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Prêtres sexy, rabbins à Coachella... En 2026, séduire les fidèles passe aussi par les selfies et les réseaux sociaux

BFM Business Salomé Ferraris
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Prêtres tatoués, soeurs connectées et rabbins globe-trotteurs cumulent des centaines de milliers d’abonnés sur Instagram ou encore Tiktok. L'objectif? Aller à la rencontre d'un nouveau public, souvent plus jeune et plus éloigné des institutions religieuses traditionnelles.

Photos de sa dernière course en vélo, selfie dans sa chambre et session guitare dans un restaurant. En tombant sur le profil du père Ambrogio Mazzai, on pourrait aisément croire qu'il s'agit d'un influenceur tout ce qu'il y a de plus classique. Pourtant, son col romain, sa robe d'église et le décor derrière certaines photos mettent la puce à l'oreille.

Ambrogio Mazzai est un prêtre hyper connecté. Suivi par plus de 107.000 abonnés, l'homme de foi atteint facilement les 30.000 vues sous ses vidéos. En commentaires, les internautes sont enthousiastes. "Vous êtes très beau et élegant", écrit ainsi un utilisateur.

Le pape François, le pionnier

"Tout a commencé par hasard, sur la suggestion d'un jeune homme de ma paroisse. Je n'étais pas convaincu par l'idée", sourit-il, se confiant au Telegraph. "Je n'aurais jamais imaginé un tel impact."

Et pourtant, même Matteo Salvini, le vice-Premier ministre italien, est abonné à l'homme d'église. Comme Ambrogio Mazzai, les prêtres sont de plus en plus nombreux à miser sur les réseaux sociaux. L'objectif? Repeupler les bancs de leurs églises en s'adressant à une nouvelle génération de fidèles hyperconnectés.

La part de la population mondiale de chrétiens a diminué de 31% à 29% entre 2010 et 2020, car la population mondiale a crû plus vite que les fidèles selon une étude de Pew Research Center .

D'où l’importance pour le Vatican de s’emparer des réseaux sociaux. La digitalisation de l'Eglise a commencé avec le Covid. La pandémie a démocratisé les visios et les streams de prières collectives, de prêches et de sermons. Le pape François, véritable star des réseaux sociaux, a été le premier à ouvrir la voie au sein de l'église catholique. Rien qu’en 2020, les publications du défunt pape sur les réseaux sociaux ont été vues plus de 27 milliards de fois.

"Certains l’appellent Père, d’autres l’appellent DADY"

Son successeur, le pape Léon XIV, a lui-même appelé à "nourrir d'espérance chrétienne les réseaux sociaux et les milieux numériques". Grand utilisateur des réseaux sociaux, il compte 14,2 millions d'abonnés sur Instagram. Depuis, une ribambelle de pères, ou de soeurs, ont emprunté le même chemin.

Si tous ne jouissent pas de la même notoriété, parfois, une belle photo fait toute la différence. Une simple séquence du père Jefferson Merighetti lors du conclave en mai 2025 a suffi a déchaîner les foules. "Pardonnez-moi mon père, parce que j’ai péché" ironise une internaute. "Motivation pour retourner à l’église dimanche!", indique une autre. Et la moindre vidéo Tiktok du Père Jordan, entraîne des dizaines de commentaires. "Pardonnez-moi, Père, car j'ai péché", sourit un utilisateur. "Certains l’appellent père, d’autres l’appellent DADYYYY", ajoute un autre.

C'est également le cas pour Cosimo Schena, 46 ans. L'homme d'église à la barbe parfaitement taillée se considère comme un prêtre 2.0. Le père n'hésite pas à utiliser un langage simple et direct pour partager à ses 519.000 abonnés sur Instagram son quotidien et ses réflexions.

L'Italien a commencé à poster sur les réseaux "presque par accident", nous raconte Cosimo Schena. "Au début, je publiais simplement de courtes réflexions et des poèmes sur Facebook. Et j'ai réalisé que beaucoup de personnes qui ne viendraient jamais à l'église passaient des heures sur leur téléphone. Alors, je me suis dit: 'Si les gens ne viennent pas à l'église, pourquoi l'Église ne pourrait pas venir là où ils se trouvent?"

Une fréquentation qui double

Ni une, ni deux, le religieux dégaine son téléphone et commence à se filmer, à la façon d'un influenceur. Au début, le succès est limité. Quelques likes ou partages, tout au plus. Mais à force de "publier tous les jours, d'écouter et de répondre aux messages la nuit", le père commence à se créer une communauté. Il partage des prières, des bouts de son quotidien en tant que curé, des réflexions sur la santé mentale ou quelques histoires avec ses chiens Tempesta et Baloo. Résultat, il est devenu l'un des prêtres les plus suivis d'Italie.

Mais Cosimo Schena est clair: "Je n'utilise pas les réseaux sociaux pour 'me promouvoir'", assure-t-il. "Pour moi, les réseaux sociaux sont devenus une sorte de place publique numérique où je peux rencontrer ceux qui se sentent éloignés de Dieu ou simplement d'eux-mêmes. Si une seule personne, dans une nuit de désespoir, fait défiler son téléphone et trouve un mot qui l'empêche d'abandonner, alors ce compte a un sens."

Un engagement qui paie. Car si les réseaux sociaux sont souvent la première porte d'entrée à la religion, la paroisse reste le lieu où la rencontre se concrétise. Selon le New York Post, le nombre de fidèles de son église aurait doublé depuis qu’il est présent sur les réseaux sociaux.

"Il y a trois ans, seuls six personnes venaient à la messe", se souvient le religieux, qui fait désormais salle comble. "Beaucoup de gens sont venus dans ma paroisse en disant: 'Je vous ai découvert sur Instagram ou Tiktok et je voulais vous rencontrer en personne'", sourit-il.

Un public plus jeune

Pour le père Fusari, les réseaux sociaux apparaissent comme un canal d'expression privilégié pour s'adresser aux plus jeunes. Selon lui, sur Instagram, la plupart de ses abonnés ont entre 25 et 55 ans. "Je suis convaincu que les réseaux sociaux sont un moyen d’attirer un nouveau public. Je pense aux jeunes qui n'ont plus aucun contact avec l'Eglise. Ou ceux qui n'oseraient jamais frapper à la porte d'une paroisse, mais qui se sentent en sécurité derrière un écran", nous sourit-il.

Reconnaissable à ses bras musclés et ses nombreux tatouages, l'homme d'église est affectueusement surnommé le "père bodybuilder" par ses 67.000 abonnés. Sur Instagram, il aime partager chaque jour ses sermons à sa communauté. En moyenne, ses posts cumulent entre 50.000 et 90.000 vues sur le réseau social. Dans les commentaires, les émojis en forme de coeur sont légions.

"Les jeunes ne sont pas forcément éloignés de la spiritualité. Beaucoup ne font pas confiance aux grandes structures mais continuent à se poser des questions. Par exemple sur le sens de la vie, ou l'amour". Alors sur Instagram, "je peux répondre directement à des questions concrètes. Par exemple, a des questions qu'ils n'oseraient pas poser à un prêtre plus classique, par peur du jugement", ajoute-t-il.

Un de ses disciples lui a ainsi demandé: "Sans porter de jugement, n’êtes-vous pas contre les tatouages? J’en ai un, et je regrette vraiment de l’avoir fait il y a 30 ans, car le Seigneur a dit: 'Tu ne te feras pas tatouer la peau.' Qu’en pensez-vous?" Le père lui a simplement répondu que l'Eglise "ne s’est jamais prononcée contre les tatouages, ni par des documents ni par des dogmes."

"Rabbin de la génération Y"

Démarche similaire pour Soeur Albertine. A 29 ans, elle est suivie par plus de 338.000 abonnés sur Instagram. La religieuse s'amuse à utiliser les codes des réseaux sociaux pour raconter son quotidien de religieuse, donner des conseils pour lire la Bible ou faire des prières. A la manière d'une influenceuse, elle crée des montages dynamiques, tente de trouver des phrases d'accroche et se lance même dans des storytimes. Là encore, le succès est au rendez-vous. Certaines vidéos dépassent le million de vues.

Et cette tendance ne se limite pas au catholicisme. Le révérend anglican Chris Lee, surnommé lui aussi "le prêtre sexy", compte 162.000 fidèles à ses côtés. Du côté de la religion juive, c'est Daniel Bortz qui fait le show sur les réseaux sociaux.

Le "rabbin de la génération Y" s'est lancé sur les réseaux sociaux en 2017. "Ca a décollé assez rapidement. Il n'y avait pas beaucoup de rabbins avec un compte Instagram à l'époque", se remémore-t-il pour BFM Tech.

"J'ai lu une statistique selon laquelle environ les trois quarts des jeunes adultes ne sont pas connectés à leur religion. Mais ils s'identifient comme étant spirituels. Cela me dit qu'il existe un fort désir de connexion, mais que le langage de nombreux enseignants religieux ne passe pas", poursuit-il. Alors le rabbin tente par tous les moyens d'intéresser les futurs fidèles en devenir.

"Aller à la rencontre des gens là où ils se trouvent"

Mais plutôt que de fonder une synagogue, le rabbin a opté pour une technique différente. En 2019, il a donc entamé un tour du monde pour aller rencontrer sa communauté. Ses abonnés ont pu le voir faire semblant de tenir le soleil entre ses mains en Italie, poser avec une casquette de baseball à l’envers à Safed ou encore au milieu du festival de musique Coachella.

"Je pense que nous devons aller à la rencontre des gens là où ils se trouvent. Et l'attention des jeunes est très clairement focalisée sur leurs téléphones", note Daniel Bortz, suivi par 30.000 abonnés sur Instagram.

Sur Instagram, il partage des photos ou des vidéos de sa vie, accompagnés d'une citation inspirante. Il prend même le temps de conseiller ses followers sur leur vie personnelle ou la religion. L’objectif? "Inspirer et créer un lien avec la sagesse juive (...) Je veux également montrer qu'il est possible de concilier un mode de vie moderne avec le judaïsme et la spiritualité, comme un dîner de shabbat à Saint-Tropez", lance Daniel Bortz.

Des influ-réligieux... mais pas de placements de produit

L'exemple n'a pas été choisi au hasard. En effet, le rabbin a décidé de passer du virtuel au réel en organisant des événements communautaires "dans les lieux les plus cool" à travers le globe pour "donner vie au judaïsme". Au programme, des dîners sushis pour Shabbat et même des séances dating dans un loft new-yorkais. Des concepts originaux, qui ne semblent pas déranger les grandes instances. "Les autres rabbins adorent. Ils me demandent même des conseils", s'amuse-t-il.

Du côté de l'église catholique, les retours sont plus contrastés. "Au début, il y avait un peu de tout. De la curiosité, la crainte que les réseaux sociaux ne banalisent le message... Aujourd'hui, il y a encore une certaine résistance, détaille Cosimo Schena. Mais je pense que petit à petit, nous allons réussir à faire comprendre que le monde numérique est aussi un terrain de mission."

Face à l'ampleur du phénomène, les institutions ont posé certaines limites. Le diocèse de Milan a par exemple sanctionné DonoAlberto_Rava, un prêtre influenceur, pour avoir récolté de l'argent pour sa paroisse... en faisant la promotion de compléments alimentaires sur les réseaux sociaux. Les débardeurs moulants et les shorts ont également été relégués au placard. Les prêtres influvoleurs, ce n'est donc pas pour tout de suite.