"Pas de politique-spectacle": le président de la commission d'enquête sur l'audiovisuel public recadre frontalement Charles Alloncle
Charles Alloncle à l'Assemblée nationale le 10 juin 2025 - XOSE BOUZAS / HANS LUCAS / HANS LUCAS VIA AFP
Un recadrage en bonne et due forme. Jérémie Patrier-Leitus, le président (Horizons) de la commission d’enquête sur l’audiovisuel public a adressé un courrier à tous les membres du bureau de cet organe pour recadrer les débats, la veille d'une réunion organisée ce mardi 6 janvier afin de retrouver "un cadre digne, sérieux et respectueux".
Si le courrier n’est pas nominatif, il vise en réalité le rapporteur Charles Alloncle. Le style de ce député (Union des droites), proche d’Éric Ciotti, crispe une partie de ses collègues. Les auditions des journalistes Patrick Cohen et Thomas Legrand ont été particulièrement électriques tout comme celles de la patronne de France Télévisions Delphine Ernotte ou encore de la dirigeante de Radio France Sibyle Veil.
"Instrumentalisation" et "procès individuels"
Dans cette lettre qu’a pu consulter BFMTV, Jérémie Patrier-Leitus juge que "le respect des principes" fixés "collectivement" au sein de la commission d’enquête n’ont "pas toujours été respectés lors des premières semaines d’audition".
Il dénonce "le détournement de notre commission pour la transformer en procès individuels ou en lieu de la politique spectacle", des personnalités "jetées en pâture" ou encore "l’instrumentalisation et la déformation des propos des personnes auditionnées sur les réseaux sociaux".
Soucieux de "la bonne tenue" de la commission, Jérémie Patrier-Leitus avait même suspendu l’envoi des convocations aux auditions avant les vacances de Noël, laissant planer le doute sur une possible interruption pure et simple des travaux.
Passes d'armes
Depuis novembre, les auditions de figures de l’audiovisuel public sont marquées par de fortes tensions dans un contexte particulièrement sensible. La commission d’enquête a été lancée à l’initiative d’Éric Ciotti après la diffusion d’une vidéo, tournée à leur insu, des journalistes Patrick Cohen et de Thomas Legrand, tous deux employés par France Inter.
On y entend Thomas Legrand dire à deux responsables socialistes : "nous on fait ce qu’il faut pour (Rachida) Dati, Patrick (Cohen) et moi" lors de la campagne des municipales à Paris.
Après son audition devant les députés, le journaliste Patrick Cohen a envoyé aux députés membres de la commission une lettre dans laquelle il déplore qu'un "certain nombre de (ses) déclarations" aient "été travesties, déformées ou commentées de façon malveillante" par Charles Alloncle.
"Pas un tribunal"
Une partie des membres de la commission d'enquête, notamment à gauche et au sein du Modem, regrette les nombreuses découpes vidéo de Charles Alloncle sur les réseaux sociaux dans lesquels on l'entend poser des questions sans toujours entendre les réponses ou parfois de façon parcellaire.
"Notre commission d’enquête n’est pas un tribunal", martèle encore Jérémie Patrier-Leitus dans son courrier.
La commission d’enquête "doit permettre de mettre en lumière les manquements et les dysfonctionnements sans aucune censure, sans aucun tabou mais elle ne peut être le lieu du procès à charge de l’audiovisuel public, de ses salariés", insiste encore le président de la commission d'enquête.
Botter en touche
Charles Alloncle a-t-il vraiment été trop loin? Sa stratégie a le mérité de la clarté: annoncer "une cinquantaine de questions" et finalement se concentrer sur des points très précis avec beaucoup d'insistance comme il nous l'avait confié en décembre dernier.
Dans son collimateur notamment: les frais de bouche de la patronne de France Télévisions et de ses proches collaborateurs Delphine Ernotte, et de ses proches, ou encore les rémunérations des dirigeants du service public, parfois supérieures à l’indemnité d’Emmanuel Macron.
La méthode a-t-elle permis d'obtenir des réponses? "Les polémiques de ces dernières semaines ont pu alimenter un débat qui est légitime", avait concédé la haute-fonctionnaire avant d'esquisser son autocritique sur la question de la "neutralité".
Mais sur les questions d'argent, le rapporteur avait dû se contenter de plusieurs bottages en touche en dépit de la "situation financière critique" de France Télévisions pointée du doigt par un rapport de la Cour des comptes.
Quant à l'audition de Thomas Legrand, elle a donné lieu à un échange très tendu avec Charles Alloncle qui lui demandait s'il ne "reconnaissait pas une faute" lié aux propos tenus dans l'enregistrement diffusé sur les réseaux sociaux. Réponse du journaliste: "vous voulez que je fasse une autocritique à la soviétique?"
"Dans commission d'enquête, il y a enquête"
Mais le trentenaire, un temps président des Jeunes avec Nicolas Sarkozy et plutôt discret dans les médias, ne recule pas.
"On me reproche mon style insistant. Mais c'est mon travail de rapporteur de répéter une question quand on ne me répond pas", insiste Charles Alloncle auprès de BFMTV.
"Dans commission d'enquête, il y a enquête. Notre travail comme député, c'est de faire la lumière sur d'éventuelles entorses en cas d'atteinte au pluralisme dans l'audiovisuel public et de s'assurer que l'argent public que nous dépensons pour lui est bien utilisé", persiste encore l'élu de l'Hérault.
La commission d'enquête devrait bientôt auditionner d'anciens animateurs de France Télévisions comme Patrick Sébastien et Julien Lepers qui ont quitté le service public avec fracas.











