L'encre du traité avec le Mercosur est à peine sèche que l'UE cherche déjà d'autres partenaires: Bruxelles négocie aujourd'hui des accords commerciaux avec l'Inde, l'Australie ou la Malaisie

Bien que le monde soit secoué par les tensions commerciales, l'Union européenne semble toujours convaincue des bienfaits du libre-échange. La récente saisine de la justice européenne par le Parlement européen au sujet de l'accord commercial entre l'Europe et les pays sud-américains du Mercosur n'est pas de nature à faire renoncer Bruxelles et les plus farouches défenseurs du texte – l'Allemagne et l'Espagne en tête – à la levée des barrières commerciales entre les deux rives de l'Atlantique.
L'Europe est en effet loin d'être novice en la matière. Le bloc européen a déjà conclu une quarantaine d'accords commerciaux à l'heure actuelle, couvrant 80 pays dans le monde, parmi lesquels le Canada, la Nouvelle-Zélande et la Corée du Sud. Et l'heure n'est pas au ralentissement: au-delà du dossier brûlant du Mercosur, d'autres pays sont aujourd'hui assis à la table des négociations avec l'Europe, poussés par l'offensive protectionniste américaine qui exige de trouver de nouveaux débouchés.
• Inde
Après un "oui, mais non" de vingt ans, l'Inde et l'UE se disent maintenant déterminées à conclure un accord commercial. S'il se concrétisait, il s'agirait du plus important accord de ce type jamais conclu, selon les mots de Bruxelles. Alors que l'Inde est appelée à devenir la troisième économie du monde d'ici 2030, l'UE est persuadée d'avoir beaucoup à gagner d'un tel accord, qui ouvrirait les portes de l'immense marché indien à ses produits industriels et agroalimentaires – vins et voitures, par exemple.
Le coup d'envoi des négociations en vue d'un traité de libre-échange avait été donné en 2007, mais les discussions, compliquées, avaient été suspendues dès 2013. Lors d'un sommet au Portugal en 2021, Indiens et Européens s'étaient donnés une seconde chance en relançant les négociations sur un accord de libre-échange, y ajoutant un deuxième accord sur les investissements et un troisième accord sur les indications géographiques. Elles ont continué de piétiner, jusqu'à l'arrivée des secousses douanières de Donald Trump qui ont convaincu de donner un coup d'accélérateur.
Une telle entente entre le bloc européen et le géant asiatique sera la "mère de tous les accords", appuyait récemment le ministre indien du Commerce, Piyush Goyal, affirmant alors que les équipes de négociation étaient arrivées "très proches" d'un accord et avaient "clôturé 20 des 24 chapitres".
Les discussions coincent notamment sur l'agriculture. New Delhi, très protectionniste, cherche à protéger ses secteurs laitier et céréalier, d'autant plus que les centaines de millions d'agriculteurs indiens constituent un bloc électoral clef. Pour éviter l'obstacle, certaines productions agricoles, voire la totalité du secteur agricole, pourraient être exclues de la version finale. Les liens étroits entre l'Inde et la Russie, en particulier l'achat de pétrole russe, ont aussi compliqué les négociations avec Bruxelles. Quoi qu'il en soit, le dénouement est peut-être proche: la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, et le président du Conseil européen, Antonio Costa, sont attendus pour un sommet UE-Inde les 26 et 27 janvier prochains à New Delhi.
• Asie du Sud-Est
Dans les années 2000, des discussions avaient été amorcées entre l'Union européenne et l'Association des nations de l'Asie du Sud-Est (Asean), qui regroupe une dizaine de pays asiatiques, parmi lesquels le Vietnam, l'Indonésie ou la Malaisie. En l'absence d'avancées concrètes, les Européens avaient finalement préféré négocier des accords bilatéraux séparés. Après Singapour, un accord avec le Vietnam est entré en vigueur en 2020: il supprimera 99% des droits de douane sur les biens d'ici à 2030.
Comme avec l'Inde, les négociations se sont aujourd'hui accélérées avec l'Asie du Sud-Est. Lancées en 2010 puis interrompues en 2012, celles avec la Malaisie ont été officiellement relancées en janvier 2025. "Des progrès significatifs ont été constatés", indiquait la Commission européenne à l'issue du dernier cycle de négociations. Selon le gouvernement malaisien, un tel accord entre Bruxelles et Kuala Lumpur pourrait favoriser les exportations d'huile de palme et de produits électroniques vers l'UE.
Par ailleurs, des discussions ont été relancées avec la Thaïlande en 2023 – mises en route en 2013, elles avaient été suspendues dès l'année suivante en raison du putsch militaire dans le pays – à propos desquelles Bruxelles évoquait des "progrès" à la sortie du dernier round de négociations à l'automne 2025. Des pourparlers ont été également relancés avec les Philippines en octobre 2024, après sept ans d'interruption.
Jeunes fiancées, l'UE et l'Indonésie ont tout juste annoncé la conclusion des longues négociations entamées en 2016, ouvrant la voie à un accord commercial entre l'Europe et la plus grande économie d'Asie du Sud-Est. En vertu de l'accord, 98,5% des droits de douane sur les produits européens exportés vers l'Indonésie seront supprimés, de même pour 80% des produits indonésiens exportés vers l'Europe – certains produits agricoles sensibles en sont exclus, notamment le riz, le sucre et les bananes.
• Australie
En 2018, les États membres avaient donné leur feu vert à l'ouverture de négociations avec la Nouvelle-Zélande et l'Australie. Pour la première, le dossier a avancé sans encombre et s'est conclu par l'entrée en vigueur d'un accord de libre-échange au 1er mai 2024, supprimant ou réduisant considérablement les droits de douane entre l'UE et l'archipel océanien. Dans le second cas, le chemin est plus chaotique. Bruxelles et Canberra peinent à trouver un terrain d'entente, l'Australie ayant même annoncé se retirer des négociations en octobre 2023. Aucune reprise n'est à l'ordre du jour.
De même qu'avec les pays du Mercosur, les productions agricoles australiennes – le sucre et la viande de bœuf – suscitent une certaine méfiance du côté de l'Europe et le point de vue est sensiblement le même en Australie. Les Européens s'intéressent toutefois aux riches gisements de minéraux stratégiques en Australie, nécessaires à la fabrication des éoliennes ou des batteries pour les véhicules électriques, y voyant un moyen de réduire leur dépendance à l'égard de la Chine et de la Russie.
• Émirats arabes unis
En 1990, l'UE avait entamé des négociations avec les pays du Conseil de coopération du Golfe (Arabie saoudite, Bahreïn, Émirats arabes unis, Koweït, Oman, Qatar) en vue d'un accord de libre-échange entre les deux blocs, mais elles avaient été stoppées en 2008. Des discussions bilatérales ont été ainsi officiellement lancées en mai dernier avec les Émirats arabes unis.
Les négociateurs "ont pu commencer à s'entendre sur un texte où les approches des deux côtés convergent", commentait la Commission européenne en septembre 2025, à la sortie du dernier round de négociation.
Au-delà des droits de douane sur les marchandises, Bruxelles et Abu Dhabi espèrent profiter d'importantes opportunités en matière de commerce et d'investissement "dans des secteurs de pointe" tels que l'intelligence artificielle, les énergies renouvelables, l'espace ou la logistique, indiquait un communiqué de presse de la Commission européenne lors du lancement des négociations avec les Émirats arabes unis.
Des applications provisoires... et d'autres qui attendent encore
Une éventuelle application provisoire de l'accord UE-Mercosur, sans attendre l'approbation du Parlement européen, agite le débat politique. Une telle question n'est pourtant pas nouvelle en Europe: signé en 2016, le large accord commercial entre l'UE et le Canada n'a toujours pas été ratifié par dix États membres de l'UE, dont la France qui rechigne à le mettre à l'ordre du jour, mais il est pourtant appliqué à titre provisoire depuis septembre 2017.
D'autres accords sont aussi appliqués à titre provisoire, en attente d'une ratification par toutes les parties, envers une trentaine de pays d'Afrique australe, des Caraïbes et du Pacifique, dont l'Afrique du Sud et la Côte d'Ivoire.
Les Mexicains, eux, patientent également. Le nouvel accord commercial entre l'UE et le Mexique, qui doit remplacer le premier accord bilatéral en vigueur depuis 2000, a été soumis par la Commission européenne aux États membres en même temps que l'accord UE-Mercosur. Mais le feu vert des Vingt-Sept, nécessaire pour permettre à Bruxelles de signer le texte et de déclencher une éventuelle application provisoire, se fait encore attendre.











