"Une explosion du nombre d'enfants sans-abris": les mineurs, premières victimes de la hausse du nombre de personnes à la rue
Une manifestation organisée par le collectif Jamais sans toit devant la préfecture de Haute-Garonne le 24 janvier 2024 - PATRICK BATARD / HANS LUCAS / HANS LUCAS VIA AFP
Fatima a trois enfants: une petite fille née en 2020, un garçon né en 2022 et une petite dernière qui a un an et trois mois. Cette femme d'origine algérienne travaille depuis près de quatre ans comme réceptionniste dans l'agglomération lyonnaise. La journée, ses deux plus grands vont à l'école, comme tous les enfants.
Mais le soir, ils ne la quittent pas. Sans domicile fixe depuis son arrivée en France en 2020, Fatima dort avec ses enfants dans le gymnase de leur école, grâce à l'action du collectif Jamais sans toit qui aide à héberger les enfants sans-abris dans des établissements scolaires.
La petite famille investit les lieux tous les soirs à 18h30, après la journée d'école. Elle dort sur des matelas de fortune et doit tout débarrasser tôt le matin, avant l'arrivée du personnel.
"Je ne travaille pas au noir, je paye mes impôts. J'arrive à m'en sortir financièrement, mais je n'ai pas de titre de séjour donc on n'arrive même pas à faire de demande de logement", explique Fatima.
Si la mère de famille garde l'espoir d'accéder un jour à un logement social, elle se dit "fatiguée" après cinq ans d'errance. Fatima et ses enfants ne sont malheureusement pas les seuls à subir dans cette situation. Les associations font part d'une hausse du nombre d'enfants à la rue en France ces dernières années.
De plus en plus d'enfants à la rue
À l'heure actuelle, "on a entre 2.000 et 3.000 enfants à la rue si on regarde les demandes non pourvues au 115. Beaucoup de personnes aujourd'hui n'appellent plus le 115, donc le chiffre est probablement plus important que ce qu'on pense. Mais il est déjà 30% au-dessus de 2022", affirme Éléonore Schmitt, chargée de mobilisation au sein de la Fondation pour le Logement des défavorisés (ex-Fondation Abbé Pierre).
Un phénomène confirmé par l'Unicef France, qui constate "deux mouvements": "une hausse du nombre de personnes sans domicile, et parmi cette population, une hausse du nombre de familles sans domicile", développe Julie Lignon, chargée de plaidoyer au sein de l'association de défense des droits de l’enfant.
En effet, la Fondation pour le Logement des défavorisés fait état, dans son rapport sur 2024, de 350.000 personnes sans domicile, "en hausse depuis les dernières estimations à 330.000 en 2023, 300.000 en 2020, 143.000 en 2012".
Cette hausse a fait sauter certains remparts qui permettaient de préserver les enfants de familles en difficulté, selon les associations. "Il peut s'agir d'enfants de femmes isolées, de personnes migrantes, des personnes en rupture familiale ou en sortie d'institution (de l'ASE par exemple). Ce sont énormément de profils différents", décrit Julie Lignon.
"Avant, les mineurs étaient davantage protégés, la population sans-abri était plutôt masculine, isolée et d'un certain âge. Mais aujourd'hui, il y a plus de familles. Cela vient de la crise du parc de logement qui ne permet plus de protéger les familles du sans-abrisme", explique Éléonore Schmitt.
Hausse du taux de pauvreté
Cette situation est due à plusieurs facteurs. D'une part, l'augmentation du taux de pauvreté (part des personnes vivant sous le seuil de pauvreté) en France. En 2023, il atteignait 15,4% de la population, contre 14,4% en 2022, selon des chiffres publiés par l'Insee en juillet. Il s'agit de son niveau le plus élevé depuis 1996, année où débute la série de l'institut national de statistiques.
"Inévitablement, cela a des conséquences sur des familles qui ne peuvent plus payer leur loyer et se retrouvent dans des situations d'expulsion locative", souligne Éléonore Schmitt. Effectivement, les expulsions locatives ont aussi atteint un nombre inédit en 2024, avec 24.556 ménages expulsés de l’habitation qu’ils louaient, en progression de 29% par rapport au précédent record, établi en 2023.
En parallèle, "le parc social est insuffisamment dimensionné pour répondre à toutes les demandes et le parc privé est de moins en moins accessible avec des loyers extrêmement élevés, notamment dans les grandes villes", relève Julie Lignon, de l'Unicef.
L'hébergement d'urgence en saturation
Ces familles sont donc contraintes de se tourner vers l'hébergement d'urgence, supposé être une solution temporaire avant de trouver un logement durable. Le parc se compose des centres de réinsertion sociale, des centres d’hébergement d’urgence et de l’offre hôtelière à vocation sociale. Seulement, l'hébergement d'urgence est lui-même en crise.
En mai, un rapport de l'Inspection générale des affaires sociales (Igas) relevait que depuis 2021, le nombre de demandeurs d'hébergements d'urgence a progressé de 49%, tandis que le nombre de places est resté stable. Le corps de contrôle interministériel notait que "61% des demandes demeurent non pourvues chaque jour, en moyenne".
Concrètement, cela se traduit par un tri entre les demandeurs, selon les associations. Des femmes enceintes et des enfants de moins de trois ans peuvent aujourd'hui se voir refuser une place en hébergement d'urgence à cause de sa saturation, d'après l'Unicef.
Des actions de solidarité citoyenne
La solidarité citoyenne représente un dernier recours pour ces familles. C'est pour ce type de situation que le collectif Jamais sans toit a été créé à Lyon. Ses bénévoles se mobilisent pour héberger des familles à la rue dans des établissements scolaires de l'agglomération.
"Nous constatons une explosion du nombre d'enfants sans-abris depuis la fin de la crise sanitaire", affirme Raphaël Vulliez, porte-parole du collectif. "On recense 296 enfants sans toit au sein de la métropole lyonnaise, c'est à peu près stable par rapport à l'année dernière mais c'est une augmentation de 20% par rapport à 2022 et de 134% par rapport à décembre 2021".
Dans l'impossibilité d'accéder à une solution pérenne, ces familles sont obligées de rester dans ces écoles de plus en plus longtemps. "La durée moyenne d'occupation était de 18 jours en 2021 et aujourd'hui, elle est d'environ 6 mois", souligne Raphaël Vulliez. Fatima et ses enfants, eux, dorment dans leur gymnase depuis deux ans.
Des enfants en souffrance
Le dispositif relève plus du "bricolage" que du cadre de vie idéal pour des enfants, alerte le collectif. "Les enfants sont en souffrance quand leurs besoins fondamentaux ne sont pas satisfaits. Et avoir un toit sur la tête conditionne les apprentissages futurs", appuie Raphaël Vulliez. "Comment peut-on apprendre quand on ne sait pas où on va dormir ou qu'on a dormi dans un endroit insalubre?", abonde Julie Lignon de l'Unicef.
L'aînée de Fatima, âgée de 5 ans, commence à "avoir honte" de vivre dans son école, constate sa mère. Elle ne veut pas en parler à ses camarades. Quant à son petit frère, il "ne va pas bien" et bénéficie d'un suivi avec un psychologue. "Il n'arrive pas à se concentrer à l'école. Il n'a pas de stabilité et je vois qu'il en a besoin. Il n'a jamais connu de stabilité", déplore Fatima.
Face à l'urgence de la situation, les associations demandent plusieurs mesures aux pouvoirs publics. Elles plaident pour que soit votée, dans le projet de loi de finances, la création d'au moins 10.000 places en hébergement d'urgence. La Fondation pour le Logement des défavorisés souhaite aussi la mise en place d'une "politique ambitieuse" en matière de création de logements sociaux, afin que l'hébergement reste temporaire.
En attendant, pour leur donner espoir, Fatima a assuré à ses enfants qu'ils auraient bientôt une maison: "ils ont commencé à faire des dessins pour les accrocher aux murs".












