La France classée 11e "économie de l'année" devant les États-Unis et l'Allemagne: comment l'Hexagone a déjoué les pronostics les plus pessimistes malgré le chaos politique

Après avoir été récompensée en 2024, l'Espagne est détrônée par son voisin. Salué pour son redressement spectaculaire et son dynamisme, le Portugal vient d'être sacré "économie de l'année" par le magazine The Economist, devant l'Irlande et Israël.
L'hebdomadaire britannique remet chaque année ce titre symbolique au pays de l'OCDE qui affiche les meilleurs résultats en matière de croissance, d'inflation, d'emploi mais aussi en fonction des performances de son marché boursier. Or en 2025, le Portugal "a combiné une forte croissance du PIB, une faible inflation et un marché boursier dynamique", observe The Economist.
La France obtient pour sa part "un score plutôt bon" et ce "malgré l'instabilité politique", s'étonne presque le magazine. L'Hexagone se classe en onzième position et fait même mieux que les États-Unis (17e) ou encore l'Allemagne (20e).
Deuxième inflation la plus faible du continent
Si notre pays s'en tire relativement bien, c'est notamment grâce à son niveau d'inflation parmi les plus faibles de l'UE, et dans une moindre mesure à sa croissance meilleure que prévu, à 0,9% en 2025 selon l'Insee. Pas de quoi fanfaronner bien sûr, mais dans un tel contexte d'incertitude politique et budgétaire, cela ressemble à une petite prouesse.
À titre de comparaison, l'Allemagne est plongée dans une crise industrielle qui devrait se traduire par une maigre progression de son PIB d'environ 0,2% cette année après deux années de récession. Les États-Unis quant à eux, malgré une croissance dynamique, payent sans doute l'impact de la politique protectionniste de Donald Trump alors que l'inflation persiste outre-Atlantique.
Directeur des études de Rexecode, Olivier Redoulès juge par ailleurs que "les États-Unis sont devenus une économie profondément déséquilibrée qui s'appuie presque uniquement sur la tech. Et le marché de l’emploi commence à s’essoufler" avec un taux de chômage au plus haut depuis quatre ans.
"On a sans doute surestimé l'impact de l'incertitude"
La France mérite-t-elle pour autant sa 11e place? Notons d'abord que le classement de The Economist n'intègre que la trentaine de pays membres de l'OCDE. Et fort heureusement pour nous, la situation des finances publiques ne fait pas partie des critères d'évaluation.
Ceci étant dit, force est de constater que l'Hexagone a surpris positivement en 2025 avec une croissance annuelle régulièrement revue à la hausse quand certains mettaient en garde contre le risque de récession il y a encore quelques mois au regard du climat politique et budgétaire délétère.
"Les chiffres de la consommation et de l'investissement ne sont pas brillants. Mais il n'y a pas eu d'effondrement", constate Éric Dor, directeur des études économiques à l'IESEG, School of Management.
"La réalité, c'est qu'on a sans doute surestimé l'impact de l'incertitude" sur l'économie, y compris au niveau mondial, abonde Olivier Redoulès. "Il y a un climat anxiogène et les entreprises que l'on interroge le reconnaissent en prévoyant parfois des reports d'investissements et d'embauches (...) mais quand on regarde les indicateurs, l'investissement ne se porte pas si mal", ajoute-t-il.
L'Insee juge effectivement que c'est avant tout la reprise de l'investissement des entreprises depuis l'été qui a soutenu la croissance en fin d'année. Pour autant, Olivier Redoulès relativise ce constat: "L'incertitude dure en réalité depuis des années, depuis le Covid et les chocs qui ont suivi (invasion de l'Ukraine, crise inflationniste...). L’investissement des entreprises avait déjà beaucoup baissé par le passé: il était donc amené à se redresser, il faut bien remplacer les machines, c’est un rebond technique", estime-t-il.
"C'est Airbus qui a tiré la croissance"
Il n'empêche, l'économie française s'est maintenue à flot. Au point même d'être l'une des principales contributrices à la croissance européenne au troisième trimestre (+0,5% de croissance). Une performance inattendue qu'elle doit à l'un de ses piliers: l'aéronautique, dont les exportations ont bondi entre juillet et septembre.
"C'est Airbus qui a tiré la croissance" au moment où d'autres branches d'activité et d'autres moteurs comme la consommation des ménages étaient en panne, résume Éric Dor.
Pour l'économiste, cette résistance de l'économie française ne doit pas pour autant masquer ses faiblesses structurelles: "La productivité, l’employabilité: il faut absolument travailler sur la qualité de la formation initiale, mettre le paquet sur les compétences, et sur la formation continue" pour éviter le décrochage à l'heure où l'industrie du pays est déjà à la peine.
D'ailleurs, si l'Allemagne est en moins bonne position que l'Hexagone dans le classement de The Economist, c'est parce qu'elle a été "plus affectée que la France par la politique protectionniste de Trump et par la baisse de la demande chinoise. Mais c'est structurellement une mauvaise nouvelle pour la France car cela démontre qu'elle s'est désindustrialisée", poursuit le directeur des études économiques à l'IESEG.
Une croissance à crédit?
Et puis il y a le "gros caillou dans la chaussure": l'état désastreux des finances publiques que personne ne semble parvenir à assainir. Les observateurs rappellent à ce titre que la croissance française est restée portée par la dépense publique en 2025, alors que le déficit public a atteint plus de 160 milliards d'euros:
"Le pouvoir d’achat d’une partie de la population est soutenu par les transferts. Cela alimente la demande et donc la croissance. C’est en partie une croissance à crédit", confirme Éric Dor.
Pour Olivier Redoulès, ce modèle de croissance n'est "pas tenable" à long terme alors que la France est déjà l'un des pays les plus endettés de l'UE (117% du PIB). Reste que ceux "qui tenaient des propos alarmistes" sur les conséquences de la crise politique pour les comptes publics "anticipaient quelque chose qui n'a pas eu lieu: des tensions sur les taux d'intérêt français", tempère Éric Dor. Le rendement de l'obligation à 10 ans a certes bondi périodiquement au rythme des événements de la vie politique. Mais le spread (écart entre le taux français et allemand) est aujourd'hui inférieur à ce qu'il était en début d'année. Signe que les marchés ne s'inquiètent pas outre mesure à ce stade.
"Les investisseurs et les agences disent que la France a quand même une économie diversifiée, une bonne santé financière de ses banques. Et même si l’État français est endetté, à coté il y a de gros patrimoines privés", conclut l'économiste.
Malgré ces fondamentaux, Emmanuel Combe, professeur à l'université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et à la Skema Business School, assure sur BFM Business que le financement croissant du train de vie de la France par la dette en raison de son incapacité à se transformer en profondeur est le signe d'un pays "qui décline". Lui prévient que l'indulgence des investisseurs qui continuent de prêter à l'Hexagone ne sera probablement pas éternelle si le pays ne parvient pas à se réformer structurellement:
Mais "je ne crois pas à la capacité d’un pays à s’auto-réformer. (...) Quand je regarde le Portugal, je me dis que les pays qui sont capables de se réformer sont ceux qui sont acculés par des causes externes, indique-t-il. Pour la France, je ne le souhaite pas, mais je pense que cela va se terminer comme ça".











