Pourquoi, dans la course à l'IA, les géants de la tech croient de plus en plus dans les data centers spatiaux
Une fusée porteuse transportant le 12e groupe de satellites Internet en orbite basse décolle du site de lancement commercial de Wenchang, dans la province de Hainan, à l'extrême sud de la Chine, le 16 octobre 2025 - Photo de Luo Yunfei / cnsphoto / Imaginechina via AFP
"C'est dans l'ère du temps". Depuis quelques semaines, les géants de la tech se sont épris d’une nouvelle lubie: déplacer le cloud… dans l’espace. Jeff Bezos présente désormais la Lune comme un "cadeau de l’univers", une plateforme idéale pour lancer de nouveaux projets. Elon Musk, Sundar Pichai et d’autres dirigeants imaginent déjà des centres de données orbitaux alimentés par une énergie solaire illimitée, loin des contraintes terrestres.
Cet engouement n’a rien d’anodin: il intervient alors que la demande énergétique liée à l’IA explose. Aux États-Unis, Donald Trump a proclamé l’état d’urgence énergétique, tandis que les géants du secteur bâtissent leurs propres moyens de production. xAI tourne à la turbine à gaz en attendant mieux, et OpenAI demande l’ajout de 100 gigawatts par an. Un chiffre qui aurait relevé de la science-fiction il y a encore quelques décennies. L’infrastructure terrestre peine déjà à suivre.
Des avantages statégiques
Dans ce contexte, les datacenters spatiaux offrent un avantage majeur: un accès quasi illimité à l’énergie solaire. En orbite, les panneaux captent jusqu’à huit fois plus d’énergie qu’au sol, sans nuit, nuages ou pertes atmosphériques. Cette production continue élimine le besoin de batteries massives et réduit drastiquement les coûts énergétiques.
Leur implantation hors sol évite aussi l’artificialisation des terres, l’usage d’eau pour le refroidissement et les émissions liées aux infrastructures terrestres, tout en renforçant la résilience face aux catastrophes naturelles ou aux tensions géopolitiques.
Ils permettent également de traiter directement en orbite des volumes massifs de données, notamment celles produites par les satellites, limitant la latence, la bande passante et les coûts de transmission. En échappant aux contraintes réglementaires locales, ces installations offrent une nouvelle forme de souveraineté numérique alors que les besoins liés à l’IA et au cloud explosent.
À terme, cette combinaison d’optimisation énergétique, d’efficacité environnementale et de performance pourrait transformer en profondeur l’économie des données. D'autant que les zélateurs des centres de données spatiaux peuvent mettre en avant deux atouts. L'un discutable, l'autre moins.
Le premier revient à dire qu'au cours de sa vie, et malgré la pollution liée à la mise en orbite, le centre de données spatial polluera moins que son équivalent terrestre. Mais est-ce que la question des déchets spatiaux est prise en compte? Idem pour les risques de perdre des unités à cause des radiations, etc.?
Le second point tient à la baisse vertigineuse du coût économique de l'envoi d'un kilogramme d'équipement dans l'espace. Il y a vingt ans, il fallait compter 60.000 dollars pour un kilogramme, et d'ici à 2030, le coût devrait être rapporter à 200 dollars pour la même masse...
Des limites… mais de nombreux investisseurs
Sauf que voilà: les datacenters dans l’espace ne présentent pas que des avantages. Ils posent aussi des limites importantes. Le refroidissement, par exemple, est un vrai défi. Si le froid spatial est un avantage, en l’absence de convection (le transfert de chaleur par le mouvement d’un fluide, ndlr) dans le vide, la chaleur doit être évacuée par rayonnement infrarouge, beaucoup moins efficace que sur Terre.

Il faut donc des radiateurs larges et performants, des fluides spécifiques comme l’ammoniac pour transférer la chaleur, et un isolement thermique optimisé pour protéger les équipements des variations extérieures. Le tout doit rester fiable malgré des contraintes strictes de poids, d’espace et de maintenance dans un environnement spatial extrêmement hostile.
Malgré cela, la course aux data centers orbitaux est déjà bien lancée du côté des États-Unis, et plusieurs acteurs se positionnent simultanément. Ainsi, Starcloud, soutenue par NVIDIA Inception et SpaceX, a récemment testé un satellite dédié à l’exploitation de centres de données en orbite basse, tandis que Lonestar Data Holdings expérimente le stockage et le calcul lunaires après un test près d’un point de Lagrange.
Dans le même temps, Axiom Space promet pour fin 2025 les deux premiers datacenters orbitaux réellement opérationnels, destinés à des clients publics et privés. Parallèlement, Microsoft, Google avec son projet Suncatcher, Relativity Space, Blue Origin et SpaceX annoncent tous leur volonté de déployer d’ici la fin de la décennie des infrastructures cloud et de calcul dans l’espace, transformant progressivement ce qui relevait de la science-fiction en une réalité commerciale concrète.
La Chine aussi dans l'équation
Alors que les acteurs américains font de grandes annonces, la Chine n’entend évidemment pas rester spectatrice de cette nouvelle conquête numérique orbitale. Le 14 mai, une fusée Long March 2D de la CASC, le géant spatial public chinois, a décollé avec douze satellites de l’entreprise privée ADA Space.
Ces engins comptent parmi les tout premiers au monde à vouloir offrir un service complet de cloud orbital: non seulement transférer des données, mais aussi les stocker directement dans des data centers embarqués. ADA Space vise ni plus ni moins que la construction d’un véritable ordinateur en orbite, capable d’atteindre cinq "péta-opérations par seconde et de conserver jusqu’à 30 téraoctets de données".

Les images captées par les satellites seront traitées grâce à une IA embarquée et échangées par communications laser. L’ambition est totale: déployer une constellation gigantesque de 2.800 satellites, en partenariat avec le laboratoire Zhejiang (soutenu notamment par Alibaba) pour faire progresser les infrastructures IA chinoises.
Mais la concurrence se met en place. Madari Space, basée aux Émirats arabes unis et spécialisée dans les data centers spatiaux, avance elle aussi ses pions. L’entreprise vient de conclure un accord avec la société française Latitude pour utiliser ses micro-lanceurs Zéphyr dans le déploiement de sa propre constellation. Une course mondiale s’installe donc aujourd'hui; entre ambitions américaines et chinoises, initiatives du Golfe et technologies européennes, les data centers dans l'espace deviennent... un nouvel espace stratégique.