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Ceux qui tentaient de glisser un billet pour entrer étaient refoulés sans ménagement: c'est quoi le Palace, cette extravagante discothèque parisienne qu'un entrepreneur veut ressusciter?

BFM Business Juliette Weiss
Le Palace en 2025

Le Palace en 2025 - STEPHANE DE SAKUTIN

Le Palace, légendaire discothèque parisienne des années 70-80, s’apprête à renaître: théâtre en 2026, club en sous-sol en 2027. Entre extravagance, glamour et liberté totale, le lieu a marqué la nuit parisienne, mais aussi connu les excès, les ravages du sida et les difficultés financières.

Certains noms résonnent plus que d’autres. Le Palace en fait partie. Plus qu’un simple club ou une salle de spectacle parisienne, il a concentré, à la fin des années 1970 et au début des années 1980, tout ce que la nuit parisienne pouvait produire de plus flamboyant, de plus libre, de plus excessif. Sa réouverture annoncée — théâtre en 2026, club en sous-sol en janvier 2027 — ravive une question brûlante: peut-on faire renaître un mythe dans un monde qui n’a plus grand-chose à voir avec celui qui l’a vu naître ? Pour comprendre ce que représente aujourd’hui le retour du Palace, il faut remonter à une époque où la nuit n’était pas encore une industrie.

Au début de cette aventure, Fabrice Emaer, qui naît en 1935 à Wattrelos, près de Roubaix. Très tôt, il quitte le Nord pour Paris. À cette époque, l’homosexualité est encore un délit en France, et la liberté des mœurs ne se revendique pas: elle se cache. Dans les années 1960, Fabrice Emaer ouvre un premier bar, minuscule. Puis, en 1968, il crée rue Sainte-Anne le Club 7, qui devient rapidement un refuge pour celles et ceux qui n’ont alors presque aucun espace pour vivre leur identité sans se dissimuler.

Fabrice Emaer ne se pense pas comme un entrepreneur classique. Il ne parle pas de rentabilité, mais de nécessité. Sylvie Grumbach, ancienne attachée de presse mythique du Palace et soeur de Didier Grumbach, ancien président de la Fédération française de la couture, le résume sans détour:

"Fabrice n’était pas un gestionnaire. C’était quelqu’un qui aimait la fête, qui aimait les gens, qui aimait faire des choses belles. L’argent, ce n’était pas son sujet."

Mais déjà, il rêve plus grand. Il observe ce qui se passe à New York, au Studio 54 notamment, et se dit que Paris mérite son équivalent.

Le 1er mai 1978: Paris fait la queue

Lorsqu’il rachète l’ancien music-hall et cinéma-théâtre du 8 rue du Faubourg-Montmartre, Fabrice Emaer change radicalement d’échelle. Le projet est démesuré. La restauration est coûteuse, financée par des prêts bancaires et par des amis. Lors de l’ouverture, Emaer est conscient du risque. Il confie alors aux journalistes:

"Il faut que ça fonctionne très fort pendant au moins deux ans pour rattraper l’investissement."

Le 1er mai 1978, après l’envoi de 3.000 cartons d’invitation, le Palace ouvre ses portes à minuit. Les trottoirs sont saturés. Le Tout-Paris se presse.

Au Palace l’entrée coûte alors 50 francs. Mais encore faut-il entrer. À la porte, la physionomiste Jenny Bel’Air à l'oeil. Elle devient instantanément une figure centrale du mythe. Ici, l’argent ne sert à rien. Les clients qui tentent de glisser des billets sont refoulés sans ménagement. Jenny Bel’Air racontera en 2017 au micro de France Inter:

"Les gens croyaient que s’ils avaient de l’argent, ils pouvaient rentrer. Mais non. Ce n’était pas une question d’argent. C’était une question d’allure, de beauté, d’énergie."

Très vite, le Palace s’impose comme le centre de gravité de la nuit parisienne. Mannequins, créateurs, artistes, ouvriers, célébrités internationales et anonymes se retrouvent sur la même piste. Guy W., ancien habitué, se souvient: "C’était le repère des mannequins. Si vous vouliez rentrer sans faire la queue, il fallait arriver bien accompagné." En effet, le lien avec la mode est organique. Les mannequins y sont chez eux. Les créateurs aussi. De Lagerlfeld à Kenzo en passant par Jean-Charles de Castelbajac.

Amanda Lear, 1980
Amanda Lear, 1980 © GEORGES BENDRIHEM

Amanda Lear immortalise l’itinéraire nocturne parisien dans la chanson Fashion Pack:
"In Paris, you’ve got to be seen at Maxim’s, le Palace, le Sept and then go to Régine." À l’intérieur, la musique est volontairement éclectique. Disco, bien sûr, mais aussi rock, pop, opéra. Sylvie Grumbach insiste:

"On a toujours dit que c’était disco, mais ce n’est pas vrai. On pouvait entendre Maria Callas, puis les Rolling Stones. Ce mélange, c’était le Palace."

Très souvent, plus de 1.500 personnes envahissent la piste.

Sexe, liberté et excès

Le Palace est aussi un manifeste sexuel. À une époque où l’homosexualité reste socialement stigmatisée, elle se vit ici au grand jour. Guy Cuevas raconte au micro de France Inter: "Tout le monde faisait l’amour avec tout le monde. Il y avait une très, très grande liberté."

Champagne, drogues, excès en tous genres sont omniprésents. Jenny Bel’Air, elle, refuse d’y toucher: "Je n’ai jamais touché à la drogue. J’ai trop vu les ravages que ça faisait. Voir des gens se détruire, c’est terrible. Cette saloperie a toujours été pour moi une horreur." Guy Cuevas confirmera plus tard que Fabrice Emaer, lui aussi, consommait. La fête est intense, mais elle est aussi un piège.

La nuit change, Le Palace vacille

À 45 ans, Fabrice Emaer est au sommet de sa notoriété. Il consacre tout au Palace. Il dépense sans compter pour maintenir un niveau d’extravagance toujours plus élevé.

"On était mal payés, mais on adorait ce qu’on faisait. Fabrice offrait des verres à des gens qui n’avaient pas vraiment d’argent", raconte Sylvie Grumbach.

Adepte de la gratuité, Fabrice Emaer confond succès culturel et réussite économique. Il tente alors d’exporter le concept du Palace à travers des cirques itinérants sillonnant la France. Échec. Il souhaite ensuite développer une patinoire festive au centre commercial des Quatre Temps, à La Défense. Nouvel échec.

En 1981, confronté à une concurrence accrue — Bains-Douches, La Scala, bars du Marais — et à des finances fragiles, Fabrice Emaer transforme la piste de roller disco du Palace en restaurant Le Privilège. L’idée est d’attirer une clientèle plus élitiste et de sécuriser des revenus. Mais la sauce ne prend pas: trop exclusif, trop éloigné de l’esprit du Palace, le concept échoue rapidement.

Le Palace n’échappe pas aux tensions de son époque. Le 5 mai 1981, à cinq jours du second tour entre François Mitterrand et Valery Giscard d'Estaing, Fabrice Emaer prend la parole sur scène et appelle à voter Mitterrand. La salle se divise. Se vide de moitié. Même la fête ne rassemble pas tout le monde.

Puis vient le choc. À partir de 1982, le sida frappe. Les corps tombent. La peur s’installe. On s’épie. On se touche moins. La fête change de visage. En 1982, le dépôt de bilan tombe. Quatre ans après son ouverture, le Palace ferme une première fois. Fabrice Emaer le reconnaîtra sans détour: "J’ai eu pas mal de succès dans ma vie. Mais je n’ai pas gagné un sou." Il lutte en parallèle contre un cancer du rein. Il se sait condamné. Il meurt le 11 juin, à 48 ans, sans argent. Sylvie Grumbach se souvient:

"Quand Fabrice est mort, il n’y avait plus ce grand cœur qui aimait la fête. Tout a changé et j'ai été poussée dehors."

Jusqu’en 1988, le Palace continue de fonctionner, plusieurs anciens associés prennent brièvement le relais et le club passe entre différentes mains. Dans les années 1990 et 2000, le lieu devient surtout une salle de spectacles, de concerts et d’événements . Il accueille notamment l’émission de Thierry Ardisson "Lunettes noires pour nuits blanches' tournée au sein du Palace tout les samedis soirs, avant que le lieu ne ferme à nouveaux en 2023.

Parallèlement, la nuit parisienne se transforme. Les discothèques ferment peu à peu. L’Union des métiers et des industries de l’hôtellerie (Umih), en comptait environ 4.000 dans les années 2010, il n'en reste aujourd’hui que près de 1.600. Contacté par BFM Business, David Zenouda, vice-président de l'Union des métiers et des industries de l'hôtellerie, analyse:

"Le Palace tel qu’il était à l’époque de Fabrice Emaer, ça va être très dur à refaire. Les coûts immobiliers sont énormes, et la rentabilité est fragile."

Il poursuit: "Aujourd’hui tout s'est industrialisé, ou presque. La nuit est tenue par de grands groupes financiers comme Laurent de Gourcuf et Paris Society ou encore Benjamin Patou et le Moma Group. Ils ont faits de gros investissements, ont beaucoup de masse salariale et donc de très gros enjeux. Ça enlève aussi le charme qu’elle avait quand des personnalités faisaient des lieux iconiques."

Réouvrir Le Palace en 2026: un pari très attendu

C’est dans ce contexte que le 4 décembre 2025, Mickaël Chetrit reprend le Palace.

Mickael Chetrit, nouveau propriétaire du Palace
Mickael Chetrit, nouveau propriétaire du Palace © STEPHANE DE SAKUTIN

Après le Métropole et le Palais des Glaces, l'entrepreneur s’inscrit dans une logique de réhabilitation de lieux chargés d’histoire. Interrogé par BFM Business il explique:

"Le Palace, c’est une marque connue dans le monde entier. Ça fait partie de l’histoire de Paris. Le projet est clair. Le théâtre rouvrira en 2026. Le club, en sous-sol, en janvier 2027. Moi, ce que je veux, c’est de la musique. Des concerts. Et le club, on va le garder. Ce que je souhaite maintenant c'est trouver le bon partenaire pour réorganiser la nuit."

Lucide, il poursuit: "On ne pourra jamais revenir à ce que c’était. Les mœurs ont changé. Les téléphones et les réseaux sociaux notamment ont brisé l’intimité." Mais l’enthousiasme est réel et partagé.

"Depuis l’annonce, quelque chose s'est réveillé, tout le monde est content, tout le monde en parle. Et chose rare, pour la première fois, j’ai pu choisir mes investisseurs. C’est l’effet Palace."