"Instagram est une drogue": au procès sur la question de l'addiction aux réseaux sociaux aux Etats-Unis, des "preuves irréfutables" ont été fournies par des documents internes de Meta et Google

C’est un procès qui pourrait marquer un tournant majeur pour la Silicon Valley. Depuis mardi 27 janvier 2026, en Californie, un jury populaire se penche sur une question explosive: les géants des réseaux sociaux ont-ils volontairement conçu leurs plateformes pour rendre les enfants dépendants, au détriment de leur santé mentale?
Le procès, qui devrait se tenir pendant plusieurs mois, examine en premier le cas d’une jeune Américaine aujourd’hui âgée de 19 ans, identifiée sous les initiales K.G.M.. Elle accuse Meta (Facebook, Instagram) et Google (Youtube) d’avoir causé des dommages psychologiques graves en intégrant des mécanismes de conception addictifs comme le défilement infini, la lecture automatique ou encore les algorithmes de recommandation.
Des preuves "irréfutables"
Dépression, troubles du comportement alimentaire, automutilation, pensées suicidaires… Selon la plainte, ces troubles auraient été directement alimentés par une exposition précoce et prolongée aux réseaux sociaux. K.G.M. affirme avoir commencé Youtube à 6 ans, avant de rejoindre Instagram à 11 ans.
Les géants de la tech s'estiment couverts par la section 230 du Communications Decency Act, une loi américaine de 1996 qui les exonère très largement de toute responsabilité pour les contenus publiés par des utilisateurs sur leurs plateformes. Ils avancent également que les troubles de K.G.M. seraient dus à d’autres facteurs, comme le harcèlement scolaire ou le contexte familial.
En réponse, les plaignants attaquent donc la conception même des réseaux sociaux, c'est-à-dire l'algorithme et les fonctions de personnalisation encourageant au défilement compulsif de vidéos, plutôt que les messages hébergés.
Pour les avocats, tout l’enjeu est donc "d’échelonner le préjudice attribué à chaque plateforme, en raison des caractéristiques de conception, et non du contenu qui était destiné à K.G.M.", rappelle Clay Calvert, expert en politique technologique et chercheur principal dans un groupe de réflexion appelé l'American Enterprise Institute. Sur ce point, les avocats pourraient s’appuyer sur des dossiers venant de l’intérieur même des entreprises, et notamment de chez Meta.
Mensonges et manipulation
En effet, des documents internes récemment rendus publics ont été analysés par l’ONG Tech Oversight Project. Ils fourniraient ainsi des "preuves irréfutables" que les plateformes "ont délibérément conçu leurs produits de réseaux sociaux pour rendre les enfants et les adolescents dépendants, sans se soucier des effets néfastes connus sur leur bien-être", tout en plaçant l'engagement accru des jeunes utilisateurs au centre de leurs modèles économiques. Dans ce rapport, Sacha Haworth, directrice exécutive du Tech Oversight Project, accuse les géants de "manipuler et mentir au public depuis des années".
Parmi ces documents, un email de Mark Zuckerberg indique que la priorité absolue de Meta en 2017 était de fidéliser les adolescents aux applications de l'entreprise.
L'année suivante, un document de Facebook relate une "discussion interne sur la manière de contrer le discours selon lequel Facebook est mauvais pour les jeunes et l'aveu que les données internes montrent que l'utilisation de Facebook est corrélée à une baisse du bien-être (même s'il est précisé que cet effet s'inverse dans le temps)". En d’autres termes, Meta savait que l’utilisation de Facebook et Instagram était corrélée à une baisse du bien-être chez les jeunes.
D’autres documents montrent que Meta se vante que les "adolescents ne puissent pas se déconnecter d’Instagram même s’ils le veulent" Une constation qui fait même dire à un employé, cité dans le document: "Oh mon Dieu, Instagram est une drogue", tout en comparant les plateformes de médias sociaux à des "dealers".
Même constat pour Youtube. Un document de 2020 de Google détaille notamment le plan de l’entreprise pour fidéliser "à vie" les enfants. Et ça, malgré les recherches internes sur l’impact négatif des usages intensifs. Les études montrent ainsi que les jeunes utilisateurs de Youtube sont plus susceptibles de souffrir "de manière disproportionnée" d'une "utilisation intensive habituelle, d'une utilisation tardive et d'une utilisation involontaire" détériorant leur "bien-être numérique".
"Les documents internes qui prouvent la faute intentionnelle de ces entreprises vont être rendus publics pour la première fois", souligne Matthew Bergman, fondateur du Social Media Victims Law Center et l'un des avocats de K.G.M., au Washington Post.
"Privilégier leurs profits au détriment de la sécurité"
"Le public va découvrir pour la première fois ce que les entreprises de réseaux sociaux ont fait pour privilégier leurs profits au détriment de la sécurité de nos enfants", ajoute-t-il.
En plus de ces documents, le jury questionnera une série d'experts pour tenter de comprendre comment les likes, les filtres de beauté, les paramètres par défaut, la messagerie privée ou encore les algorithmes, peuvent aggraver l'anxiété, la dépression ou les troubles alimentaires chez les mineurs.
Pour les avocats de la plaignante, l’enjeu dépasse largement ce dossier. Si le jury estime que K.G.M. a été lésée non par des contenus précis, mais par une architecture logicielle pensée pour capter l’attention des enfants, alors ce procès pourrait devenir un précédent juridique majeur. Les avocats entendent ainsi prouver que les entreprises "développent des algorithmes qui montrent aux enfants non pas ce qu'ils veulent voir, mais ce dont ils ne peuvent détourner le regard".
"Elle (K.G.M., NDLR) est très représentative de nombreux enfants aux États-Unis, notamment concernant les dommages qu'ils (la famille, NDLR) ont subis et la façon dont leur vie a été bouleversée par les décisions délibérées des entreprises de médias sociaux en matière de conception", rappelle Matthew Bergman.
Ce procès est en effet considéré comme une affaire test. Plus de 1.000 plaintes similaires ont été déposées aux États-Unis contre Meta, Google, Tiktok et Snapchat. Si dans le cadre du procès qui vient de s'ouvrir, les deux dernières plateformes ont préféré transiger à l’amiable, Meta et Youtube, elles, ont choisi d’aller jusqu’au procès.
Un pari risqué. En cas de défaite, les dommages et intérêts pourraient se chiffrer en milliards de dollars, selon CNN, et surtout ouvrir la voie à une vague de condamnations. Le verdict est attendu dans plusieurs mois.