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700.000 logements sont enfin sortis de la catégorie de "passoire thermique": pourquoi ça reste pénalisant de se chauffer à l'électricité alors que l'essentiel est produit avec du nucléaire (donc presque sans émission de CO2)

BFM Business Emma Rodot
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Un nouveau mode de calcul du diagnostic de performance énergétique (DPE) des logements est entré en vigueur le 1er janvier. Il permet à 700.000 biens notés F ou G et chauffés à l'électricité de voir leur note réévaluée. Jusqu'alors, un coefficient pénalisait largement l'électricité au profit des autres énergies. Récit d'une volonté initiale d'égalité, finalement déséquilibrée par l'essor du nucléaire et des ENR.

Le sujet était discuté depuis plusieurs années entre les différents producteurs d'énergie et le gouvernement: le mode de calcul du diagnostic de performance énergétique (DPE) a finalement été réévalué au 1er janvier 2026, et ce, au profit d'environ 700.000 logements chauffés à l'électricité, qui s'extraient désormais de la grande catégorie des "passoires thermiques" (notées F et G).

Cette nouvelle, actée dans un arrêté en date du 26 août 2025, concerne le coefficient de conversion de l'électricité en énergie primaire, qui distinguait jusqu'alors très nettement la production électrique de celle des autres sources d'énergie dans le calcul final du DPE. Pour l'électricité, il sera dès lors abaissé à 1,9, contre 2,3 jusqu'alors, et même 2,58 il y a encore quelques années, avant l'entrée en vigueur de la RE2020 (cette norme à la construction des bâtiments instaurée en 2022).

À titre de comparaison, le coefficient de conversion des autres énergies, comme le gaz, est actuellement fixé à 1, et ce, en raison de leur mode de production, moins "consommateur" d'énergie. Il subsiste donc un écart de 0,9 point entre l'électricité et le gaz.

Un coefficient établi en 1972 pour comparer les énergies

Ce coefficient sur l'énergie primaire a été établi en France en 1972. L'objectif, à l'époque, était de déduire l'énergie primaire nécessaire à la production énergétique finale, quelle soit électrique ou thermique.

À cette époque, l'électricité était essentiellement d'origine fossile, produite dans des centrales à charbon ou au fioul, avec un taux de rendement (c'est-à-dire l'énergie produite par rapport à l'énergie consommée pour sa production) d'environ 38%. Soit bien moins que le gaz, qui est presque directement utilisable.

Le point de départ de ce coefficient consistait ainsi à "dresser des bilans énergétiques au niveau national" en les plaçant sur un même pied d'égalité, indique Connaissance des énergies, qui rapporte ici les propos de Jean-Pierre Hauet, président du Comité scientifique d'Equilibre des énergies (lobby pro-électricité).

En parallèle, l'atome se développait en France, avec une nouvelle vague de réacteurs lancés à la fin des années 1970 et dans la décennie 1980 - qui sont toujours en activité aujourd'hui, à l'exception de ceux de Fessenheim. Cette production mobilise elle aussi de grandes quantités d'énergie: il est estimé que la production finale d'une centrale nucléaire représente l'équivalent du tiers de sa consommation d'énergie primaire (gaz, pétrole, électricité), car l'eau des circuits grimpe à environ 320 degrés.

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Guerre de com' entre gaziers et électriciens

Or, si le rendement des centrales nucléaires reste moins important que celui d'autres sources fossiles (gaz, fioul) ou du bois, cette énergie présente un bilan carbone bien plus faible, avec 4 grammes de CO2 par kWh. Idem pour le solaire (43,9 gCO2eq/kWh), ou encore l'hydroélectricité (0,006 kg éq. CO2 par kWh).

"L’électricité n’est pratiquement plus fabriquée en France à partir d’énergies fossiles: elle l’est à partir du nucléaire, de l’hydroélectricité et des autres énergies renouvelables, qui n’ont ainsi rien à voir avec le coefficient de 2,58", soulignait encore Jean-Pierre Hauet à Connaissance des énergies.

De même, le nucléaire s'est développé et a pris une place prépondérante dans le mix énergétique français, avec 65% de la production électrique en 2024 selon EDF.

D'où une guerre de communication entre les électriciens et les industriels gaziers: si, pour les premiers, l'abaissement du coefficient d'électricité permet de remettre une forme "d'équité" entre les énergies, les seconds disent craindre une baisse des prix des appareils de chauffage électrique "peu performants" et donc "augmenter la consommation d'énergie en hiver".

Avec, à la clé, "un cocktail explosif avec des risques de délestage, voire de black-out", estimait en juillet dernier Jean-Charles Colas-Roy, député macroniste, par ailleurs président du lobby gazier Coénove, auprès du média La Tribune.

"Une harmonisation européenne et plus de justice"

Dans les deux cas, avec cette réforme, la France se réaligne avec les autres pays européens. Comme l'expliquait fin décembre sur BFM Business Delphine Rouxel, présidente du réseau d'agences immobilières Nestenn Immobilier, "cela permet une harmonisation européenne et un peu plus de justice".

Certains acteurs, à l'image de Brice Lalonde, ancien ministre de l'environnement (gouvernement d'Edith Cresson, sous François Mitterrand) et président d'honneur d'Equilibre des énergies (lobby pro-électricité), demandent à abandonner tout bonnement ce coefficient, estimant dans Batiactu que "le GNL américain, par exemple, perd au moins la moitié de son énergie dans les compresseurs, la liquéfaction, les transports et ensuite la regazéification".

Avec cette réforme du DPE, près de 700.000 logements chauffés à l'électricité sortiront donc des classes F ou G, parmi les 4,8 millions de passoires énergétiques que comptait le parc de résidences principales en janvier 2023.