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"À moins de payer, ils ne verront pas les produits lancés dans leur pays": comment les menaces de Donald Trump font plier l'industrie pharmaceutique européenne

BFM Business Caroline Robin
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Sous pression depuis plusieurs mois, l'industrie pharmaceutique tremble face aux menaces de droits de douane agitées par Donald Trump et la régulation des prix des médicaments en Europe et notamment en France, où ces derniers figurent parmi les plus bas.

Albert Bourla a pesé ses mots. Le 13 janvier dernier, lors de la JP Healthcare Conference à San Francisco, le PDG de Pfizer, a estimé qu'en matière de médicaments innovants notamment, "l'Europe a raté le coche et qu'elle doit maintenant revenir dans la course, car tout se joue entre la Chine et les États-Unis". Il a même laissé entendre que les industriels pourraient tourner le dos aux pays européens dont les prix des médicaments figurent actuellement parmi les plus bas comparé aux États-Unis.

"À moins de payer, ils ne verront pas les produits lancés dans leur pays. Toute l'Europe en bénéficiera, à l'exception des six qui font partie du MFN", avait-il affirmé.

MFN, à savoir "Most Favoured Nation" en anglais, correspond à la clause agitée par le président américain Donald Trump qui entend aligner les prix des médicaments vendus aux États-Unis sur les plus bas pratiqués dans huit pays développés, dont six européens: la France, l'Allemagne, le Danemark, la Suisse, l'Italie, le Royaume-Uni ainsi que le Japon et le Canada.

Menaces de surtaxes douanières

Alors, depuis plusieurs mois déjà, le président américain agite les menaces. Fin septembre, Donald Trump a d'abord annoncé des nouvelles surtaxes allant jusqu'à 100% sur les médicaments... "Sauf si une entreprise CONSTRUIT son usine pharmaceutique en Amérique", avait écrit le milliardaire républicain sur sa plateforme Truth Social. Pour rappel, depuis l'accord commercial conclu fin juillet avec l'Union européenne, les médicaments sont déjà taxés à 15%, ce que le secteur pharmaceutique dénonce fermement.

"La réintroduction de droits de douane sur les médicaments (produits finis et matières premières), après plus de 30 ans d’exemption et dont les modalités de mise en œuvre restent à préciser, affaiblit la continuité des traitements et la sécurité sanitaire des populations des deux côtés de l’Atlantique", avait réagi le Leem.

Directrice générale de l'Efpia, la fédération européenne des industries pharmaceutiques, Nathalie Moll avait partagé ses craintes concernant les surtaxes dégainées par Donald Trump, considérant qu'elles "augmentent les coûts, perturbent les chaînes d'approvisionnement et empêchent les patients d'obtenir des traitements vitaux".

Les labos concluent des accords avec Trump

Forcément, plusieurs laboratoires ont cédé aux menaces. Mi octobre, AstraZeneca a promis des prix bien plus attractifs pour les patients américains. À l'occasion d'une rencontre organisée à la Maison Blanche entre le président américain et Pascal Soriot, le directeur général du groupe biopharmaceutique, il a été décidé que le laboratoire mettrait en place une plateforme de vente directe s'adressant aux consommateurs avec l'objectif de proposer des remises pouvant atteindre 80% sur ses traitements pour les maladies chroniques.

AstraZeneca s'est également engagée à rejoindre la plateforme "Trumprx.gov" qui doit permettre aux patients américains de faire l'acquisition de médicaments à prix réduits. Et, dans le cadre d'un accord séparé conclu avec le Département du Commerce, l'entreprise s'est également engagée à ce que l'intégralité des médicaments qu'elle distribue aux Etats-Unis soient désormais produits sur le sol américain.

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Début novembre, c'était au tour de Novo Nordisk et d'Eli Lilly de céder aux pressions de Donald Trump. Les laboratoires danois et américain ont conclu un accord visant à baisser substantiellement les prix de leurs traitements contre le diabète et l'obésité comme le Wegovy. D'après les termes de l'accord, le prix des doses les plus faibles de ces médicaments seraient plafonnés à 149 dollars par mois.

"Au lieu de 1.300 dollars, vous paierez environ 150 dollars" pour ces "médicaments pour gros", avait promis le président des États-Unis.

Le 19 décembre, Sanofi a annoncé dans un communiqué avoir conclu un accord avec les États-Unis pour "réduire le coût des médicaments et renforcer l'innovation". Concrètement, le géant pharmaceutique s'engage à garantir aux programmes Medicaid des États américains l'accès à certains de ses médicaments en alignant leurs prix sur ceux des pays classés parmi les MFN. Ce qui "réduira les prix de 61 % en moyenne pour certains médicaments utilisés dans le traitement du diabète, des maladies cardiovasculaires et neurologiques, ainsi que du cancer". Cet engagement s'ajoute aux 20 milliards d'euros d'investissements - promis en mai 2025, soit bien avant l'accord de droits de douane avec l'Union européenne - dédiés à la modernisation de ses sites de production déjà existants, la création de nouvelles capacités de production et l'élargissement des partenariats industriels.

Les États-Unis, un marché vital pour les labos... pas la France

Mais Donald Trump ne se contente pas de ces quelques accords conclus avec ces laboratoires qui se sont protégés des droits de douane à 100%. À plusieurs reprises, le président américain a mis la pression sur la France, critiquant les prix bas de ses médicaments. Lors d'un meeting en décembre depuis sa résidence de Mar-a-Lago en Floride, Donald Trump s'est vanté d'avoir forcé Emmanuel Macron à augmenter les prix des médicaments, en imitant plusieurs fois les refus opposés par son homologue français. Le chef d'État américain a ensuite récidivé début janvier, lors d'un discours prononcé devant la chambre des représentants.

"J'adorerais augmenter le prix de mes médicaments sur ordonnance de 200%. Ce serait un honneur", aurait confié le locataire de l'Élysée au président américain.

Cette semaine, au Forum économique de Davos, Donald Trump a de nouveau rapporté un soit-disant échange avec Emmanuel Macron: "si, si tu vas le faire, 100%", a-t-il raconté, prétendant avoir ordonné à son homologue français de doubler les prix des médicaments en France. Quelques heures après, l'Élysée a démenti ces propos, répondant sur X par le fameux "fake news" assorti d'une image de Donald Trump. En fait, à travers la clause de "Most Favoured Nation", l'objectif de Donald Trump "n'est pas de faire baisser les prix aux États-Unis mais de faire augmenter les prix en Europe", analyse un ancien cadre haut placé dans les industries pharmaceutiques françaises, sous couvert d'anonymat.

"Les prix nets des médicaments aux États-Unis sont entre 2,5 et 4 fois supérieurs aux européens", a-t-il rappelé, s'appuyant sur les estimations régulièrement répétées par le Leem, le syndicat français des laboratoires pharmaceutiques.

"Les États-Unis à eux tous seuls représentent 45% du chiffre d'affaires de l'industrie pharmaceutique mondiale. C'est un marché vital", insiste-t-il. Si bien que les laboratoires, lassés des baisses de prix imposées ces dernières années par les différents budgets de la Sécu - et qui ont dépassé le milliard d'euros d'économies en 2025 -, pourraient, à terme, tourner le dos à la France.