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Terre d'immigration, affaire George Floyd... Pourquoi Minneapolis cristallise-t-elle les tensions autour de la politique migratoire de Donald Trump?

BFM Louis Verdoux
Des manifestants protestent contre la présence de l'ICE dans la ville et reçoivent du gaz lacrymogène, le 25 janvier 2026.

Des manifestants protestent contre la présence de l'ICE dans la ville et reçoivent du gaz lacrymogène, le 25 janvier 2026. - MADISON THORN / ANADOLU / ANADOLU VIA AFP

Le monde selon Trump
En deux semaines, deux personnes sont mortes à Minneapolis après des fusillades avec l'ICE, la police fédérale américaine de l'immigration. La ville, par sa démographie et son histoire économique tourmentée, est un symbole des problématiques sociales du pays.

Le chaos s'immisce encore dans les rues de Minneapolis. Ce samedi 24 janvier, Alex Pretti, un Américain de 37 ans, a été abattu de plusieurs balles par des agents fédéraux. Plusieurs vidéos sur les réseaux sociaux montrent son interpellation rugueuse, avec une demi-douzaine de policiers sur lui, jusqu'à ce que l'un d'entre eux ne lui tire dessus.

Si le gouvernement s'est empressé de parler de "légitime défense", beaucoup jugent que l'homme, infirmier en soins intensifs inconnu des services judiciaires, a été froidement assassiné. Deux semaines après la mort de Renee Good, une femme de 37 ans, dans des circonstances similaires, les manifestations violentes ont repris, forçant les autorités à appeler au calme.

"Donald Trump cible les villes et les États démocrates pour créer le chaos et déclarer l'état d'insurrection qui permettrait d'annuler les élections", a ainsi dénoncé Fred Hoffman, porte-parole des Democrats abroad France, sur le plateau de BFMTV.

Située dans le Minnesota, état frontalier avec le Canada dans le nord des États-Unis, la ville de Minneapolis cristallise les tensions liées à la politique migratoire de l'administration Trump, qui déploie massivement sa police de l'immigration, la fameuse ICE, qui a pour mission d'interpeller les migrants illégaux. Quitte, parfois, à utiliser la violence dans une région fondée et marquée par des ressortissants étrangers.

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Terre d'immigration

Avant la colonisation européenne, le territoire, lié à tribu amérindienne des Sioux, a d'abord était exploré par la France, puis céder à l'Espagne avant d'être intégré aux États-Unis suivant la vente de la Louisiane au début du XIXe siècle. La commune a trouvé son essor dans l'industrie céréalière, grâce à sa situation de confluence des fleuves Minnesota et Mississippi.

Minneapolis a, dès lors, été une large terre d'accueil de populations venues d'Allemagne et de Scandinavie. Ainsi, environ 300.000 Suédois s'y sont installés entre 1845 et 1930, profitant des "opportunités d'acquisition de terres qui coïncidaient avec de vraies difficultés immobilières en Suède", relate la Minnesota Historical Society.

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La démographie de l'État a poursuivi sa diversification, via l'arrivée de groupes venus de Pologne, de Russie, mais également du Vietnam avec des réfugiés de guerre et, pour des raisons équivalentes, de Somalie. Ainsi, le quartier de Cedar-Riverside, au centre de la ville, est même surnommé "le petit Mogadiscio", en référence à la capitale somalienne. Cette dernière est même la ville de naissance d'Ilhan Omar, la représentante au Congrès depuis 2016 de la 5e circonscription du Minnesota, comprenant toute la ville de Minneapolis.

Ilhan Omar est régulièrement ciblée par des remarques de Donald Trump, qui affirme qu'elle "déteste" l'Amérique et qu'elle "devrait être en prison". Celle-ci avait défendu les communautés étrangères à Minneapolis et dénoncé "l'occupation" et les actions "terroristes" du gouvernement républicain.

Selon les statistiques de recensement datant de la période 2019-2023, la capitale du Minnesota accueille 18,3% de personnes noires, une proportion supérieure au reste des États-Unis, à 12,1%.

La proximité avec la mort de George Floyd

La ville de Minneapolis souffre d'une histoire tourmentée sur le plan économique et social. Victime de la corruption et des crimes mafieux durant la Grande Dépression, elle a souffert d'une large augmentation de la délinquance dans les années 1990.

Elle a d'ailleurs vu naître le Native Mob, un des gangs les plus violents des États-Unis, allié des célèbres Bloods de Los Angeles. Tant est si bien que Minneapolis était appelée dans la presse "Murderapolis" (jeu de mots avec "murder", meurtre en français, NDLR) avec un taux de criminalité par habitant supérieur à celle de New York.

Avec 426.000 habitants, la ville est à la 46e place des plus grandes municipalités du pays, mais elle a fait parler d'elle pour de graves affaires. En mai 2020, un citoyen afro-américain de 46 ans, George Floyd, mourait d'asphyxie coincé sous le genou d'un policier blanc. Ce drame a provoqué un soulèvement massif de la population, mettant Minneapolis en état quasi-insurrectionnel, avant de rassembler des dizaines de millions d'Américains au cri de "Black Lives Matter".

Dernière tragédie en date, la présidente de la Chambre des représentants démocrate du Minnesota, Melissa Hortman, a été assassinée le 14 juin dernier avec son mari à leur domicile. Le principal suspect, Vance Boelter, aurait agi en tant qu'opposant au droit à l'avortement, dont la femme de 55 ans était une fervente défenseure.

Une cible pour Donald Trump

Donald Trump a fait de Minneapolis la cible de sa police de l'immigration, l'ICE. Il y a lancé l'opération "Metro Surge", avec l'envoi de plus de 3.000 agents fédéraux, soit un effectif trois fois supérieur à l'effectif de tous les départements de police, après une affaire de détournement d'aides publiques qui a éclaboussé la communauté somalienne du Minnesota.

Le vice-président, JD Vance, a ainsi insisté: "ce qu'il se passe au Minnesota montre, à une échelle miniature, ce qu'est la fraude liée à l'immigration dans notre système". L'administration a pris la décision, au moment des fêtes de fin d'année, de geler les financements destinés à la garde d'enfants dans l'État. Donald Trump invectivait alors la Somalie, "peut-être le pire pays et le plus corrompu sur terre".

Cette présence massive de l'ICE aurait permis d'"arrêter 2.500 criminels illégaux au Minnesota depuis le début de l'opération menée avec le Département de la Sécurité intérieure", selon son directeur Todd M. Lyons, dans un communiqué sur leur site internet. "Nous arrêtons les pires criminels, et à mesure que ces affaires nous sont soumises, nous constatons qu'un nombre important des étrangers que nous arrêtons, en plus d'avoir un lourd passé criminel aux États-Unis et à l'étranger, font partie de gangs dangereux qui terrorisent les communautés dans tout le pays", a-t-il ajouté.

Climat de terreur

Les sentiments de défiance et de peur se sont ainsi installés dans la population. "Ils sont partout. Il n'y a aucun endroit sûr pour nous", se désole Catherine, forcée de se réfugier chez elle pour éviter une rafle de l'ICE, auprès du journal The Economist.

Les habitants, qui ont élu à chaque élection municipale depuis 50 ans un maire démocrate, essayent tant bien que mal d'être solidaires avec leurs concitoyens originaires de l'étranger. Livraison de repas à domicile, sifflet pour avertir de la présence d'agents, enregistrement vidéo de chaque fait et geste des forces de l'ordre... Les techniques sont nombreuses, mais elle n'empêche pas la violence. C'est ainsi que la mort de Renee Good, une femme de 37 ans tuée par balle par un policier alors qu'elle tentait de partir avec sa voiture, a embrasé les communautés locales.

Le gouvernement, lui, assume et intensifie les patrouilles. Mais ils se sont confrontés à la colère de dizaines de milliers de personnes qui, dans les rues, ont protesté contre l'arrestation de Liam Conejo Ramos, un enfant de 5 ans, dont le père illégalement sur le territoire américain était visé par l'ICE. Le Département de la Sécurité intérieure a assuré avoir récupéré l'enfant "abandonné" pour ne pas qu'il meurt de froid, le Minnesota étant touché par des températures atteignant parfois -25°C.

La mort d'Alex Pretti, ce samedi, peut ainsi se voir comme une conséquence des libertés accordées aux agents de l'ICE. "Il est très difficile pour un citoyen américain de s'attaquer légalement à l'ICE à tous les agents fédéraux qui sont protégés de recours légaux (...) Sachant que l'État fédéral a le pouvoir de stopper les enquêtes", même en cas de recours du Minnesota, rappelle le docteur en civilisation américaine Jérôme Viala-Gaudefroy, sur BFMTV. Le gouverneur Tim Walz l'a martelé hier, durant une conférence de presse: "on ne peut pas se fier à l'État fédéral pour mener l'enquête."

L'appel du maire Jacob Frey, hier, à Donald Trump pour "stopper" les opérations de l'ICE et "rétablir la paix" ne devrait pas trouver une réponse favorable. Sur sa plateforme Truth Social, le chef d'État a accusé le maire et le gouverneur de "pousser à l'insurrection avec leur rhétorique pompeuse, dangereuse, et arrogante", laissant la police de l'immigration la possibilité de "faire son boulot".