Conservatrices, traditionalistes voire réactionnaires: qui sont ces associations qui interviennent dans les établissements scolaires catholiques?
Le collège-lycée catholique Saint-Stanislas de Nantes le 29 août 2025 - Loic VENANCE
Depuis la rentrée de septembre, tous les élèves de la maternelle au lycée doivent bénéficier de trois séances par an d'éducation à la vie affective et relationnelle (Evar) dans le premier degré; d'éducation à la vie affective et relationnelle, et à la sexualité (Evars) dans les collèges et lycées.
Dans les établissements catholiques privés sous contrat, le programme a été rebaptisé Ears par le secrétariat général de l'enseignement catholique, comme BFM l'évoquait dans un précédent article. Dans ces établissements, ce sont souvent des associations qui mènent ces séances. Et certaines d'entre elles interrogent.
"Il n'y a pas de secret sur l'idéologie promue par ces associations", dénonce auprès de BFM Alexis Guitton, secrétaire national responsable droits et société de la Fep-CFDT, le premier syndicat de l'enseignement privé. "C'est une vision catholique traditionaliste et conservatrice de l'éducation à la vie affective et à la sexualité."
C'est le cas de Cycloshow-XY, une association fondée par Elisabeth Raith-Paula, connue pour ses positions opposées à la contraception et à l'IVG. Elle propose notamment des ateliers non mixtes pour les classes de 6e et 5e.
L'atelier pour les filles de 10 à 14 ans - la présence des mères est recommandée - vise à découvrir "la beauté du cycle féminin et de la grossesse, ainsi que le sens des règles" - comme le précise un flyer rose et orange. Le fil directeur de celui destiné aux garçons de 11 à 14 ans - avec les pères cette fois - est "la conquête spatiale" pour "se préparer à la mission amour et vie" - indique un flyer bleu et vert.
L'ambition des ateliers de Cycloshow-XY est à l'image de l'interprétation du secrétariat général de l'enseignement catholique qui a publié au mois de juin dernier un programme bis, même si Guillaume Prévost, le secrétaire général, s'en défend. Dans ce guide intitulé Comment grandir heureux? L'éducation affective relationnelle et sexuelle dans les établissements catholiques d'enseignement (Ears), l'un de ses objectifs est la "valorisation des différences entre les sexes".
La "valorisation des différences entre les sexes"
Pourtant, ces ateliers semblent aller à l'encontre des recommandations officielles à plusieurs égards. Le code de l'éducation mentionne en effet "des groupes d'âge homogène" pour ces séances, il n'est pas question de groupes non mixtes.
Ces ateliers proposent également une vision très genrée à l'opposé des préconisations du ministère de l'Éducation nationale. Le programme officiel établit en effet que ces séances visent à "lutter contre les préjugés et stéréotypes" et "sensibiliser à l'égalité femmes-hommes".
Autre association qui propose ce type d'interventions: Com' je t'aime, fondée par Inès de Franclieu, connue pour ses positions conservatrices. Dans son livre Dis, en vrai, c'est quoi l'amour? édité par la communauté de l'Emmanuel, la sexualité est toujours associée à la reproduction - et la masturbation proscrite.
Ses interventions dans le cadre des séances Ears au collège Stanislas, à Paris, ont d'ailleurs suscité la controverse. Inès de Franclieu déclarait notamment que la fille ne doit "pas provoquer le regard du garçon" par la façon dont elle s'habille, que "le garçon a une pulsion de vie sans doute un peu plus forte que celle de la femme", que "le préservatif ne sert à rien" ou encore que les maladies sexuellement transmissibles sont dues à "un usage particulier de la sexualité".
"Com' je t'aime est labellisée par le secrétariat général de l'enseignement catholique, elle est donc envoyée un peu partout", pointe Franck Pécot, secrétaire général du Snep-UNSA. L'association se targue ainsi de 1800 interventions menées auprès de 50.000 enfants dans quelque 220 écoles, collèges et lycées.
"Ils doivent appliquer le programme"
"Comme ils disent avoir une expérience de l'Ears, ils se présentent comme légitimes", observe la Fep-CFDT. À tel point qu'une séance Ears prévue dans un établissement de l'ouest parisien doit se faire en l'absence du professeur mais sur des heures de cours.
"On a des intervenants extérieurs qui interviennent sur des heures de cours pour proposer des contenus très éloignés du programme. Ça ne va pas", s'indigne pour BFM un enseignant d'un établissement privé catholique de Pau.
Car l'Evars est un programme officiel et national qui doit s'appliquer aussi bien dans les établissements publics que privés. Or, "les établissements privés qui passent avec l'État un contrat s'engagent notamment à être en conformité avec les programmes définis par le ministère de l'Éducation nationale", énonce le site Vie publique.
"Les établissements privés sous contrat doivent appliquer le programme, et non le réécrire", abonde Alexis Guitton.
Quand ces associations n'interviennent pas directement en classe, elles proposent de former les intervenants - notamment les professeurs. C'est le cas de l'association Cler amour et famille, fondée en réaction à la création du planning familial, clairement opposée à l'IVG. Ou encore des Associations familiales catholiques (AFC). Quelles idées véhiculent-elles durant ces séances?
Sur le site des AFC, il est précisé que "l'éducation à l'amour est la première pierre de la préparation lointaine au mariage", mais aussi que cette éducation cherche à "donner des bases sûres aux enfants dans cette longue éducation à l'amour qui les amènera un jour à s'engager dans la vie de couple et à fonder une famille". Parmi les thématiques abordées auprès des enfants: des chapitres intitulés "Quand commence la vie?" ou "Être engendré d'un homme et d'une femme".
"C'est une vision très conservatrice, réactionnaire même, de la vie affective et de la sexualité", confie à BFM un enseignant qui souhaite rester anonyme. "L'homosexualité, il n'en est pas question, quand les intervenants ne tiennent pas des propos homophobes."
"Une manière d'endoctriner les enfants"
Alexis Guitton, de la Fep-CFDT, s'interroge également sur la transphobie véhiculée par ces associations. Dans le guide du secrétariat général de l'enseignement catholique, il est écrit que "homme et femme sont créés à l'image de Dieu, égaux en dignité, différents et complémentaires". Féminin et masculin appelés "à exister réciproquement l'un pour l'autre".
"Ce sont les mêmes associations qui tiennent des discours anti-avortement et qui sont opposées aux questions de transidentité", ajoute Alexis Guitton.
Dans les épisodes d'une web-série "pédagogique Ears" intitulée Lucas et Léa - à destination des 8-11 ans - promues par Les Associations familiales catholiques, il est expliqué "on naît fille et on devient femme, on naît garçon et on devient homme". Dans l'épisode "tu es née fille", les ovaires contiennent les "cellules de vie de la femme", l'utérus est "une poche de vie" et le vagin "un couloir de vie".
"C'est une manière d'endoctriner les enfants, de faire du prosélytisme et de les enfermer dans des stéréotypes de genre", accuse Franck Pecot, du Snep-UNSA, le syndicat des personnels des établissements d'enseignement privés sous contrat. La Fep-CFDT s'interroge par ailleurs sur la visée des interventions de l'association Lift. Car comme l'a pointé Mediapart, cette association est largement financée par le milliardaire ultraconservateur Pierre-Édouard Stérin, à l'origine du projet politique "Périclès", un projet qui vise à faire gagner la droite et l'extrême droite.
"Y a-t-il un projet politique derrière ces interventions?"
Lift assure auprès de BFM être une structure "strictement aconfessionnelle et apartisane" et évoque des contenus qui "reposent sur une approche neutre et laïque, conçue dans le respect absolu des valeurs de la République et de la loi". Cette même association récuse "tout soupçon idéologique" et assure que son projet "est de s'inscrire comme un partenaire fiable et constructif de l’Éducation nationale".
Une formation "ésotérique"
Au-delà des séances Ears, le Snep-Unsa s'interroge sur les formations proposées par Formiris - l'organisme de formation à destination des personnels des établissements privés, en partie financé par des fonds publics.
À Rouen, en novembre 2023, une formation Formiris dédiée au "leadership vertueux" a été proposée, une formation qui émane d'un membre de l'Opus dei (une organisation catholique très conservatrice). Pour les enseignants, il s'agissait de mettre en place un programme durant les heures de vie de classe pour développer "la grandeur" et "l'épanouissement spirituel".
"C'est très ésotérique", s'alarme Franck Pecot. "On est quand même très loin des valeurs de l'Éducation nationale."
Les établissements, eux, mettent en avant leur "caractère propre", c'est-à-dire leur projet éducatif. Lors d'une interview sur KTO, Guillaume Prévost, le secrétaire général de l'enseignement catholique, a déclaré qu'il voulait "redonner clairement le droit à une enseignante de faire une prière le matin avec ses élèves". Et il a déclaré lors de sa conférence de rentrée:
"Nos enseignants, agents publics de l'État mais pas fonctionnaires, ne sont pas soumis au principe de neutralité. Ils peuvent témoigner de leur foi sans prosélytisme, ils peuvent proposer des temps d'intériorité en précisant s'ils s’adressent à tous ou aux seuls chrétiens de manière facultative et ils peuvent même faire des maths chrétiennes en convoquant la métaphysique d'Aristote."
Des propos que Franck Pécot juge incompatibles avec le statut même de ces établissements. "L'État est responsable de ses enseignants. Et pourtant, il n'y a aucun contrôle, ni sur les formateurs ni sur les formations proposées aux enseignants, avec un laisser-faire sur les associations qui interviennent notamment sur le temps scolaire. Cela pose un vrai problème."
L'État pourrait-il bientôt mieux contrôler ou surveiller ce qu'il se passe au sein de ces établissements sont contrat? C'est l'une des ambitions de la proposition de loi présentée ce mercredi 28 janvier par les députés Violette Spillebout et Paul Vannier, à l'issue du rapport sur les violences dans les établissements scolaires.
"L'article 5 prévoit un contrôle renforcé de l'honorabilité pour toutes les personnes intervenant dans les établissements scolaires, qu'ils soient publics ou privés, et y compris pour les bénévoles", a explique lors d'une conférence de presse la député macroniste Violette Spillebout. Un contrôle qui pourrait concerner tous les intervenants, y compris les bénévoles, dès l'embauche puis tous les trois ans.












