette porte. En fait c'est très rare. Pour vous répondre, la seule fois où je l'ai vu, c'est ce que vous venez de montrer".   

"Je n'ai pas d'explications. Je ne sais pas pourquoi ce tabouret était-là", dit à son tour Jessica Moretti. 
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Jacques Moretti ne voyait pas de "contre-indication" à installer ces mousses antiphoniques

Sur les questions liées aux travaux, Jessica Moretti élude en expliquant que c'est le rôle de son mari. Ce dernier répond, particulièrement sur les mousses qui sont à l'origine du départ de feu. 

Il répète qu'il est allé les acheter dans un magasin spécialisé dans la région, dont le vendeur lui aurait assuré qu'elles convenaient. "À l'époque, j'étais allé voir Hornbach et j'ai expliqué que j'avais besoin d'une mousse acoustique pour un établissement public et ils m'ont conseillé de prendre cette mousse-là".

"Je n'ai pas vu de contre-indication. Je n'ai pas eu d'information à ce sujet à partir du moment où ils m'ont conseillé de prendre cette mousse."

Jacques Moretti raconte même avoir fait des "tests" sur ces mousses. "Il me restait un petit bout de mousse. J'avais vu que la mousse brûlait quand même. J'ai pris un chalumeau pour voir l'effet sur la mousse. Ça a tout percé. Le seul truc qui m'a dérangé, c'est vraiment la fumée qui m'a indisposé sinon rien ne m'a choqué. Il y avait vraiment beaucoup de fumée pour pas grand-chose." 

Après cette réponse, un avocat de victime relance Jacques Moretti: "malgré ce fort dégagement de fumée, ne vous êtes-vous pas dit que vous ne deviez pas poser ce genre de mousse dans un bar en sous-sol?" 

Jacques Moretti répond alors: "non, parce que j'ai vu des dizaines d'établissements avec ce genre de mousse et elles sont prévues pour l'isolation acoustique. Comme le chargé du feu et le capitaine des pompiers l'ont validée."

Le couple a présenté à nouveau ses excuses

Le ministère public relève, encore, que Jacques comme Jessica Moretti sont très affectés lors de ces auditions. Pour Jessica Moretti, il est précisé quatre fois lors de son audition qu'elle est "très émue".

La procureure leur en a donné l'occasion, alors les deux ont profité de la fin de leur audition pour renouveler leurs excuses.

"Je ne pense qu'aux victimes jour et nuit. C'est la tragédie d'une vie. Je ne pense qu'à ces familles et à toutes ces personnes qui se battent encore. Même dans nos pires cauchemars, mon mari et moi, nous n'aurions jamais imaginé cela", a déclaré Jessica Moretti, effondrée.

"Je veux vous dire que ce qui est arrivé au Constellation est inimaginable. À aucun moment, je n'aurais pu imaginer une telle tragédie", s'est aussi justifié Jacques Moretti. "Jamais je n'aurais pris le risque de faire mourir des gens, des amis, dans mon établissement. Ma femme y travaillait. Jamais je n'aurais pris ce risque. C'est inconcevable, impossible pour moi. Les travaux ne me font pas peur et s'il avait fallu changer quelque chose, je l'aurais fait. Je tiens aussi à m'excuser auprès des familles des victimes. Nous sommes aussi victimes, mais pas à la même hauteur. Perdre un enfant, c'est la pire des choses qu'il puisse arriver et je tenais à le dire." 

Depuis vendredi dernier, Jacques Moretti a quitté la prison de Sion, après le versement d'une caution de 200.000 francs suisses. Il a l'obligation, comme son épouse Jessica Moretti, de se présenter tous les jours au commissariat.

* Le prénom a été modifié.