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Une photo prise au début de l'incendie du bar au Crans-Montana en Suisse le 1er janvier 2026.

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"Cette tragédie aurait pu et dû être évitée": à Crans-Montana, le récit d'une semaine du cauchemar à la colère

BFM Jeanne Bulant
Un hommage est organisé ce vendredi 9 janvier pour les victimes de l'incendie du Constellation à Crans-Montana, après une interminable identification des disparus, et alors que des dizaines de blessés restent hospitalisés. Lentement, l'horreur a laissé la place à la colère.

Au premier jour de janvier, Crans-Montana se réveillait dans l'horreur. Une semaine plus tard, l'heure est au recueillement après le terrible incendie qui a fait 40 morts et 119 blessés pendant la soirée du Nouvel An. Un hommage national se tient ce vendredi 9 janvier en l'honneur des victimes.

Incendie à Crans-Montana: le récit du drame
Incendie à Crans-Montana: le récit du drame
30:09

Mais déjà des voix s'élèvent pour chercher des réponses et réclamer justice. Lentement, l'horreur laisse place à la colère. De nombreuses questions restent en suspens sur cette soirée cauchemardesque.

Ce soir-là, les festivités de la Saint-Sylvestre démarrent joyeusement dans la station de ski huppée des Alpes suisses. À Crans-Montana, la tradition veut que les jeunes fassent la fête sur la place du village avant de se rendre au Constellation, un bar dansant sur deux étages, d'une capacité de 200 personnes.

À ce stade, on ignore encore le nombre de personnes présentes dans l'établissement cette nuit-là mais plusieurs rescapés ont fait état d'environ 200 personnes, parmi lesquelles beaucoup de jeunes âgés entre 15 et 20 ans. La moitié des victimes décédées étaient mineures.

Le sous-sol du bar Le Constellation à Crans-Montana avant l'incendie mortel du 1er janvier 2026. (Document BFMTV)
Le sous-sol du bar Le Constellation à Crans-Montana avant l'incendie mortel du 1er janvier 2026. (Document BFMTV) © BFMTV

Vers 1h30 du matin, la musique est à fond et la fête bat son plein au sous-sol du bar, lorsque des bougies incandescentes sont fixées par des serveuses sur des bouteilles d'alcool puis brandies dans l'établissement. Sur des photos et des vidéos prises avant le drame, on voit une jeune femme sur les épaules d'un homme portant ses bouteilles incandescentes à quelques centimètre du plafond. Ce spectacle d'étincelles était un "show" habituel dans l'établissement, réservé aux clients qui effectuaient des commandes spéciales pour leur table.

L'une des vidéos, massivement relayée sur les réseaux sociaux, montre le moment où le plafond en mousse insonorisante s'enflamme au contact des étincelles, au milieu des cris et les rires. Sur le moment, comme en témoignent les vidéos, les participants à la fête ne réalisent pas le drame qui est en train de se nouer.

L'embrasement fulgurant du plafond en mousse

La procureure générale du canton de Valais Béatrice Pilloud confirme qu'au vu des premiers éléments de l'enquête, "tout laisse à penser que le feu est parti des bougies incandescentes ou des feux de Bengale qui ont été mises sur des bouteilles de champagne". "De là, il s'est produit un embrasement rapide, très rapide et général".

De nombreux rescapés racontent ces premières secondes où le plafond de mousse a pris feu sous leurs yeux, sans que personne ne semble réaliser la gravité des faits. "Au début, c'était vraiment des petites flammes qui étaient très répandues", se souvient Victoria, 17 ans, sur le plateau de BFMTV.

"Un homme essayait d'éteindre le feu avec son pull, ensuite mon cerveau s'est mis en pause, je ne réalisais pas ce qu'il se passait". L'adolescente et ses cinq amis prennent immédiatement leurs affaires, empruntent l'escalier et remontent au rez-de-chaussée afin de sortir par l'entrée principale.

Une photo prise au début de l'incendie du bar au Crans-Montana en Suisse le 1er janvier 2026.
Une photo prise au début de l'incendie du bar au Crans-Montana en Suisse le 1er janvier 2026. © BFMTV

Mais le chaos l'emporte rapidement et dans la panique, des dizaines de personnes se retrouvent piégées par les fumées et les flammes qui se propagent extrêmement vite au sein de l'établissement. Emma et Albane, deux jeunes Françaises qui ont réussi à rapidement sortir du bar, racontent qu'"en quelques dizaines de secondes, tout le plafond était en feu. Tout était en bois. Tout le bar a pris feu. On est tous sortis en hurlant et en courant", racontent-elles, décrivant une scène de "panique" et un "mouvement de foule".

"Tout le monde se bousculait comme pas possible", se souvient également Laëtitia, une jeune rescapée de 17 ans, qui s'est retrouvée sous trois-quatre personnes qui étaient en train de brûler", avec "des gens morts autour de nous".

Le sous-sol du bar transformé en piège mortel

La jeune Victoria se souvient également de la confusion qui régnait au cœur de cette scène de chaos: elle évoque notamment le moment où le videur quitte son poste à l’entrée du bar pour descendre au sous-sol, dans l’espoir de venir en aide aux clients bloqués en bas. À cet instant, précise-t-elle, les flammes ne sont pas encore visibles au rez-de-chaussée. "Le videur a tout fait pour arrêter le feu", ajoute-t-elle, alors que le jeune homme de 31 ans prénommé Stefan n'a pas survécu à l'incendie.

En l’absence de vigile pour contrôler l’entrée, de nombreux jeunes y voient alors une occasion de pénétrer dans l’établissement. "Ils pensaient que je mentais pour les empêcher d’entrer, ou que la situation allait se régler très rapidement. Sur le moment, moi-même, je croyais que tout serait sous contrôle", raconte encore Victoria.

À l'étage, certains parviennent tout de même à s'échapper et à aider les autres, comme Axel et Nathan. "J'ai réussi à donner un coup de pied dans la vitre, elle est tombée et puis on est sortis et j'ai réussi à faire sortir du monde", racontent les jeunes hommes quelques minutes après le drame à la télévision, en état de choc. Démunis, beaucoup d'adolescents brandissent leurs téléphones portables pour filmer les scènes de chaos qui leur paraissent irréelles. "C'était vraiment la bataille pour être le premier qui sort".

L'escalier du bar Le Constellation où 40 personnes sont mortes et 119 ont été blessés lors de la nuit du Nouvel An 2026.
L'escalier du bar Le Constellation où 40 personnes sont mortes et 119 ont été blessés lors de la nuit du Nouvel An 2026. © BFMTV

Des rescapés déplorent l'étroitesse du seul escalier permettant de quitter le sous-sol du Constellation. "On était 200 à vouloir sortir par le même escalier en même temps", témoignent notamment Emma et Albane, deux jeunes femmes qui ont eu la chance de pouvoir s'enfuir à temps. "On a eu le réflexe de sortir et de pousser tout le monde mais c'était très difficile car l'escalier est assez étroit et la porte d'entrée encore plus".

Des propos tempérés par la procureure générale du comté Béatrice Pilloud: "l’enquête sera là pour déterminer si les normes de sécurité ont été respectées", note-t-elle. "J'ai vu l'escalier. J'ai été constater également sur place: qu'est-ce qu'un escalier étroit, en fait, finalement?", a réagi jeudi la procureure générale du canton Béatrice Pilloud.

Entre chaos et chaîne de solidarité

L'alarme rouge est déclenchée moins d'une minute après l'appel aux forces de l'ordre. "Les premières patrouilles de police sont arrivées sur les lieux, très rapidement appuyées par un important dispositif", raconte Frédéric Gisler. Le sinistre est ainsi "rapidement circonscrit", selon les autorités locales et "différents lieux d'accueil sont établis pour les blessés et les familles de victimes".

Une fois dehors, Victoria et ses amis assistent eux-aussi à l'horreur. "J'ai vu un homme en feu qui a cassé une vitre et qui a sauté par la fenêtre. C'était apocalyptique, c'était l'horreur. Une scène de panique énorme, le genre de trucs qu'on voit dans des films", confie la jeune femme, qui se rappelle avoir vu les pompiers arriver cinq minutes plus tard.

Le bar Le Constellation en feu à Crans-Montana le 1er janvier 2026.
Le bar Le Constellation en feu à Crans-Montana le 1er janvier 2026. © BFMTV

À l'extérieur du bâtiment, les témoins aperçoivent dans un premier temps "une grosse fumée blanche" avant de voir les premières flammes 5 à 10 minutes plus tard. Petit à petit, ils voient ensuite "des dizaines de gens sortir tous en pagaille, casser les vitres. Des hommes en souffrance et des femmes les habits cramés, pleurer, hurler, des gens qui ne savaient pas si leurs proches étaient à l'intérieur". "C'était comme un film d'horreur", décrit notamment le jeune Adrien.

Sur les lieux, certains voisins n'hésitent pas à sortir de chez eux pour porter secours aux victimes. C'est le cas d'Amandine, une interne en médecine de 25 ans qui a "sauté du lit" pour aller prodiguer les premiers soins aux jeunes victimes en détresse: de la pose de garrot au soutien psychologique. "Une scène indescriptible", se souvient-elle, "je ne savais pas par où commencer mais c'est les patients qui nous choisissent".

"C'était la guerre", résume le chef des pompiers de Crans-Montana, David Vocat. Des hélicoptères ont tout de suite été envoyés sur place, ainsi qu'une quinzaine de pompiers mais il rappelle qu'à la différence de la France, les pompiers suisses sont tous volontaires. Il salue ainsi la chaîne de solidarité qui s'est mise en place sur les lieux pour faire sortir le plus de monde possible.

Les jeunes "nous ont aidés (...) on a fait comme on a pu, on a fait le maximum", ajoute David Vocat, qui ne sait pas s'il pourra continuer ce métier après les images qu'il a vu. "Personne ne doit voir ces images, je n'ai jamais été préparé à ça", confie-t-il à la presse.

La moitié des victimes sont des mineurs

La mobilisation s'est ensuite rapidement enclenchée à l'échelle européenne puisque la France, la Belgique, l'Allemagne et l'Italie ont accueilli des dizaines de patients grands brûlés dans leurs hôpitaux pour soulager les établissements suisses.

Toutefois pendant plusieurs jours, de nombreuses familles sont restées sans nouvelles de leurs proches, injoignables mais pas encore formellement identifiés par les autorités. Certains étaient hospitalisés, d'autres morts dans l'incendie. "Ça a été une attente abominable", souffle Melissia, cousine du jeune Noa, un jeune garçon de 14 ans fan de foot qui n'a pas survécu au drame.

"Ce soir-là, tous les groupes d'amis ont perdu au moins une personne", résume Victoria. Elle et son groupe d'amis font partie des rares à être sains et saufs mais elle ignore ce que sont devenues les cinq jeunes femmes qui les ont aidées à rentrer dans le bar. L'adolescente se souvient qu'une fois l'incendie éteint, "on est tombés dans les bras des uns des autres, j'ai fait des câlins à plein d'inconnus"

"Les gens étaient en train de pleurer car ils avaient perdu une de leurs amies. Tout le monde pleurait, les gens hurlaient 'où est cette personne?'", se remémore-t-elle.
Des personnes en deuil allument des bougies devant un mémorial improvisé près du lieu où un incendie a ravagé un bar pendant les célébrations du Nouvel An dans la station de ski alpine de Crans-Montana, faisant environ 40 morts et plus de 100 blessés, à Crans-Montana, le 2 janvier 2026.
Des personnes en deuil allument des bougies devant un mémorial improvisé près du lieu où un incendie a ravagé un bar pendant les célébrations du Nouvel An dans la station de ski alpine de Crans-Montana, faisant environ 40 morts et plus de 100 blessés, à Crans-Montana, le 2 janvier 2026. © AFP

40 personnes, âgées de 14 et 39 ans, ont péri dans l'incendie. Parmi eux, la police a dénombré au total 21 Suisses, 9 Français dont une Franco-Suisse et une triple-nationale France/Israël/Grand-Bretagne, 6 Italiens dont un Italo-émirati, une Belge, une Portugaise, un Roumain et un Turc. Quant aux blessés, leur nombre, auparavant établi à 119, a été ramené à 116 lundi 5 janvier, dont 83 toujours hospitalisés.

De nombreux employés du bar figurent parmi les neuf victimes françaises, comme par exemple Cyane Panine, 24 ans et originaire de l'Hérault, qui était serveuse au Constellation cette nuit-là. Le DJ de l'établissement, Matéo Lesguer, âgé de 23 ans et originaire d'Angers, fait aussi partie des victimes.

Cinq jours après les faits, le parquet de Paris a ouvert une enquête miroir pour "accompagner les familles françaises" dans les investigations menées par les autorités suisses. La famille de Cyane, qui était en Suisse mardi 7 janvier pour identifier son corps, ne "comprend pas comment ça a pu arriver". Selon eux, le corps de la jeune serveuse a été retrouvé devant la porte de secours, située au fond du sous-sol. Celle-ci était fermée à clé. Auprès de BFMTV, ses proches se demandent si elle a tenté de fuir par cette issue.

"On ne réalise pas tout ce qui se passe", ont témoigné sa mère et sa soeur sur BFMTV. "Je préfère me concentrer vraiment sur son hommage", poursuit sa mère avant d'affirmer vouloir "faire en sorte que justice soit faite".

Colère et interrogations des rescapés et des familles

"On est très en colère contre ce bar qui selon moi n'a pas respecté les normes pour protéger les jeunes vies qui étaient dedans", s'indigne aussi la cousine de Noa.

À mesure que passent les jours, la colère des proches des victimes monte et la question des responsabilités commence à se poser. Plusieurs rescapés et d'anciens salariés pointent, dans la presse française et internationale, un manque de rigueur et s'interrogent sur les conditions de sécurité. Le local, ses plafonds en mousse et ses voies de sortie étaient-ils aux normes? Pourquoi autant de mineurs y étaient-ils présents au moment du drame? Pourquoi le feu s'est-il propagé aussi rapidement?

Des vidéos, révélées lundi soir par la télévision suisse RTS, montrent que ce n'est pas la première fois que ce type de bougies étaient utilisées dans le bar et que le danger était connu. "Faites gaffe à la mousse!" Cette mise en garde a été prononcée il y a six ans par un employé du bar lors de la soirée du nouvel an 2019-2020, selon une de ces vidéos.

L'enquête devra faire la lumière sur ces nombreuses questions, qui pourront engager la responsabilité de la commune comme des propriétaires français du bar, qui avaient effectué des travaux d'ampleur "qui ne nécessitaient pas d'autorisation" de la commune (selon cette dernière) à sa reprise en 2015.

Un "manquement aux contrôles" de sécurité

"Cette tragédie aurait pu" et "dû être évitée grâce à la prévention et au bon sens", a tonné lundi l'ambassadeur d'Italie en Suisse, Gian Lorenzo Cornado présent sur place, pointant du doigt de "nombreuses lacunes en matière de sécurité et de prévention". "En Italie, ils auraient été arrêtés".

Mardi 6 janvier, le Conseil communal a révélé "un manquement aux contrôles périodiques" de sécurité du bar au cours des cinq dernières années. "Alors que plus de 14.000 contrôles incendie ont été effectués sur le territoire sur la seule année 2025, le Conseil communal regrette amèrement avoir découvert un manquement aux contrôles périodiques de cet établissement sur le période 2020-2025", a fait savoir la commune de Crans-Montana dans un communiqué.

En 2016, 2018 et 2019, des contrôles (y compris des normes incendie) du bar Le Constellation avaient toutefois été effectués, avec des demandes spécifiques de modifications pour respecter ces normes, selon la commune.

Les autorités ont ouvert une enquête pénale contre le couple de Français propriétaires du bar, Jacques et Jessica Moretti, pour "homicide par négligence, de lésions corporelles par négligence et d'incendie par négligence". Ils n'ont pas été placés en détention provisoire ou assignés à résidence, les autorités valaisannes estimant qu'"il n'y a aucun soupçon" qu'ils veuillent prendre la fuite.

La commune de Crans-Montana, quant à elle, a annoncé s'être portée partie civile pour "apporter activement sa contribution à l'établissement complet des faits". Interrogé pour savoir s'il souhaitait démissionner, le président de la station Nicolas Féraud a répondu par la négative, répétant plusieurs fois qu'"on ne quitte pas un navire au milieu de la tempête". Mais "nous sommes tous extrêmement tristes", a-t-il indiqué.

Le traumatisme, explique Victoria, ne se manifeste pas de manière linéaire. "Ça vient par vagues. Il y a des moments de déni, comme si c'était un film et que je n'avais pas vraiment vécu ça", explique la jeune femme, qui restera marquée toute sa vie par cette nuit cauchemardesque du Nouvel An. Par moments, des souvenirs violents resurgissent, ramenant avec eux les visages croisés ce soir-là dans le bar de Crans-Montana.