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"Un méchant a tué papa": pour les orphelins des attentats du 13-Novembre, une vie à reconstruire

BFM Charlotte Lesage avec Yves Pulici et Léa Bertrand
Maxime, Tom, Mila et Sami ont perdu un parent dans les attentats du 13-Novembre. Dix ans plus tard, BFMTV a rencontré des orphelins et des familles d’orphelins, mères, grand-mères, qui ont élevé et accompagnés ces enfants.

Il arrive un jour dans la vie d'un parent où, sans crier gare, l'enfant ne se retourne plus en agitant sa petite main pour un dernier "coucou" devant les grilles de l'école. Ce geste, aussi infime soit-il, peut nouer le cœur de certains parents. Caroline, elle, l'a vécu comme une victoire sur la vie.

"C'était simple, c'était comme les autres enfants", confie la maman de Mila et Tom. S'ils ne sont pas "comme les autres", c'est parce que ces deux enfants ont perdu leur père dans les attentats du 13-Novembre 2015. Ils avaient deux et six ans.

En France, plus de 70 enfants ont perdu un parent dans ces attaques terroristes meurtrières. Certains, comme Mila et Tom, ont été reconnus pupille de la Nation. Dix ans après, BFMTV a rencontré les familles d'orphelins qui ont élevé et accompagné ces enfants dans sa série de podcasts "les orphelins du 13 novembre".

Épisode 1 - "Un méchant a tué papa"
Épisode 1 - "Un méchant a tué papa"
33:37

Au petit matin du 14 novembre 2015, Caroline doit annoncer à ses deux enfants que leur père n'est pas rentré la veille au soir. Christophe, 39 ans, était au Bataclan le 13-Novembre 2015. Passionné de musique, Chris, comme elle le surnomme, assistait au concert du groupe de rock Eagle of Death Metal.

"J'ai dit que papa était à l'hôpital, mais que malheureusement on ne pouvait pas le joindre et qu'on ne pouvait pas y aller", confie la mère de famille.

À cet instant, et après avoir passé sa nuit à joindre les différents hôpitaux parisiens, Caroline ne sait rien de l’état de santé de son mari ni même où il est. "Je savais que s’il n’appelait pas, c’était forcément très grave, qu’il était déjà mort ou dans le coma."

"J'ai encore plein de choses à lui dire"

Le 13 novembre 2015, Maxime, 14 ans, est dans le bus de retour d'une sortie scolaire quand les premières informations sortent dans la presse. "On comprend sur le coup que quelque chose cloche (...) Mon père est à une salle de concert sur Paris. Où? Qui? Je ne sais pas", raconte le jeune homme aujourd'hui âgé de 24 ans. "On se renseigne et là on voit Eagle of Death Metal. Je me dis que c'est carrément un truc qu’il pourrait écouter."

De retour chez lui, l’adolescent s'enferme dans sa chambre. Il décide de ne pas appeler son père, connu sous le pseudo de Fred Dewilde, de peur qu'il soit tué à cause de la sonnerie de son téléphone. L'ado regarde les informations puis un jeu vidéo pour tenter de chasser les pires pensées.

"Il y a beaucoup de tristesse de m'être dit pendant un certain temps: je n'ai plus de papa, je n'ai plus de nouvelles de lui, et le dernier souvenir que j'ai de lui, c'était la semaine dernière avec les devoirs où j'ai pleuré parce que j'étais triste, parce qu'on s'est fâchés", confie-t-il. "Et j'ai pas envie que ce soit ça notre dernier souvenir. J'ai encore plein de choses à lui dire, plein de choses à partager avec lui."

Le SMS tant attendu tombe vers deux ou trois heures du matin. "Un message en gros pour me dire qu’il était en vie et qu’il n’avait rien physiquement", se rappelle-t-il. Son père est un rescapé du Bataclan. Mais neuf ans plus tard, son père se donne la mort.

Si ce soir là son père a été l'un des rescapés de cette salle de spectacle, 90 personnes sont abattues par les terroristes, dont Christophe, le mari de Caroline. Elle apprend son décès après trois interminables jours.

Christophe n'est plus blessé ou dans le coma, il est à l’institut médico-légal, et elle doit l'annoncer à ses enfants. "J'ai fait comme je pouvais. Je savais qu'il ne fallait pas dire des phrases comme 'il est dans le ciel'. Je n'ai jamais menti, mais j'ai adapté en fonction de l'âge."

Mila et Tom apprennent qu'un "méchant a tué papa".

À l'âge où les enfants s’intéressent à l'environnement qui les entourent et se demandent pourquoi le ciel est bleu, le fils de Caroline lui pose des questions auxquelles elle aurait voulu n'avoir jamais à répondre. "Quand il vous demande à deux ans et demi à quoi ressemble une balle et comment elle traverse la peau, ça fait bizarre. Ça veut dire que les enfants comprennent beaucoup plus qu'on ne le pense", explique la quadragénaire.

Les derniers mots de Sami à sa maman

Quelques jours après les attaques terroristes, les mots de Sami résonnent dans une église pleine à craquer de Saint-Germain-des-Prés. À seulement 13 ans, il rend hommage à Marie-Aimée, sa mère. Le 13-Novembre, elle était installée à la terrasse de La Belle Équipe avec son compagnon et la marraine de Sami. Ils seront tous les trois tués par les terroristes.

"Il a dit un texte bouleversant. L'église entière pleurait. Il était d'une sincérité, d'une simplicité", confie sa grand-mère, Danielle. Le soir des attentats, Sami a traversé Paris à vélo pour la rejoindre chez elle.

"Après, il ne m'a plus jamais quittée. Il pleurait tout le temps. Il me prenait dans ses bras et on pleurait tous les deux. Ça a été quelque chose d'épouvantable", poursuit la grand-mère qui a perdu sa fille le soir du 13-Novembre 2015. Danielle et son mari, depuis décédé, recueillent leur petit-enfant meurtri. "Il aimait profondément sa mère et ça a été terrible pour lui. Terrible."

"Ils étaient terrifiés à l'idée que je sorte de la maison"

Les enfants comprennent à tout âge ce qu'est la mort. "Ce qui est très étrange, c'est qu'ils expriment la même culpabilité, la même envie d'avoir été là pour empêcher les choses que nous, adultes", expose Caroline. "Pourquoi je ne l'ai pas empêché de sortir de l'appartement? J'aurais dû pouvoir le défendre. Ils avaient ce genre de réflexion même du haut de leur deux et six ans."

Mila et Tom, ses deux enfants, "avaient de grandes théories sur ce qu'ils auraient pu faire: ils voulaient mettre du miel sur la tête du méchant, ça déclenchait beaucoup de rires... Et comme ça, ça aurait collé ses cheveux".
Épisode 2 - "On fait comment pour arrêter d'avoir peur ?"
Épisode 2 - "On fait comment pour arrêter d'avoir peur ?"
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Les petits, atteints de stress post-traumatique, ne dorment plus après le décès de Christophe. "Ils n'y arrivaient plus car ils ont perdu leur père pendant qu'ils dormaient. Les nuits ont été infernales", explique leur maman.

Les journées ne leur laissent pas plus de répit. "Ils étaient terrifiés que je sorte de la maison (...) se séparer, c'était une prochaine mort en quelque sorte", poursuit Caroline, confiant s'être sentie démunie lorsqu’elle déposait ses enfants en pleurs, apeurés à l’idée d'être séparés d'elle, à la crèche et à l'école. Elle décidera de suivre une formation en sophrologie, de laquelle elle écrira deux livres, pour apaiser leurs maux.

Chasser le morbide

Bien six mois au moins se sont écoulés lorsque Maxime et son père reviennent sur son 13-Novembre. L’adulte dit alors à l’enfant: "ton père s'est retrouvé dans une salle, je me suis retrouvé avec une dame qui m'a peut-être sauvé la vie (...) Moi j'avais rien, mais elle s'est pris une balle dans la fesse. Ton papa s'est allongé trois heures dans une mare de sang pour faire le mort. Ton papa s'en est sorti en vie, mais ton papa est un peu bouleversé, ton papa ne dort pas très bien", relate le jeune homme.

Maxime comprend alors que son père ne sera définitivement plus jamais le même, mais son lien avec ce "nouveau papa", comme il le dit, subsiste voire se transforme après l'horreur.

"Il a commencé doucement à parler de ce qu'il faisait (…) de ce qu'il se tramait dans sa tête. Et là, on a réussi à se reconnecter."

Caroline, de son côté, s'efforce à "mettre un peu de poésie" dans la vie de ses petits pour chasser le morbide. "Il fallait que je me débrouille pour qu’ils soient heureux car on n’avait pas prévu ça pour eux. On avait prévu une vie douce, une jolie vie", confie la quadragénaire émue.

Oui, leur père est mort, "mais papa nous a laissé tous les bisous et toute sa force quand vous en avez besoin." Christophe laisse aussi à ses enfants sa passion indéfectible pour la musique pour héritage. Bassiste, il enregistrait un second album avec son meilleur ami qui le finalisera en sa mémoire.

La musique était d'ailleurs "une composante très importante" pour Chris et Caroline. Cette passion commune, la mère de famille la transmet à leurs enfants après de longs mois de silence. Il y a quelques années, Mila, Tom et leur mère ont vu les Red Hot Chili Peppers au stade de France.

"Ça nous a permis de vivre un joli moment, mais ça a été une vraie étape pour nous trois (...) j'ai pas pris de très bonnes places car on s'en fichait à ce moment-là, c'était pas ça qui était important", détaille-t-elle, un premier sourire aux lèvres. "J'ai fait ce qu'on faisait en concert: on a chanté, on a crié, on a dansé".

La musique reconnecte aussi Maxime à son père. Ils s’accordent des moments père-fils lors de concerts. "C’était un peu notre moment à nous", confie le jeune homme. La musique, le père de Maxime l’écoutait jusqu’à s’en "casser les oreilles" après les attentats. "Il n’y a pas d’autre mot", insiste-t-il. "Quand j’allais chez lui, à chaque fois que j’allais aux toilettes le soir, peu importe l’heure, j’entendais Motörhead (un groupe de métal; NDLR) dans le casque tellement c’était fort. Des toilettes jusqu’au salon, je l’entendais écouter de la musique."

"Une corde de vie

Pour extérioriser son traumatisme, Fred Dewilde écrit des BD après les attaques terroristes. Maxime sait tout du 13-Novembre 2015 de son père et de ses traumatismes. "Ça fait grandir un peu plus vite, ça laisse des traces car on devient adulte (...) mais en même temps, ce sont des choses hyper agréables et douces. J'étais content d'avoir une responsabilité d'enfant et de pouvoir aider mon père sur certains points."

Épisode 3 - "Je m'occupe de son fils comme elle l'aurait fait"
Épisode 3 - "Je m'occupe de son fils comme elle l'aurait fait"
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Souvent, "il nous disait qu’on était une corde de vie, un peu comme sa corde de rappel", explique son fils. Le 5 mai 2024, après neuf ans à vivre avec ce traumatisme, Fred Dewilde se donne la mort. "Personne ne se doutait jusqu'au dernier jour qu'il allait mettre fin à ses jours", confie Maxime qui apprendra la mort de son père par un appel de sa belle-mère. "Il y avait des hauts et des bas, mais globalement les hauts étaient de plus en plus hauts et les bas l'étaient de moins en moins."

"Je m'occupe de son fils comme elle l'aurait fait"

Dix ans se sont écoulés depuis les attentats du 13-Novembre 2015. De son père, Maxime conserve le souvenir de ces moments de partage à papoter musique, guitare et BD, mais aussi sa force et sa résilience. "Il n'y avait pas besoin d'être le meilleur des papas. Et moi, je ne voulais pas qu'il soit le meilleur des papas. Je voulais juste qu'il soit lui."

Il estime aussi que l’année 2025 a été "bénéfique" pour lui. "Je pense que j'ai fait 50% du parcours du deuil et le reste ça sera tout au long de ma vie", indique-t-il.

"Il y a une partie de moi qui est perdue, qui s'est perdue à jamais quand je l'ai perdu. Mais il y a une partie de moi qui se reconstruit. Et cette partie-là de moi, elle est pas plus petite que celle que j'ai perdue, voire l'inverse."

Il assistera aux commémorations des dix ans. "J'ai hâte de voir ce qui va être fait, parce que pour moi, c'est un devoir de mémoire et je suis content d'en prendre part", explique Maxime Callizo qui projette de créer une association "pas forcément liée au treize, mais plus aux suicides, aux maladies mentales".

Sami, lui, s’est métamorphosé. "Il est transformé, il est affectueux, gentil et attentif", confie Danielle après avoir traversé des moments difficiles avec son petit-fils, rongé par la colère. Elle le laisse à présent avancer à son rythme. "Il m'a demandé tous les albums photos. Je les ai mis dans sa chambre. Il les regarde quand il est seul." Aujourd'hui, Danielle écrit, à sa demande, sa vie et cet événement tragique sur un carnet. A sa fille, dix ans plus tard, elle dit qu'elle l'aime, et qu’elle s’occupe "de son fils comme elle l'aurait fait".

"Ils savent me rappeler qu'il n'aimait pas forcément que je lui parle avant son premier café"

Caroline, elle, poursuit sa reconstruction avec ses deux enfants. Tom et Mila étaient présents pour le verdict du procès des attentats du 13-Novembre. "Mon fils avait mis un t-shirt de Dark Vador qui était en prison. C’était un hasard, mais on était mort de rire. Ça faisait du bien".

Aujourd’hui, Tom et Mila jouent d'un instrument. Lui a choisi la guitare, elle la basse, comme son père. "Ils ont été profondément aimés par leur papa et je leur dis à quel point il serait fier ou bien qu'il n'aurait pas été content non plus, que de toute façon je sais ce qu'il aurait dit", explique leur maman qui a sorti des livres pour aider les autres petits à s’endormir.

À la maison, les enfants parlent autant qu’ils le souhaitent de leur père. "Ils ont le droit de dire ce qu'ils veulent, ils ont le droit de poser des questions. Ils savent que ce n'est pas interdit", explique la mère de famille. À Mila et Tom, elle parle des "défauts et qualités" de leur père. "Ils savent très bien me rappeler qu'il n'aimait pas forcément que je lui parle avant son premier café. Cette transmission là, cette mémoire, c'est quelque chose qui est naturel."

Son visage s'illumine alors quand elle raconte le jour d'après. Ce matin où son fils est entré pour la première fois dans son établissement scolaire sans se retourner pour lui faire un dernier coucou. "Le bonheur que ça fait", confie-t-elle le sourire aux lèvres. "Ce sont des victoires énormes car c'est tout ce qu'on veut. On veut qu'ils s'amusent, qu'ils soient des enfants quoi."