BFM Tech

De la vallée de Chamonix au sommet du Mont-Blanc, comment les drones aident les secouristes de haute montagne à sauver des vies

BFM Business Pierre Fontaine
placeholder video
Environnement majestueux et dangereux, la montagne a ses "secouristes" dédiés, les pelotons de gendarmerie de haute montagne. Riches d’un savoir-faire unique, ils peuvent désormais compter sur de nouveaux outils, qui viennent compléter leur panoplie ancienne et l’irremplaçable hélicoptère, des drones.

Il y a dans la montagne un peu de cette beauté terrifiante qu’on ressent à contempler les mers déchaînées, la tête au ciel, l’horizon bloqué, l’aspiration à aller de l’autre côté. Les déferlantes gigantesques sont remplacées par des parois figées, imposantes, qui semblent déferler aussi, majestueuses et effrayantes. Et comme il se doit, la montagne est un défi à l’humain, qui s’élancera, harnaché et prêt à tout, à la conquête de ses voies les plus dures alors que l’hiver cingle ou partira pour une petite randonnée en claquettes un beau jour d’été. Quelle que soit la saison, le danger est là où l’humain va.

Un peloton de gendarmerie pour sauver des vies

Il faut alors des hommes et des femmes plus courageux encore pour porter secours, ramener en sécurité, sauver… Autour du sublissime Mont-Blanc, c’est le PGHM de Chamonix qui joue ce rôle vital. Le peloton de Gendarmerie de Haute-Montagne compte une quarantaine d’hommes et mène "un millier d’opérations de secours par an", toute l’année, nous explique le lieutenant Loïc Georget, joint par Tech&Co. L’été, le PGHM "couvre des accidents d’alpinisme, de randonnée, de VTT, parapente, canyoning et autres pratiques outdoor", énumère l’adjudant-chef Pierre Masbou. L’hiver, ajoutez le ski de piste ou de randonnée. "Sur les pistes, le secours est assuré en premier lieu par les pisteurs des stations. Le PGHM intervient en second temps lorsque la médicalisation s’impose, avec acheminement d’un médecin et évacuation en hélicoptère lorsque la gravité l’exige.", explique celui qui est également référent drone national pour la gendarmerie, et instructeur télépilote.

L’hélicoptère au cœur des sauvetages, et un nouvel atout volant

"90% des opérations de secours se font avec l’hélicoptère", met en perspective le lieutenant Georget. L’hélicoptère est primordial pour accélérer le déploiement des secouristes et le transport des victimes. Même si, en cas de mauvais temps, les secouristes combinent remontées mécaniques, qui sont nombreuses sur le massif du Mont-Blanc et la vallée de Chamonix, et progression à pied.

Ainsi, l’hélicoptère peut-il déposer les secouristes au plus proche de la victime, au plus loin qu’il peut monter sans risque. A savoir, "à la base du nuage", précise l’adjudant-chef Masbou, "et on va rentrer dans le nuage à pied pour aller récupérer ou médicaliser, stabiliser et redescendre une victime vers une zone accessible à l’hélicoptère", qu’il s’agisse d’un point d’extraction ou d’un refuge.

Un drone piloté par un télépilote du PGHM de Chamonix.
Un drone piloté par un télépilote du PGHM de Chamonix. © Noa Barrau

Le drone en "œil déporté"

Pour sa rapidité et sa souplesse d’approche, l’hélicoptère est au cœur des opérations des PGHM. Mais il n’est pas toujours utilisable, c’est de ce constat qu’est né un besoin. Un besoin de prendre du recul et de pouvoir analyser une situation à distance, un besoin "d’aider les caravanes de secours", comme sont appelées les équipes de sauveteurs déployées.

C’est ainsi que, depuis six ans environ, les membres des PGHM comptent dans leur rang des télépilotes, des "secouristes en montagne qui ont dans leur caisse à outils le potentiel de piloter un drone". Grâce à eux, le peloton peut compter sur un autre allié volant. "Des drones légers", nous explique l’adjudant chef Masbou, qui sont embarqués "dans un sac à dos" et peuvent être déployés au cours d’une opération, comme ce peut être le cas des DJI Matrice, par exemple.

Ce "petit drone est un œil déporté pour les prises de décisions, plus faciles à prendre vu de l’air que du sol". Cette vision étendue permet "d’aller plus vite pour sauver des vies", continue l’adjudant-chef. "Le drone va permettre de donner des informations au chef de la mission de secours". C’est une aide de travail qui permet d’aller plus vite à la victime en restant en sécurité ou de ramener la victime par des endroits qui sont dangereux, mais en limitant nos risques", nous explique-t-il. Par exemple, "si on est sur un glacier, le drone nous aide à prendre le bon itinéraire sans avoir à revenir en arrière, parce que le glacier est un vrai labyrinthe".

Le lieutenant Georget abonde et rappelle que la montagne est un environnement potentiellement hostile, même pour les membres du PGHM qui sont tous formés à être des guides de haute montagne. Dès lors les drones légers, qui ont atteint une maturité technologique suffisante, viennent servir un besoin, apporter des garanties de sécurité et d’efficacité. "Parfois en caravane terrestre, sans hélicoptère, pour s’assurer qu’il n’y a pas de victime au pied d’une falaise, le secouriste a besoin de descendre en rappel. Il s’expose ainsi au danger. Avec un drone, on peut rester en haut de la falaise et puis, avec une caméra thermique, on voit s’il y a la victime."

Un moyen de préserver la sécurité des secouristes et de gagner en efficacité pour sauver les victimes, deux points cardinaux des opérations des pelotons de gendarmerie de haute montagne.

Un nouveau drone pour de nouveaux usages

Toujours dans cette double optique, depuis l’été dernier, le PGHM de Chamonix a ajouté une nouvelle corde à son arc, un nouvel atout "dans sa boîte à outils". Le peloton de gendarmerie où exerce l’adjudant-chef Masbou est le premier à avoir testé et intégré à son arsenal un drone porteur, le DJI Flycart 30.

Ce drone, vendu pour la coquette somme de 19 572 euros, sur le site du fabricant chinois, est pensé pour faciliter la tâche des secouristes en volant quand l’hélicoptère ne le peut pas. Son rôle n’est pas d’être un œil déporté, mais de "faciliter la vie des secouristes et toujours de leur faire gagner du temps" en aidant à transporter du matériel, des équipements.

Le drone DJI Flycart 30 déployé par des secouristes du PGHM de Chamonix.
Le drone DJI Flycart 30 déployé par des secouristes du PGHM de Chamonix. © Noa Barrau

"Le drone porteur qu’on a évalué à Chamonix", explique l’adjudant-chef Masbou, "permet par exemple d’amener un kit de survie aux victimes sur le terrain le temps qu’on y arrive à pied". Un point qui a une double importance. D’une part, cela permet aux secouristes de "partir plus légers. Surtout à ces altitudes, avoir un sac à dos de 7 à 10 kg au lieu de 25 kg permet d’arriver à la victime en un temps réduit".

D’autre part, intervient le lieutenant Georget, quand un PGHM prépare une intervention, "on est toujours à balancer bénéfice et risque. C’est-à-dire que le jour J, si on estime que le danger d’envoyer des secouristes sur le terrain est trop important, et qu’on peut donner aux alpinistes sur place la capacité de bivouaquer et de se mettre à l’abri, on peut alors repousser l’intervention au lendemain".

Et l’adjudant-chef Masbou de préciser: "Maintenant, une tente, ça pèse 1 kg. Un réchaud, avec de la nourriture lyophilisée, pèse moins de 2,7 kg. L'évolution du drone a fait qu’il porte plus de poids, nous sommes donc aussi en train d'adapter nos techniques". Pas un changement du métier, mais une évolution, plus d’options.

Le secouriste et télépilote donne un autre exemple d’un grand changement apporté par le drone. En montagne, où les reliefs affichent des dénivelés importants et des zones difficiles d’accès, "l'action du treuil est révolutionnaire pour nous. Un treuil de 20 mètres, ou plus, sous un drone, permet un accès à la victime, si elle est dans un endroit trop escarpé, où le drone ne peut pas poser". Il permet ainsi de déposer des vivres, ou même une simple corde pour qu’un alpiniste puisse de lui-même descendre à un point plus sûr ou finir son ascension en étant encordé.

Un drone prêt pour des conditions extrêmes

Le DJI Flycart 30 peut être utilisé avec une seule ou deux batteries, selon qu’on privilégie l’autonomie, jusqu’à 28 km, en théorie, ou la capacité d’emport, jusqu’à 40 Kg. Le télépilote nous explique avoir fait le choix de l’autonomie, car les secouristes en montagne savent "n’emporter que le minimum vital". Le DJI Flycart est-il apte à se frotter à un environnement montagnard qui peut être hostile ?

Lors de la phase d’évaluation qui est désormais terminée, nous précise le lieutenant Georget, le drone a été soumis à des conditions de vol très venteuses. Son comportement face au givre et au brouillard a également été étudié que ce soit en vol manuel, quand le pilote contrôle le drone, ou en vol programmé, avec un "itinéraire en sécurité". Dans ce second cas, le drone vole en autonomie, il est pour cela équipé d’un radar pour détecter les falaises, par exemple, et d’un GPS, même si un télépilote peut reprendre la main à tout instant.

Le DJI Flycart 30 est capable, en théorie, de voler dans des températures qui oscillent entre -20° et +45°C et d’atteindre jusqu’à 6.000 m d’altitude. "0n l'a essayé à 1.000, 3.800 et jusqu'à 4.400 m", assure l’adjudant-chef Masbou. "D’abord, dans de bonnes conditions, c'est-à-dire sans vent et par beau temps", et, ensuite, au fur et à mesure, de l’évaluation, "on a eu de la chance, les conditions se sont détériorées. On a pu l'essayer dans de mauvaises conditions où l'hélicoptère ne pouvait pas voler", lâche-t-il, avant de conclure satisfait : "Et le drone est toujours revenu.", sous-entendant qu'il a suivi sa propre route pré-programmée, ce qui lui permet une parfaite autonomie de vol et un retour sur la base de départ.

Le lieutenant Georget, également télépilote, précise que même le drone a des limites. "On est sur la complémentarité avec l'hélicoptère. Il y a des conditions où l'hélicoptère ne va pas voler et où on va pouvoir envoyer le drone. Mais, concrètement, s'il y a des vents trop forts, le drone ne pourra pas intervenir non plus."

Le DJI Flycart en vol à proximité de son télépilote du PGHM de Chamonix.
Le DJI Flycart en vol à proximité de son télépilote du PGHM de Chamonix. © Noa Barrau

Des usages encore à inventer

Preuve du changement potentiel qu’induit ce nouveau drone, Loïc Georget nous explique que l’objectif est désormais de "continuer l’expérimentation pour dégager de nouveaux usages ou étendre des usages qui vont venir avec l’emploi de ce drone", apporter de nouvelles solutions à des problèmes anciens ou qui n’étaient pas envisagés jusque-là.

Le lieutenant du PGHM de Chamonix nous donne un exemple. Dans des situations de catastrophe naturelle, le Flycart 30 pourrait ainsi aider à "déployer un réseau de circonstances, un réseau radio sur les points hauts d'une vallée", imagine-t-il, et de continuer: "Les efforts des hélicoptères se concentreraient alors sur la sauvegarde de la vie humaine, sur l'évacuation des victimes".

Toujours aider, toujours venir au secours des victimes, en facilitant la tâche du peloton, car plus de facilité, c’est plus de sécurité, alors que le danger latent est omniprésent. Voilà l’essence même des PGHM, qui ont, avec le drone, un nouvel outil pour étendre leur capacité d’agir en se mettant à leur service. Parce qu’en définitive, avec ou sans drone, c’est toujours le secouriste qui va jusqu’au bout de sa mission et, parfois au péril de la sienne, sauve des vies.