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Une adolescente concentrée sur son smartphone dans sa chambre. (Photo d'illustratrion)

Photo par ROBIN UTRECHT / ANP MAG / ANP VIA AFP

"Un endroit sombre où je me renferme sur moi-même": ces adolescents noyés dans l'algorithme de Tiktok

BFM Business Jeanne Bulant
Des familles accusent TikTok d’exposer leurs enfants à des vidéos qui nourrissent leurs angoisses et fragilités psychologiques. Algorithmes intrusifs, contenus anxiogènes, répétition incessante... Des adolescents, devenus accros au réseau social, racontent à BFM la spirale négative dans laquelle ils disent s’être enfermés, au point d'avoir des idées noires.

Lundi après-midi, Salma a ouvert son application Tiktok vers 16 heures, histoire de faire une petite pause de quelques minutes entre deux révisions. Malheureusement, la pause a pris plus de temps que prévu car l'étudiante en première année d'études de santé (Pass) s'est laissée happée par les courtes vidéos du réseau social chinois pendant pas moins de quatre heures. Une séance de scrolling aussi intensive qu'hypnotisante au terme de laquelle la jeune fille de 18 ans a fini en pleurs.

"Tu tombes sur un Tiktok de ton plus gros trauma décrit à la perfection, puis un deuxième, puis trois et allez c'est bon tu es partie dans le mal pour le reste de la journée", décrit Salma, qui ne peut alors plus décrocher. Ce jour-là, l'étudiante a fini de pleurer vers 20 heures, jusqu'à ce qu'elle décide d'éteindre son téléphone.

Des jeunes orientés vers des contenus dépressifs

La jeune Salma raconte que sa page "Pour Toi" est inondée de vidéos déstabilisantes qui touchent précisément à ses fragilités. Elles semblent résumer sa situation personnelle et ses questionnements intimes, à savoir la difficulté des études de santé et, en tant qu’aînée d’une famille issue de l’immigration en France, le poids des attentes parentales et la pression de la réussite scolaire.

"J'ouvre l'appli pour me changer les idées mais au final ça me rabâche les sujets qui m’affectent le plus et qui m'obsèdent", soupire l'étudiante. Au fil des mois, elle dit s'être socialement isolée et avoir perdu toute motivation, au point d'avoir des idées noires et de remettre en question "son utilité dans le monde".

C'est également ce que vit le jeune Eloan C., 16 ans. Depuis le suicide de son meilleur ami il y a 3 ans à La Roche-sur-Yon (Vendée), le jeune homme est accroché à Tiktok "de jour comme de nuit". Le soir, au réveil, entre les cours et même la nuit... Dès qu'il a un peu de temps, le lycéen de 16 ans se réfugie sur son application favorite, dont il reconnaît être totalement "accro" et avoir beaucoup de mal à se défaire.

Pourtant, il admet volontiers que Tiktok ne lui fait pas passer que du bon temps. "C'est devenu un endroit assez sombre où je me renferme sur moi-même, où je ressasse beaucoup", confie l'adolescent, à qui l'application suggère beaucoup de contenus mélancoliques voire lugubres tout au long de la journée.

Musique mélodramatique, textes tristes sur fonds d'illustrations sombres... Eloan est noyé par ce genre de vidéos qui, selon lui, le paralysent complètement et l'enfoncent dans son état d'esprit... Au point d'avoir déjà eu des idées suicidaires.

"Quand on a des vidéos tristes qui se ressemblent qui tournent en boucle comme ça... Ça te change ton humeur et ta façon de voir les choses", décrit le lycéen, dont les résultats scolaires ont été profondément impactés par cette dépendance numérique et cette noirceur ambiante l'an dernier.

Un algorithme qui nous connaît un peu trop bien

"À la base c'était un passe-temps comme un autre mais le problème c'est que quand on y plonge on y reste accroché, et ça influence notre humeur. Aujourd'hui j'aimerais m'en détacher mais c'est très dur d'arrêter", affirme encore Eloan.

Tout comme Salma, il s'interroge sur l'opacité des rouages internes de Tiktok, notamment la manière dont sont cernées les préférences et centres d'intérêts des utilisateurs. À l'image des cinq familles membres du collectif Algos Victima, qui ont engagé des procédures judiciaires contre l'application après le suicide de leurs enfants, aspirés dans une "descente aux enfers" à cause de Tiktok.

"TikTok sélectionne, hiérarchise les contenus", déplore la mère d'une victime dans les pages du journal Libération. Sa fille, une adolescente de 18 ans harcelée dans son établissement, a vu sa santé mentale plonger après avoir passé des heures sur Tiktok. "Nos enfants ne sont plus maîtres de ce qu'ils regardent" et sont enfermés dans une "prison mentale". Des allégations rejetées par les responsables du réseau social, qui assurent disposer d'outils de modération de ses contenus pour les plus jeunes.

En octobre dernier, Tiktok a balayé les conclusions d'une enquête menée par l'ONG Amnesty International selon lesquelles la plateforme ne respecte pas les obligations qui lui ont été fixées par le Digital Services Act (DSA) européen. Le réseau social assure proposer "une expérience sûre et adaptée à l'âge" et rappelle que neuf vidéos sur dix enfreignant ses règles seraient supprimées avant même d'être visionnées.

Une jeune femme en train de scroller sur le réseau social Tiktok en décembre 2025.
Une jeune femme en train de scroller sur le réseau social Tiktok en décembre 2025. © Photo par IDA MARIE ODGAARD / RITZAU SCANPIX / RITZAU SCANPIX VIA AFP

"Ça fait écho donc on y retourne"

Le risque réside, selon la psychologue clinicienne Elizabeth Rossé, dans le fait que cette sélection de contenus ne soit jamais faite par des êtres humains en capacité d'évaluer la qualité ou la charge émotionnelle d'un contenu.

"L'algorithme va favoriser des contenus pour lesquels vous avez de l'intérêt et si à un moment vous cherchez 'j'ai des idées noires', l'algorithme va le traiter froidement, comme n'importe quelle autre information. Il va alors vous proposer des contenus en lien avec votre phrase comme s'il s'agissait de vidéos de chatons mignons".

Un utilisateur en train d'ouvrir l'application Tiktok sur son smartphone.
Un utilisateur en train d'ouvrir l'application Tiktok sur son smartphone. © Flickr - CC Commons - Focal Foto

Les utilisateurs de la plateforme ont "assez peu d'indications sur la manière dont elle les amènent d'un coin à l'autre de l'application", confirme Océane Herrero, journaliste et autrice du livre "Le système TikTok: comment la plateforme chinoise modèle nos vies", pour qui "l'algorithme peut capter assez rapidement des problématiques perçues comme assez intimes" telles que des traumas, de l'anxiété, de l'hypocondrie, des troubles du comportement alimentaire (TCA), ou des problèmes d'estime de soi...

La spécialiste explique que l'application "capte des signes d'attention qu'on peut lui transmettre (des likes, des vues, des commentaires) pour ensuite nous emmener dans des sortes de communautés d'utilisateurs qu'on ne connaît pas dans la vraie vie, qui vont être à l'autre bout du monde mais qui partagent une expérience".

"Un mécanisme pervers de matraquage"

"À la fois s'identifier aux autres peut avoir quelque chose de réconfortant, de l'autre ça peut normaliser un comportement dangereux: ce sont les deux facettes de l'intégration de Tiktok dans sa dimension intime de la vie", développe-t-elle.

"Ça colle à nos préoccupations, ça fait tellement écho à ce qu'on vit qu'on se sent reconnu et on y retourne", abonde la psychologue, qui décrit "un mécanisme pervers de matraquage qui berne notre système nerveux central et nous enferme dans des formes de bulles". Un entre-soi qui "conduit à un appauvrissement de la pensée et nous conforte dans l'idée que ce qu'on pense, c'est la seule et unique vérité".

Selon la journaliste Océane Herrero, c’est ce "continuum" de contenus qui pose problème: certains mineurs peuvent passer, sans rupture apparente, d’une vidéo où une personne évoque sa dépression à des contenus proposant soudainement des conseils concrets sur "comment se donner la mort".

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Pour elle, cette mécanique explique pourquoi de nombreux parents ont le sentiment de n’avoir "aucune prise sur ce que consomment leurs enfants", avec l’impression qu’une part entière de leur éducation leur échappe désormais, puisqu’elle se joue en ligne.

Vers une interdiction aux moins de 15 ans?

Mi-janvier, l'Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses) s'est appuyée sur pas moins de 1.000 études scientifiques pour pointer les effets délétères des réseaux sociaux sur les 12-17 ans, et plus particulièrement les jeunes filles. "On a pu mettre en avant des dark patterns (interfaces trompeuses, NDLR)", explique Thomas Bayeux, chargé d'analyse socio-économique à l'Anses.

"Ces dispositifs visent à tromper et manipuler l'utilisateur pour capter son attention. De manière plus concrète, on peut citer les notifications, le scroll infini, l'enchaînement de vidéos automatiques ou encore les likes à titre d'illustration", liste-t-il. Or, "les adolescents ont moins de capacités de régulation émotionnelle et comportementale que les adultes, ce qui les rend particulièrement vulnérables", poursuit l'expert.

Dans son rapport l'Anses souligne aussi qu'"un adolescent qui a déjà des difficultés de santé mentale va avoir plus tendance à aller se réfugier sur les réseaux sociaux. L'algorithme va alors détecter ces fragilités émotionnelles et enfermer l'adolescent dans une spirale de difficultés en présentant ce type de contenu", détaille Olivia Roth-Delgado, cheffe des projets scientifiques à l'Anses.

Ainsi en France, le gouvernement tente par tous les moyens de légiférer sur le sujet pour protéger les utilisateurs. Un projet de loi est examiné depuis le 8 janvier par le Conseil d'État afin d'élargir l'interdiction du téléphone portable au lycée et d'interdire les réseaux sociaux aux moins de 15 ans. Un proposition de loi Renaissance pour interdire l'accès des plateformes aux moins de 15 ans doit être débattue à l'Assemblée à partir de ce lundi 26 janvier.

Dans le monde, plusieurs pays planchent également sur le sujet. En décembre, l'Australie est devenu le premier pays à interdire l'accès aux réseaux sociaux aux mineurs de moins de 16 ans. Tout récemment, Meta a d'ailleurs demandé à ce que les législateurs australiens reviennent sur leur décision pour trouver "une meilleure solution".