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"Le devoir de s’opposer aux abus de pouvoir": du bout des lèvres ou de manière plus véhémente, les patrons de la tech commencent (enfin) à réagir aux exactions de l’ICE

BFM Business Melinda Davan-Soulas
Sam Altman, patron d'Open AI.

Sam Altman, patron d'Open AI. - Patrick T. Fallon

Après des semaines de silence assourdissant, chez OpenAI, Apple et autres Google, on commence à donner de la voix pour réagir aux actions de l’ICE, poussés notamment par les réactions des salariés…

Il aura fallu les deux meurtres filmés de Renee Nicole Good et d'Alex Pretti et, partagés massivement sur les réseaux, commentés et analysés à la télévision américaine, pour assister enfin au réveil de la Silicon Valley.

Ce sont pourtant ses géants qui ont fourni les outils de la communication, matériels comme logiciels, qui permettent aux informations de circuler, mais aussi à l'ICE de surveiller les habitants.

Sur X, Instagram, Tiktok, Facebook, filmées aux smartphones, les scènes de manifestants ou d’opérations de l’ICE ont envahi le quotidien grâce à la technologie. Une information 24h/24 qui ne fait pas le bonheur du pensionnaire de la Maison Blanche, mais encore moins celui des géants de la Tech.

Silencieux depuis des semaines, ils commencent à donner de la voix. Discrètement et tout en n’oubliant cependant pas de modérer leurs propos pour s’éviter des représailles venues d’en haut ou de leurs investisseurs. Mais la gronde de la vox populi et celle de leurs propres employés commencent à peser en interne.

Sam Altman donne de la voix, Tim Cook plus timidement

Il y eut tout d'abord une lettre ouverte à Donald Trump envoyée par des dirigeants de grandes entreprises de la région de Minneapolis (UnitedHealth, 3M, General Mills) appelant à une "désescalade des tensions", sans jamais nommer le président, l’ICE ou les victimes. De même pour le futur PDG du géant de la distribution Target qui a envoyé une vidéo à ses employés pour faire part de son émotion, mais aussi appelé au calme.

Dans la Silicon Valley, les voix se font aussi - et enfin - entendre. Dans un message interne dont a pris connaissance Reuters, Sam Altman a déclaré à ses employés que "ce qui se passe avec l’ICE va trop loin".

Évoquant la répression de l’immigration, le patron d’OpenAI a partagé ses inquiétudes concernant les sévères mesures d’application de la loi dans le Minnesota. "Il y a une grande différence entre l’expulsion de criminels violents et ce qui se passe actuellement, et nous devons bien faire la distinction", écrit-il. 

"J’aime les États-Unis et leurs valeurs de démocratie et de liberté, et je soutiendrai le pays de toutes les manières possibles, OpenAI fera de même. Mais aimer son pays, c’est aussi avoir le devoir, en tant qu’Américain, de s’opposer aux abus de pouvoir", s’est exprimé Sam Altman.

Des membres de Google Labs, Google DeepMind, ou encore Yann LeCun, ancien responsable du Lab Meta sur l’IA ont réagi, notamment après la mort d’Alex Pretti, qualifiant de "meurtriers" les agents de l’ICE ou encore de situation "indéfendable" et "honteuse".

Mardi, c’est Tim Cook qui, à son tour, a fait part de son émotion, se disant "bouleversé" et appelant à une "désescalade", rapporte Bloomberg, citant un mail interne aux employés. Le patron d’Apple explique avoir abordé le sujet avec Tump qui aurait promis de prendre la situation au sérieux.

Depuis le début de son second mandat, les géants de la tech n’ont que très rarement pris la parole contre les mesures du gouvernement, prêtant plus ou moins une sorte d'allégeance au nouveau gouvernement et promettant des investissements.

Invités à des dîners autour du chef de l’Etat, à des rencontres, ils se sont plus souvent montrés tout sourire, parfois gênés, mais toujours conciliants, quels que soient les propos tenus par l'homme le plus puissant du monde. Cette fois, la donne pourrait changer avec une fronde venue de l’intérieur des murs de Cupertino, Mountain View, San Francisco ou ailleurs, un peu plus au nord de la côte Pacifique. 

Plus de 450 employés de sociétés comme Google, Meta, Salesforce ou encore OpenAI ont signé samedi une lettre exhortant les dirigeants à faire pression sur Donald Trump pour que l’ICE retire ses agents des villes américaines. Ils ont aussi poussé à ce qu’ils annulent tous les contrats avec l’ICE et dénoncent publiquement les violences des forces fédérales. Partout, les employés se prononcent sur la situation, quand ce ne sont pas les consommateurs qui menacent de boycott. La loi du portefeuille reste la plus forte sur les idées.

La gestion silencieuse de Meta…

Et puis, il y a ceux qui restent silencieux, mais agissent quand même. Pas forcément dans le sens des utilisateurs, des manifestants ou autres. Plusieurs influenceurs ont rapidement noté que le "nouveau Tiktok" s’accompagnait d’une censure sous forme de désindexation de leurs contenus dès qu’ils parlaient de l'ICE, de Donald Trump ou des événements du Minnesota. Une star de Tiktok qui compte plus d’un demi-million d’abonnés, habitué des vidéos à plus d’un million de vues, a vu son chiffre tomber entre 0 et 20.000 sur celles où il évoquait les événements qui secouent les Etats-Unis. 

D’autres célébrités comme Billie Eilish ou l’actrice Megan Stalter ont expliqué avoir constaté que des vidéos sur ICE ne pouvaient pas être publiées sur Tiktok ou l’étaient à retardement et mises en retrait. Le frère de la chanteuse, Finneas, avait ainsi publié une vidéo critiquant l’ICE qui n’avait reçu que quelques likes contre des milliers habituellement. Un post de Billie Eilish sur Instagram avec le message "TikTok is silencing people btw" (Tiktok fait taire les gens au fait) et la vidéo passa soudainement à plus de 220.000 vues et 70.000 likes.

Mark Zuckerberg et Donald Trump.
Mark Zuckerberg et Donald Trump. © Photo par SAUL LOEB / AFP

Fervent supporter de Donald Trump et qui a même choisi comme nouvelle présidente de Meta, Dina Powell McCormick, une ancienne proche conseillère de la Maison Blanche, Mark Zuckerberg profiterait de sa mainmise sur les réseaux sociaux pour exercer une forme de censure plus insidieuse. Selon plusieurs utilisateurs de Facebook, Instagram et Threads, il n’est plus possible de partager un lien vers un site web qui recense les soi-disant identités des agents de ICE.

Selon le créateur de ICE List interrogé par Wired, les liens étaient partagés sans problème depuis plus de six mois sur les différentes plateformes. Elle compterait les noms de plus de 4.500 employés du département d’Etat à la Sécurité, des informations partagées publiquement par les intéressés sur Facebook ou Linkedin. Depuis lundi soir, des messages de Meta évoquant des infractions aux standards de la communauté, des limitations de certaines activités ou des publications considérées comme du spam apparaissent à la place.