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Des violences, des bavures mais le total soutien de l'administration Trump: l'ICE a-t-elle carte blanche?

BFM François Blanchard
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Le monde selon Trump
Sans attendre les résultats de l'enquête, Donald Trump et son administration se sont précipités pour défendre l'agent qui a tué une automobiliste lors d'une opération de la police de l'immigration (ICE) à Minneapolis.

C'est une nouvelle vidéo qui scandalise l'Amérique. Une femme de 37 ans a été tuée mercredi par un agent de la police de l'immigration à Minneapolis, une ville déjà marquée par la mort de George Floyd en 2020, tué par un policier.

La police de l'immigration (ICE) menait une vaste opération dans la banlieue de Minneapolis, au Minnesota, quand l'agent a fait usage de son arme de service sur cette mère de famille.

Sur une vidéo filmée par un témoin, on voit des policiers de l'ICE s'approcher d'un véhicule SUV Honda et demander à la conductrice d'en sortir. Tandis que celle-ci continue à manœuvrer pour s'éloigner des policiers, un agent placé devant la voiture fait feu à trois reprises. Le véhicule continue ensuite d'avancer et finit sa course en s'écrasant contre une autre voiture quelques mètres plus loin.

"Un acte de terrorisme intérieur"

La scène choque aux États-Unis car la victime, Renee Nicole Good, ne semblait pas présenter un danger immédiat pour les agents de l'ICE. Mais si le FBI débute à peine son enquête, l'administration Trump a aussitôt volé au secours du policier impliqué dans la fusillade.

"Des émeutiers ont commencé à bloquer les agents", a rapporté le ministère de la Sécurité intérieure dans un communiqué. Selon sa version, l'une des protestataires a "transformé son véhicule en arme, tentant de renverser nos forces de l'ordre dans l'intention de les tuer - un acte de terrorisme intérieur". "Un agent de l'ICE, craignant pour sa vie, pour celle de ses collègues et pour la sécurité du public, a tiré des coups de feu en état de légitime défense", a ajouté le ministère.

Donald Trump, qui dit avoir "visionné la vidéo", s'est également précipité sur son réseau social Truth pour défendre le geste du policier. Le président américain affirme que la conductrice a "violemment, délibérément et sauvagement roulé vers l'agent de l'ICE, qui semble avoir tiré sur elle en légitime défense".

"Cette situation est examinée dans son intégralité. Mais la raison pour laquelle ces incidents surviennent est que la gauche radicale menace, agresse et cible quotidiennement les forces de l'ordre et les agents de la police de l'immigration", a-t-il accusé.

La victime "s'est comportée de façon horrible", a insisté Donald Trump lors d'un échange avec des journalistes du New York Times, "Et puis elle l'a renversé. Elle n'a pas essayé de le renverser. Elle l'a renversé", a-t-il affirmé - bien que les images à la disposition du public ne montrent pas le véhicule heurter le policier qui a tiré.

Une enquête impartiale?

Le maire démocrate de Minneapolis, Jacob Frey, a qualifié de "conneries" la version de la police de l'immigration, affirmant que la conductrice n'avait jamais représenté un danger pour quiconque.

"J'ai vu la vidéo. Ne croyez pas cette machine de propagande", a également jugé le gouverneur démocrate du Minnesota Tim Walz, ex-colistier de Kamala Harris pour la présidentielle de 2024, en disant veiller "à ce qu'une enquête complète, équitable et rapide soit menée".

Une affiche rend hommage à Renee Nicole Good, "tuée par ICE", le 8 janvier à Minneapolis
Une affiche rend hommage à Renee Nicole Good, "tuée par ICE", le 8 janvier à Minneapolis © Photo par CHARLY TRIBALLEAU / AFP

Mais les autorités locales, dirigées par des démocrates, ont été écartées de l'enquête sur les circonstances du décès, menée exclusivement par les autorités fédérales, et notamment le FBI. Vendredi, le maire de Minneapolis s'est inquiété d'un manque d'impartialité dans l'enquête fédérale. "Le fait que le ministère de la Justice de Pam Bondi et ce gouvernement soient déjà parvenus à une conclusion dans ce dossier est très inquiétant", a déclaré Jacob Frey lors d'une conférence de presse.

Pour les démocrates, la mort de Renee Nicole Good est l'aboutissement d'une longue série de bavures commises par la police de l'immigration. "Nous redoutons ce moment depuis le début", a déclaré Jacob Frey, enjoignant à l'ICE à se "casser" de sa ville.

Faire du chiffre

Créé en 2003 dans la foulée des attentats du 11-Septembre, le service de l’immigration et des douanes (Immigration and Customs Enforcement, ICE) est devenu depuis l'année dernière le bras armé de la politique d'expulsions massives voulue par Donald Trump.

L'objectif fixé par le président américain: expulser un million de sans-papier chaque année. Pour tenter d'atteindre ce chiffre, l'ICE ratisse large. Si l'administration Trump prétend débarrasser l'Amérique "des pires des pires criminels" étrangers, les statistiques montrent une tout autre réalité. Selon The Guardian, l'ICE détenait à la mi-décembre dans ses centres quelque 68.000 personnes, dont les trois-quarts n'avaient pas de passé criminel. Quant à celles possédant un casier judiciaire, il ne s'agit parfois que de simples délits routiers.

"Le gouvernement est davantage intéressé par la quantité d'arrestations que par la qualité des personnes arrêtées", a dénoncé John Sandweg, ancien directeur de l'ICE entre 2013 et 2014, auprès de Politico.
Tous les soirs dans Le Titre à la Une, découvrez ce qui se cache derrière les gros titres. Zacharie Legros vous raconte une histoire, un récit de vie, avec aussi le témoignage intime de celles et ceux qui font l'actualité.
Violences, rafles, mort d’une femme: la police de l’immigration américaine est-elle incontrôlable?
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Lourdement armés et le visage souvent masqué, les agents de l'ICE mènent des raids spectaculaires et souvent violents dans l'espace public. De quoi susciter un climat de terreur parmi les quelque 11 millions de sans-papiers présents sur le territoire américain.

Les récits d'immigrés sans histoire pris dans les filets de l'ICE s'étalent dans la presse américaine: un travailleur extirpé de sa voiture au feu rouge, un père de famille arrêté devant ses enfants, une femme âgée interpellée en plein jardinage...

"C'est plus facile d'arrêter l'immigré qui vit comme un citoyen américain lambda et paye ses impôts que de traquer un criminel", observait le chercheur Romuald Sciora auprès de BFMTV en octobre dernier.

L'ICE a aussi arrêté au moins 170 citoyens américains, selon des chiffres du média d'enquête Propublica. En septembre dernier, la violente agression d'un gérant de station de lavage de 79 ans, plaqué au sol par des agents de l'ICE venu contrôler ses employés, avait fait scandale près de Los Angeles.

Des moyens augmentés

L'agence a vu ses moyens exploser depuis le retour au pouvoir du milliardaire républicain. La grande loi budgétaire votée cet été ("One Big Beautiful Bill") a triplé son budget, consacrant au global une enveloppe record de 170 milliards de dollars à la lutte contre l’immigration illégale et à la sécurisation des frontières.

À la rentrée de septembre, l'ICE a lancé une vaste campagne pour recruter 10.000 "agents de déportation" qui viendront s'ajouter aux 20.000 déjà mobilisés dans le pays. Un recrutement massif qui pose aussi la question du profil des personnes recrutées et de la qualité de leur formation.

"Pour obtenir un grand nombre d'agents rapidement, on les sélectionne à la va-vite et on les forme tout aussi vite. Il y a des normes fédérales pour recruter des agents en temps normal. Pour l'ICE, la procédure est simplifiée", explique à BFM Olivier Richomme, professeur de civilisation américaine à l’université de Lyon 2-Lumière.

Ce n'est pas le seul privilège accordé par Donald Trump à la police de l'immigration. Ses zones d'intervention ont également été étendues. Dès janvier, le ministère de la Sécurité intérieure a annulé une directive qui sanctuarisait les lieux dits "sensibles". Désormais, l'ICE peut intervenir aux abords des hôpitaux, des écoles ou même des églises.

L'agence fédérale bénéficie enfin des coups de pouce de la Cour suprême. L'instance dominée par les juges conservateurs a levé en septembre les interdictions de contrôles basés sur certains critères, tels que l’origine ou la langue parlée, qui avaient été imposées par une juge fédérale en juillet.