INFOGRAPHIES. Un nombre record de Français qui ont un emploi mais un niveau de pauvreté inédit: comment expliquer ce paradoxe qu'on observe en France et pas chez nos voisins?

Les Français n'ont jamais été aussi nombreux à travailler... mais le pays n'a jamais compté autant de pauvres. Avec 9,8 millions de personnes vivant sous le seuil de pauvreté (60% du niveau de vie médian, soit 1.288 euros par mois pour une personne seule, 2.705 euros pour un couple avec deux enfants), le taux de pauvreté en France a atteint 15,4% en 2023. Du jamais vu depuis le début de la publication de cet indicateur par l'Insee en 1996. Il était même de 15,9% en 2024, d'après Eurostat.
Étonnement, le taux d'emploi dans l'Hexagone n'a eu de cesse de croître sur la même période. Au point d'atteindre lui aussi des niveaux inédits. L'an passé, 69% des 15-64 ans occupaient un emploi, soit une progression de 5,3 points en dix ans.
Une spécificité française
Si la mesure du taux de pauvreté est parfois contestée (le niveau de vie médian a tout de même augmenté ces dernières années), son augmentation (+2,6 points en 10 ans) interroge au regard de l'évolution de l'emploi. D'autant qu'elle ne s'observe qu'en France: chez nos proches voisins, la hausse du nombre de personnes en emploi entre 2014 et 2024 s'est traduite par un recul ou une quasi-stagnation de la pauvreté.
En Belgique par exemple, le taux d'emploi a grimpé de 4,8 points entre 2014 et 2024 tandis que le taux de pauvreté a baissé de 4,1 point dans le même intervalle. Même constat en Allemagne (+3,7 points pour le taux d'emploi, -1,2 point pour le taux de pauvreté), en Espagne (+10,1 points vs -2,5 points) ou en Italie (+6,5 points, vs -0,5 point).
Dans une étude récente, l'économiste Pierre Madec de l'Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE) s'est penché sur ce paradoxe français. Il ressort de ses travaux que la hausse du taux de pauvreté ces deux dernières années s'explique d'abord par l'extinction progressive des aides accordées dans le cadre du généreux "quoi qu'il en coûte" déployé pour soutenir le pouvoir d'achat des Français pendant la crise Covid puis la crise inflationniste.
En parallèle, les plus aisés ont bénéficié d'une augmentation de leurs revenus financiers en raison de la hausse des taux d'intérêt lors du pic inflationniste. De la même façon, "il est possible que l’amélioration du marché du travail, associée aux baisses d’impôts mises en oeuvre ces dernières années (impôt sur le revenu, taxe d’habitation, heures supplémentaires,…) aient plus soutenu le niveau de vie des ménages proche du niveau de vie médian que celui des ménages les plus modestes", souligne Pierre Madec. Autant d'éléments "augmentant mécaniquement le taux de pauvreté monétaire" puisqu'ils conduisent à augmenter le seuil de pauvreté.
Forte hausse du nombre de microentrepreneurs et d'apprentis
Si les salariés du privé ne devraient avoir récupéré fin 2025 que les trois quarts du pouvoir d'achat perdu en 2022 et 2023, ce ne sont pas les premiers concernés par la hausse du taux de pauvreté. Au contraire, "les salariés en bas de l’échelle sont protégés par le Smic qui est indexé de manière automatique et avec des clauses de revoyure en cours d’année si l’inflation est forte. Donc ils ont été plutôt bien protégés en 2023", rappelait sur BFM Business Agnès Benassy Quéré, sous-gouverneure à la Banque de France.
L'une des causes de la hausse du taux de pauvreté provient davantage du poids croissant de l'emploi non salarié dans l'emploi total (11,2% en 2023, contre 9,9% en 2013) et notamment des microentrepreneurs. Sur la période, près de la moitié des 1,9 million d'emplois créés l'ont été dans des microentreprises. Or, ces publics perçoivent une rémunération particulièrement faible: 680 euros en moyenne en 2023, d'après l'Insee. Dans le détail, un microentrepreneur sur quatre gagne moins de 80 euros par mois, un sur deux moins de 340 euros et seulement un sur 10 touche plus de 1.780 euros. Le taux de pauvreté des indépendants s'élève ainsi à 19,2% contre 6,6% chez les salariés.
Dernière explication: les aides massives de l'État qui ont boosté le nombre d'apprentis en France (565.000 en 2017, plus d'un million en 2023). D'après l'Insee, les apprentis auraient ainsi représenté à eux seuls environ un tiers des créations d'emplois salariés entre 2019 et 2023. Ce qui a mécaniquement contribué à la hausse du taux de pauvreté, les apprentis étant rémunérés à un certain pourcentage du Smic qui évolue selon l'âge et la progression dans la formation.












