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Mieux on s’habille, mieux on se comporte? L'Amérique lance une campagne pour qu'on arrête de se balader en legging et chaussons dans les avions en espérant qu'on se comporte mieux (les incidents ayant bondi de 400% en 6 ans)

BFM Business Juliette Weiss
Des voyageurs à l'aéroport de Baltimore

Des voyageurs à l'aéroport de Baltimore - AFP

Pieds nus, pyjamas et chaussons dans les avions: face à la montée des incivilités à bord, le département américain des Transports lance une campagne appelant les passagers à renouer avec le savoir-vivre… et une tenue jugée "décente". Une initiative nostalgique qui rêve d’un âge d’or du voyage, alors même que l’expérience aérienne n’a jamais semblé aussi éloignée du glamour d’antan.

Faut-il s’habiller correctement pour mieux se comporter en avion? Washington exhorte les voyageurs à troquer pyjamas et pantoufles contre un minimum d’élégance, espérant apaiser un climat de tension, de plus en plus présent dans les airs.

Le ministère américain des Transports a lancé une campagne de "civilité" destinée aux passagers aériens, les invitant notamment à adopter une tenue jugée plus respectueuse à bord des avions, dans un contexte de tensions croissantes et d’incidents répétés dans le transport aérien. Baptisée The Golden Age of Travel Starts With You, cette initiative ne crée aucune obligation légale mais vise à responsabiliser les voyageurs, aux côtés d’autres messages sur le respect du personnel et des règles de sécurité, une démarche surtout symbolique qui a suscité de nombreuses réactions et moqueries aux États-Unis et qui se heurte à la réalité du transport aérien, entre vols bondés, confort en berne… et triomphe de l"airportcore".

"Évitons les pyjamas et les chaussons à l’aéroport"

Si l’on garde en tête Leonardo DiCaprio traversant, tête haute, les aéroports en impeccable uniforme de la Pan American Airways, salué par des hôtesses gantées et souriantes dans le film "Attrape-moi si tu peux", ou si l’on repense aux publicités des compganies des années 1960 montrant champagne, foie gras et buffets copieux, le contraste avec la réalité contemporaine est saisissant.

Une voyageuse à l'aéroport d'Orlando
Une voyageuse à l'aéroport d'Orlando © AFP

Leggings, t-shirts informes, voyageurs pieds nus ou en chaussettes, le message est limpide, quelque chose s’est perdu en route. Pour Sean Duffy, secrétaire américain aux Transports, la tenue vestimentaire serait même un levier comportemental.

"Un jean et une chemise correcte suffisent. Évitons les pyjamas et les chaussons à l’aéroport", a-t-il déclaré fin novembre à Newark.

Sous-entendu: mieux on s’habille, mieux on se comporte.

Sur le fond, le problème est bien réel. Selon la Federal Aviation Administration (FAA), les incidents en vol ont augmenté de près de 400% depuis 2019, avec un pic durant la pandémie. Altercations, agressions verbales, refus d’obtempérer: la air rage est devenue un sujet sérieux, au point que la FAA applique désormais une politique de tolérance zéro.

Un voyageur à l'aéroport de Chicago
Un voyageur à l'aéroport de Chicago © AFP

Quand le confort devient une stratégie de survie

Mais pour de nombreux observateurs, la campagne se trompe de cible. Comme le résume ironiquement le New York Times: "Traiter les passagers comme du bétail, puis s’étonner qu’ils se comportent comme tel."

Des voyageurs à l'aéroport d'Orlando
Des voyageurs à l'aéroport d'Orlando © AFP

Car, entre la vision glamour des années 1950-60 et l’expérience actuelle du voyage aérien, le fossé est abyssal. Sièges toujours plus étroits, services réduits à peau de chagrin, repas payants, retards chroniques, annulations massives, files d’attente interminables à la sécurité… Dans ces conditions, difficile d’imaginer enfiler une robe en soie Alaïa ou un costume trois pièces de chez Cucinelli.

C’est précisément dans ce contexte qu’est née l’esthétique dite "airportcore", devenue virale sur Pinterest, TikTok et Instagram. Un style pensé pour endurer — voire anticiper — l’inconfort du voyage moderne. Des marques comme Lululemon, Alo Yoga ou encore Spanx ont parfaitement compris l’enjeu. Elles proposent des silhouettes athleisure sophistiquées : ensembles assortis, matières extensibles, superpositions confortables, baskets minimalistes. Le message n’est plus "je voyage", mais "je tiens 12 heures dans un aéroport avec style". Résultat ? La marque canadienne Lululemon affichait, en 2022, 7,46 milliards d’euros de ventes.

Le Wall Street Journal, ironise sur la campagne americaine jugée "futile" et rappelle une évidence: les passagers s’habillent pour le voyage qu’ils ont, pas pour celui qu’ils rêveraient d’avoir. "L'avion, c’est un bus dans le ciel", tranche la comédienne Michelle Wolf.

Chez Air France, en première classe, on mise sur les pyjamas griffés

Ironie de l’histoire: pendant que Washington demande aux voyageurs de faire un effort vestimentaire, certaines compagnies assument pleinement le virage inverse…mais uniquement pour une élite. Air France, par exemple, propose désormais en classe Première des pyjamas griffés par le créateur Jacquemus, élégamment pliés sur le siège. Une attention ultra-luxueuse, réservée à quelques passagers.

"Si je voyageais en classe affaires, ou si je me rendais quelque part pour représenter quelqu'un ou quelque chose, je penserais à m'habiller plus élégamment", déclare Adam Schlemmer, un voyageur de 21 ans originaire de Charlotte, en Caroline du Nord.
Air France, La Première
Air France, La Première © Air France

L’âge d’or n’aurait donc pas disparu, il se serait tout simplement replié derrière un rideau de séparation. Reste que les personnels navigants, eux, ont une demande bien plus pragmatique.Sara Nelson, présidente de l’Association des hôtesses de l’air, résume avec humour: "On serait déjà ravis si les gens gardaient leurs chaussures et leurs chaussettes."