ABED RAHIM KHATIB / ANADOLU / ANADOLU VIA AFP
Poursuite des frappes, zones d'ombre et désaccords: où en est le plan de paix à Gaza deux mois après le cessez-le-feu?
Deux mois après l'entrée en vigueur du fragile cessez-le-feu à Gaza, la perspective d'une paix durable entre Israël et le Hamas semble encore loin.
Certes, la première phase de la trêve a permis de limiter les frappes israéliennes dans l'enclave palestinienne, de libérer les 20 derniers otages vivants du Hamas et 27 des 28 dépouilles d'otages ainsi que l'entrée - insuffisante - d'aide humanitaire à Gaza, levant partiellement le blocus imposé par Tsahal. Mais la situation demeure extrêmement chancelante dans l'enclave palestinienne dévastée.
Depuis le 10 octobre, Israël et le Hamas s'accusent mutuellement de violer le cessez-le-feu. Tsahal - qui affirme ne frapper qu'en riposte à des violations de la trêve par le mouvement islamiste palestinien - poursuit ses frappes aériennes et les tirs sporadiques. En deux mois, plus de 350 Palestiniens ont été tués, selon les chiffres du ministère de la Santé du Hamas jugés fiables par l'ONU, amplifiant l'effroyable bilan de 70.000 morts en deux ans.
La crise humanitaire continue de ronger l'enclave. Selon le sous-secrétaire général de l'ONU et coordonnateur spécial adjoint pour le processus de paix au Moyen-Orient, Ramiz Alakbarov, "plus de 1,7 million de personnes demeurent déplacées, vivant souvent dans des abris surpeuplés sans accès suffisant à l’eau, à la nourriture ou aux soins médicaux".
Cette situation fragile augure mal de la réalisation du plan de Donald Trump, très favorable à Israël. Les États-Unis ont accueilli dimanche 7 décembre de discrètes discussions entre Israéliens et Qataris à New York. Le même jour, le Premier ministre israélien a dit espérer passer "très bientôt" à la deuxième phase du cessez-le-feu. Phase qu'il juge "plus difficile ou tout aussi difficile". Tout en rappelant que le Hamas devait d'abord restituer le dernier corps d'otage retenu à Gaza, celui de l'Israélien Ran Gvili. Cette deuxième phase du cessez-le-feu n'a pas encore été approuvée et les discussions patinent.
"Pour l'instant, les Israéliens ne font parler que les armes. Ils ne veulent pas d'une paix négociée. On ne voit pas chez Benjamin Netanyahu une réelle volonté d'arriver à une solution politique", juge Jean-Paul Chagnollaud, directeur de l’Institut de recherche et d’études Méditerranée/Moyen-Orient (iReMMO), contacté par BFMTV.
La résolution adoptée par le Conseil de sécurité de l'ONU le 17 novembre dernier pour endosser le plan, très légèrement amendé, de Donald Trump fait figure d'avancée. Mais elle remet aussi en lumière toutes les imprécisions et tous les obstacles qui se dressent sur le chemin vers une paix durable.
• Des divergences profondes et des modalités floues sur le désarmement du Hamas
Quelques jours après l'entrée en vigueur du cessez-le-feu, le Premier ministre israélien a posé plusieurs conditions inexorables à la fin de la guerre: le désarmement du Hamas et la démilitarisation du territoire palestinien, prévus dans la seconde phase de l'accord. Mais les modalités de ce désarmement sont floues et les désaccords prégnants. Le Hamas refuse de se désarmer selon les conditions posées par Israël.
Premièrement, on ne sait pas quelles armes sont concernées. Israël veut un "désarmement total" du Hamas. Mais "on peut imaginer qu’un compromis sera trouvé pour convaincre Donald Trump qu’il n’est pas nécessaire de s’en tenir à ce slogan, mais qu’il faudrait obtenir l’engagement du Hamas à (abandonner) ses armes offensives (roquettes et drones) et qu’il pourrait conserver ses armes défensives, fusils et pistolets", explique au Monde Michael Milshtein, ancien cadre du renseignement militaire israélien, aujourd’hui directeur d'études palestiniennes dans un centre de l’université de Tel-Aviv.
Deuxièmement, à qui le Hamas doit-il remettre ses armes? Le mouvement islamiste palestinien a dit accepter de remettre une partie de ses armes, seulement si c'est à une organisation palestinienne chargée d'un horizon politique, comme à l'Autorité palestinienne. Voire à "l'autorité" d'un État de Palestine, souverain et indépendant, selon le principal négociateur du Hamas, Khalil al-Hayya. Un scénario totalement refusé par Israël et par les États-Unis.
"Ça voudrait dire qu'on donne une place importante aux Palestiniens, et Donald Trump ne le veut pas pour le moment", rappelle Jean-Paul Chagnollaud. Or, "le Hamas ne rendra jamais ses armes à Israël", abonde-t-il. "Ce serait une capitulation".
"La question du désarmement est compliquée. S'il n'y a pas de solution politique en vue, je ne vois pas pourquoi le Hamas accepterait de désarmer", explique le spécialiste.
Le chef du Hamas pour Gaza a également réitéré samedi comme condition à la démilitarisation, la fin de l'occupation de l'armée israélienne, et a signifié clairement son opposition au déploiement d'une force internationale dans la bande de Gaza qui aurait pour mission de le désarmer.
• Quid du calendrier et des missions de la Force internationale de stabilisation?
La Force internationale de stabilisation (FIS) est prévue dans la résolution 2803 (2025) de l'ONU, adoptée le 17 novembre par le Conseil de sécurité de l'organisation, conformément au plan Trump. Elle aurait ainsi pour rôle de désarmer "les groupes armés non-étatiques", démilitariser Gaza et détruire les infrastructures militaires et terroristes, mais aussi sécuriser les zones frontalières, protéger les civils, y compris les opérations humanitaires.
La nature de cette force internationale, temporaire, et son véritable champ d'action est là encore très imprécis. Qui décidera de sa composition et quels pays y participeront? La résolution de l'ONU prévoit que la FIS - estimée à 20.000 soldats selon Reuters - collabore avec Israël, l'Égypte, et des "forces de police palestiniennes nouvellement formées et contrôlées".
Benjamin Netanyahu veut qu'Israël décide de la composition de cette force de stabilisation. Outre l'Égypte, censé avoir un rôle central, les États-Unis souhaitent la participation d'autres États arabes et musulmans, comme la Jordanie, l'Indonésie, le Qatar ou encore la Turquie. Ankara, jugée trop proche du Hamas, fait cependant l'objet d'un véto israélien.
Le Hamas s'oppose au déploiement de la FIS en l'état et dit accepter de son côté la présence de forces de l'ONU "en tant que forces de séparation, chargées de surveiller les frontières et de veiller au respect du cessez-le-feu à Gaza", tout en "opérant exclusivement en coordination avec les institutions palestiniennes officielles"
"La question est: est-ce que le Conseil de sécurité va pouvoir choisir les différents membres comme c'est l'usage quand on met en place une force multinationale, ou bien est-ce ce que ce seront uniquement les Américains et les Israéliens?", se demande le président de l'iReMMO, Jean-Paul Chagnollaud.
Les pays arabes et musulmans hésitent sur leur participation: ils ne veulent pas se retrouver à combattre des Palestiniens. Plusieurs "acteurs armés opérant simultanément dans un environnement urbain dense créent un risque intolérable", prévient le chercheur palestinien Khalil Shikaki, directeur d’un centre d’étude sur l’opinion publique à Ramallah, auprès du Monde.
• Des incertitudes sur le "Comité de la paix" et la gouvernance à Gaza
Le plan américain et la résolution de l'ONU prévoient que la force temporaire de stabilisation soit mise en place par un Comité de la paix, dont Donald Trump s'en est arrogée la présidence. Cet organe, qui aura mandat, jusqu’au 31 décembre 2027, ferait office "d'administration transitoire" "jusqu'à ce que l'Autorité palestinienne (AP) ait mené à bien son programme de réformes" et puisse "reprendre de manière sûre et efficace le contrôle de Gaza".
Le Comité de la paix doit guider la reconstruction de l'enclave, en organiser le financement, ou encore gérer les services publics, l'aide humanitaire, et la circulation des personnes. Le problème est toujours le même: sa composition n'est pas définie. Dans son plan initial, Donald Trump faisait notamment mention de Tony Blair, l'ancien Premier ministre britannique et ancien envoyé spécial du Quartet (Nations unies, États-Unis, Union européenne, Russie) pour le Moyen-Orient. Le nom de l'Écossais a fait polémique tant pour son faible bilan, voire bilan contesté, dans la région, que pour les liens révélés entre son cabinet de conseil et le projet de "Riviera" à Gaza.
"C'est très important de savoir si on va trouver Tony Blair, si on va trouver des Arabes, des Européens, et puis surtout s'il va y avoir une place pour les Palestiniens. C'est ça, le grand enjeu", souligne Jean-Paul Chagnollaud.
Outre le Comité de la paix, se pose plus globalement la question de la future gouvernance de la bande de Gaza, jusqu'ici imaginée sans consulter les Palestiniens. L'Autorité palestinienne, réputée corrompue et opaque, mais soutenue par l'Occident dont Emmanuel Macron, espère jouer un rôle essentiel.
Son président Mahmoud Abbas s'est engagé à organiser "des élections présidentielle et législatives libres" dans l’ensemble des territoires palestiniens un an après le déploiement de la deuxième phase du plan de paix. Il a également assuré écarter le Hamas - au pouvoir à Gaza depuis 2007 - de tout organe de décision. Avec en ligne de mire, la volonté de donner naissance à un État palestinien, reconnu par plus de 150 pays, dont la France depuis septembre.
Problème: Israël refuse tout pouvoir où siégerait l'Autorité palestinienne et est encore plus catégorique sur son refus de la création d'un État palestinien. "C'est un point de désaccord frontal", assure le spécialiste du Moyen-Orient.
• Le retrait incertain de l'armée israélienne
Comme le prévoyait la première phase de la trêve, les troupes israéliennes se sont repliées dans une zone, couvrant encore plus de 50% de la bande de Gaza, et délimitée par une ligne jaune. Tsahal continue ses opérations de destruction et construit des infrastructures dans ces territoires. Tout franchissement par des Palestiniens de la ligne jaune, matérialisée par des blocs de béton de cette même couleur, implique une mise à mort immédiate.

Le plan de paix de Donald Trump prévoit que les Forces de défense israélienne se retirent progressivement de la bande de Gaza au fur et à mesure que la Force internationale de stabilisation se déploie. Or, comme expliqué précédemment, aucun calendrier n'est établi pour le déploiement de la FIS, puis Tsahal refuse de se retirer tant que le Hamas n'est pas désarmé. Mais le mouvement islamiste refuse de se désarmer tant que Tsahal ne s'est pas retiré...
"On peut craindre que finalement, l'armée israélienne ne s'en aille pas", analyse Jean-Paul Chagnollaud. Le chef d'état-major de l'armée israélienne, Eyal Zamir, a affirmé ce dimanche que la ligne jaune de démarcation était la "nouvelle frontière" avec Israël, "une ligne de défense avancée pour les localités (israéliennes) et une ligne d'attaque".

Le mois dernier, le vice-président américain J.D. Vance et l'influent gendre de Donald Trump, Jared Kushner, ont avancé l'idée que la reconstruction débute dans la zone contrôlée par Israël. "Cela reviendrait à diviser Gaza entre une zone 'modèle' soutenue par la communauté internationale et l’enclave désespérée contrôlée par le Hamas", a alerté l’International Crisis Group.
"Le risque, c'est que cette ligne jaune devienne une sorte de zone C comme il y a en Cisjordanie, c'est-à-dire une zone contrôlée par les Israéliens où ils feront ce qu'ils veulent", relève Jean-Paul Chagnollaud. "Je pense que cette hypothèse est très forte."
• La Cisjordanie occupée, la grande oubliée
Difficile de concevoir la paix dans la région sans prendre en considération ce qu'il se passe en Cisjordanie. C'est pourtant le cas du plan de Donald Trump. Pendant ces deux mois de trêve, l'armée israélienne a multiplié les opérations militaires dans ces territoires palestiniens, occupés depuis 1967.

Fin novembre, Tsahal a lancé une nouvelle opération contre des groupes armés palestiniens dans le nord de la Cisjordanie occupée, afin d'éviter l'implantation "de bastions terroristes". Les violences, qui ont explosé en Cisjordanie occupée depuis le début de la guerre à Gaza, ont atteint un niveau record en octobre. Un pic des "attaques de colons" israéliens a été recensé.
Certains ministres israéliens d'extrême droite revendiquent l'annexion totale de ces territoires. Donald Trump s'y oppose toutefois fermement: il a assuré que l'État hébreu "perdrait tout le soutien des États-Unis si cela se produisait" après avoir donné sa "parole aux pays arabes".
"Israël fera tout pour garder le plan Trump tel qu'il était initialement, avec un partage de Gaza avec une mainmise d'Israël via les Américains et une annexion de facto de la Cisjordanie. C'est ça, l'orientation majeure", juge Jean-Paul Chagnollaud, pour qui, globalement, ce plan de paix "n'en est pas un".












