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20 ans de tractations pour aboutir à l'accord du siècle: pourquoi l'accord UE-Inde suscite infiniment moins de crainte pour l'agriculture européenne que celui avec le Mercosur

BFM Business Jérémy Bruno
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Au contraire de l'accord UE-Mercosur, l'accord commercial récemment conclu entre l'Inde et l'Union européenne n'a pas agité – pour l'heure – le secteur agricole.

En dépit des tensions qui secouent le commerce mondial, l'Inde et l'Union européenne parviennent à faire affaire. Au terme de vingt années de difficiles tractations, Bruxelles et New Delhi ont enfin ouvert la porte à l'un des plus importants traités commerciaux jamais conclus. "C'est l'accord de tous les accords", s'est félicité le Premier ministre indien Narendra Modi, tandis que la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen a estimé que le bloc européen et le géant asiatique "marquaient l'histoire" en créant une zone de libre-échange "de 2 milliards de personnes".

En vertu des négociations désormais arrêtées, les droits de douane seront supprimés ou réduits sur plus de 90% des biens exportés par l'UE vers l'Inde, et de même dans le sens inverse. Selon Bruxelles, les exportations européennes vers l'Inde pourraient ainsi doubler d'ici 2032. La conclusion d'un accord commercial avec l'Inde est "la montagne la plus haute que nous ayons jamais grimpée" en la matière, affirme un haut-fonctionnaire de la Commission européenne. "Nous réussirons à ouvrir des marchés qui nous sont aujourd'hui fermés", appuie-t-il, évoquant les vins et l'automobile.

Le monde qui bouge - L'Interview : Accord de libre-échange entre l'Inde et l'UE - 27/01
Le monde qui bouge - L'Interview : Accord de libre-échange entre l'Inde et l'UE - 27/01
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Du côté de l'Europe, l'accord UE-Inde s'invite pourtant dans un contexte compliqué. La signature d'un autre accord commercial majeur, avec les pays du Mercosur, n'a pas encore fini d'agiter les débats politiques, alors que certains États membres de l'UE tentent de lui faire obstacle – la France en tête de file – en justifiant leur opposition à la version actuelle du texte par la protection du secteur agricole. La saisine de la justice européenne par le Parlement européen, qui pourrait retarder son entrée en vigueur à moins d'une application provisoire, en a constitué le dernier épisode en date.

Sujet sensible pour les deux parties

Avec l'Inde, pourtant autre géant agricole, la route s'annonce à première vue moins cahoteuse jusqu'à la ligne d'arrivée. Si l'agriculture fera bien partie de l'accord de libre-échange, les secteurs les plus sensibles pour l'un et l'autre en ont été exclus "d'un commun accord", indique-t-on à Bruxelles. Blé tendre, bœuf, poulet, riz, lait en poudre, miel, sucre et autres bananes ne bénéficieront ainsi d'aucune libéralisation tarifaire.

L'accord UE-Inde "a été une négociation difficile, étant donné la sensibilité du secteur agricole pour les deux parties", et certains produits ont été retirés du texte "bien qu'on eût un intérêt offensif de part et d'autre", confirme-t-on à Bruxelles.

New Delhi, à la tradition très protectionniste, protège farouchement son secteur agricole, d'autant plus que les centaines de millions d'agriculteurs constituent un bloc électoral clef dans le pays. Les produits laitiers européens, qui regardaient vers l'Asie, ont par exemple été mis de côté. "Depuis le jour 1 de la négociation, les Indiens nous ont fait comprendre que c'était une ligne rouge pour eux" et il a fallu accepter de "ne pas obtenir de concessions" de la part de New Delhi sur ce sujet, explique-t-on à la Commission européenne. Côté européen, une levée des barrières douanières sur le sucre indien aurait probablement suscité la colère des producteurs européens.

Les négociateurs européens ont toutefois obtenu d'importantes baisses de droits de douane à l'entrée du marché indien sur les vins, les spiritueux, l'huile d'olive, certains produits transformés (entre autres pains, biscuits, pâtes, aliments pour animaux) et quelques fruits, notamment les poires et les kiwis – un argument à faire valoir auprès des agriculteurs du Vieux continent. Cela représente "de nouvelles opportunités sur un marché gigantesque qui est en train de se développer", se réjouit-on à Bruxelles.

"Un choix stratégique pour l'Europe"

De quoi apaiser d'éventuelles craintes agricoles envers l'accord UE-Inde, à l'image de celles causées par l'accord UE-Mercosur? Pour l'heure, ce dernier monopolise toujours l'attention politique et syndicale. La France, qui avait pris le leadership de l'opposition au traité commercial avec l'Amérique du Sud, fait jusqu'à présent preuve de sobriété en matière de communication au sujet du vaste accord de libre-échange conclu avec l'Inde. Aucun commentaire officiel de l'Élysée n'a encore été partagé.

L'accord UE-Inde est "un choix stratégique pour l’Europe et pour la France", a réagi ce mardi le ministre délégué chargé du Commerce extérieur, Nicolas Forissier. "Avec ce texte, nos entreprises accèdent à l’un des marchés les plus dynamiques du monde", a-t-il poursuivi, évoquant "un levier concret pour l’emploi, l’investissement et la compétitivité européenne et française". "Les filières agricoles sensibles ont été protégées" et "les normes sanitaires européennes sont restées, comme pour tous les accords de commerce, non négociables", a affirmé le ministre français.

Si l'agriculture pourrait être un non-sujet dans la ratification de l'accord UE-Inde, c'est plutôt l'acier risque de jouer les trouble-fêtes. Parmi les plus importantes concessions accordées à New Delhi, l'Inde a en effet obtenu la suppression de droits de douane pour un contingent annuel de 1,6 million de tonnes d'acier exporté vers l'UE, soit environ la moitié de ce que le pays asiatique exporte annuellement vers l'Europe, en échange d'une levée réciproque des barrières tarifaires pour la sidérurgie européenne.