"Valises sous les yeux", députés "lessivés": l'Assemblée nationale sort épuisée du marathon budgétaire
Le Premier ministre français, Sébastien Lecornu, s'exprime lors d'une déclaration du gouvernement sur la stratégie de défense nationale à l'Assemblée nationale, la chambre basse du parlement français, à Paris, le 10 décembre 2025. - ULIEN DE ROSA / AFP
Plus de deux mois de débat sur les bancs de l'Assemblée, un travail sur le budget de l'État en 2026 qui finit à la poubelle et des députés au bord de la crise de nerfs. Un conseil des ministres extraordinaire se tiendra ce lundi 22 décembre au soir après l'échec de la commission mixte paritaire (CMP) sur le budget 2026.
BFMTV a appris jeudi que Sébastien Lecornu avait, d'ores et déjà, "demandé à ce que les équipes se tiennent prêtes à saisir le Conseil d'État sur une loi spéciale en cas d’échec de la conclusion mixte paritaire".
La solution ne serait que temporaire et, si elle est bien choisie par le Premier ministre, les parlementaires vont devoir à nouveau se pencher sur un nouveau budget début janvier pour tenter de boucler un projet de loi de finances là où ils auront échoué une poignée de jours plus tôt. De quoi profondément agacer sur tous les bancs de l'hémicycle et donner le sentiment aux députés épuisé par ces dernières semaines d'avoir travaillé pour rien.
"On a passé des semaines à siéger pour pas grand-chose et tout cela n'a servi qu'à angoisser les Français. C'est assez grave", s'agace ainsi le député Horizons Henri Alfandari.
Même exaspération chez la députée LR Marie-Christine Dalloz. "En 18 ans que je travaille sur le budget, je n'ai jamais vu ça. Les débats se sont étirés presque à l'infini", regrette cette membre de la commission des Finances.
Seule éclaircie dans ce marathon budgétaire: le budget de la Sécu, lui, a bien été définitivement adopté. En revanche, la drôle de fin du projet de loi de finances reste en travers de la gorge de nombreux élus.
Des députés au bord de la rupture
Débats en commission, marée d'amendements à examiner en séance, échanges houleux dans l'hémicycle, absence d'accord avec le Sénat ulcéré par les gestes de Sébastien Lecornu aux socialistes... Déjà physiquement éprouvant pour les députés, l’exercice a pris cette année des allures de chemin de croix. Depuis le début du mois de novembre, les élus du Palais-Bourbon ont ainsi siégé entre 9h et minuit pour tenter de boucler le budget 2026, souvent pendant 5 nuits de suite.
Le calendrier ne laisse guère de marge: la Constitution donne seulement 70 jours pour parvenir à adopter le budget de l'État. Le délai, tenable quand l'Assemblée nationale possède une majorité absolue, devient presque impossible à assurer en cas d'hémicycle fragmenté. D'autant plus que le gouvernement a déposé très tardivement les projets de budget cette année, resserrant encore un peu l'étau.
À cet agenda au chausse-pied, il faut encore ajouter le reste du travail parlementaire qui ne s'arrête pas pendant les débats dans l'hémicycle. Résultat: les députés passent bien souvent leur temps à courir dans les couloirs pour rejoindre une commission ou l'hémicycle. Et encore faut-il ajouter des sauts de puce en circonscription, classique de l'agenda des députés, et désormais exercice incontournable à trois mois des municipales.
"C'est dur parce qu'on a l'impression de ne plus bien faire la loi. Je n'ai qu'un cerveau et j'arrive de moins en moins à jongler entre des sujets qui n'ont rien à voir. Je suis lessivée", confie une députée de la commission des affaires sociales.
"Des solutions de bouts de ficelle"
Avec à la clef des ratés spectaculaires. Le 6 novembre dernier, les députés ont ainsi voté un amendement qui supprimait près de 5 milliards d'euros pour financer la branche vieillesse de la sécu. De l'aveu de son propre auteur, Charles Sitzenstuhl (Renaissance), il n'avait pas "vocation à être adopté" (l'amendement a finalement été corrigé lors d'un second vote, NDLR).
Pour laisser un peu souffler les députés, le ministre des Relations avec le Parlement Laurent Panifous a permis une pause d'un week-end mi-novembre alors que les députés devaient siéger. Suffisant pour récupérer?
"Tout ça, ce ne sont que des solutions de bouts de ficelle. On ne peut pas se satisfaire de faire la loi avec des gens qui ont des valises sous les yeux et qui ne comprennent même plus ce qu'ils votent", regrette un député RN.
Au point que certains parlementaires se pincent parfois pour savoir l'heure qu'il est. Le député LFI Maxime Laisney raconte ainsi sur sa chaîne YouTube le drôle d'éclairage de l'Assemblée. Avec un énorme plafonnier au-dessus des têtes, "vous pouvez voter jusqu'à 3 heures du matin, vous aurez l'impression qu'il est 3 heures de l'après-midi", observe l'élu.
"Loin de la vie de nabab"
Chacun tente dès lors de ruser pour trouver les parades et tenir le coup. Coca-cola light en intraveineuse, mugs XXL de café sous son siège de député, nuits dans la résidence de l'Assemblée nationale aux chambres à tarifs préférentiels en face du Palais Bourbon qui permettent de se mettre vite au lit avant de reprendre le travail le lendemain dès potron-minet...
"Ce n'est pas l'usine non plus et je n'ai pas envie de me plaindre", nuance cependant un parlementaire socialiste. "Mais on est loin de la vie de nabab que certains imaginent sur les réseaux sociaux."
Consciente du malaise, la présidente de l'Assemblée nationale Yaël Braun-Pivet a mis plusieurs propositions sur la table, d'abord dans un courrier puis lors d'une réunion de bureau qui réunit tous les présidents des groupes parlementaires.
Rythme baroque
Au menu: la possibilité de supprimer les séances de 21h à minuit et la réorganisation d'un calendrier aux allures de gruyère. La patronne des députés suggère de siéger du lundi matin au jeudi soir, avec des horaires fixes. Actuellement, l’Assemblée se réunit souvent le mardi matin, fait une pause pour les questions au gouvernement, puis repart sur le même schéma le mercredi.
"C'est assez étrange comme rythme alors qu'on pourrait mieux répartir les moments où l'on travaille au lieu de tout concentrer sur deux jours et quelques nuits. Personne ne travaille comme ça en entreprise", observe le député LIOT Jean-Pierre Bataille.
Yaël Braun-Pivet propose aussi de sanctuariser une semaine toutes les cinq semaines consacrée au travail en circonscription et donc sans débat dans l'hémicycle pour éviter des aller-retours incessants. Mais pour l'instant, aucune réforme n'a abouti.
Le principal blocage porte sur les députés ultramarins et ceux qui vivent loin de la capitale, qui devraient quitter leur domicile dès le dimanche soir pour être présents à l’Assemblée dès le lundi à 14h30.
"Je suis assez inquiet. Je ne sais pas qui aura envie d'être encore député à l'avenir si on continue comme ça", souffle le député Horizons Henri Alfandari. De son côté, il espère bien tourner la page en se présentant aux municipales à Tours, loin du chaudron de l'Assemblée.












