"Trois mois pour se marier", "Quatre mariages pour une lune de miel"... le commentaire d'émissions de TV passionne sur Twitch (mais irrite les chaînes)

"Nouvelle saison, c'est parti! Je ne sais absolument pas ce qu'il va se passer", annonce le streamer Aminematue, avant de lancer un épisode l'émission américaine Trois mois pour se marier. Pendant plus de trois heures, le créateur de contenus suivi par 2,8 millions d'abonnés sur Twitch va commenter et réagir en direct à la cinquième saison du show.
"Lui, il a de l'oseille (...) Les mecs qui ont des business de vins, c'est top 3 des gens les plus riches de l'histoire", poursuit Aminematue sur sa chaîne Youtube en réagissant au portrait d'un des participants.
Authenticité et succès
Amine est loin d'être le seul à s'essayer au react, du nom de cette pratique consistant à se mettre en scène en réagissant en direct à n'importe quelle émission de TV. Domingo, Jiraya, Océane ou encore OPcrotte: de plus en plus de streamers regardent et commentent toutes sortes de programmes (émissions de télé-réalité, documentaires, débats politiques...) en direct sur Twitch avec leurs spectateurs, invités eux aussi à s’exprimer via le tchat.
Ce qui fait la force de ce type de directs, c’est la liberté de ton et de format (le direct peut durer des heures sans interruption). La promesse implicite est celle de l’authenticité, de la réaction à chaud et sans montage.
"C'est vraiment un format convivial", confie Anne-Laure, une fan des reacts de Kid Lonni, auprès de Tech&Co. "C'est comme une soirée entre amis lorsqu'on commente ou qu'on critique les meilleurs moments d'une émission un peu ringarde."
Sans surprise, ces reacts rencontrent un franc succès. Les directs d'Océane de Quatre mariages pour une lune de miel attirent en moyenne 30.000 spectateurs en simultanée. Ceux d'Etoiles autour de Questions pour un champion tournent autour de 20.000 spectateurs. Les rediffusions des directs d'Amine de 3 mois pour se marier, elles, dépassent régulièrement les deux millions de vues.
C'est grâce aux reacts que Benjamin Valbon, alias Flonflon, s'est fait connaître sur Twitch. "Pendant le Covid, Endemol a remis en ligne des vieux primes de la Star Academy. J'ai proposé à ma communauté de regarder la première saison et ça a cartonné, se remémore-t-il. Un concept qui a permis au vidéaste de passer de 5 à 17.000 abonnés. "Ça m'a permis de structurer ma chaîne autour de la musique."
Une pratique illégale
Petit caillou dans ce modèle économique: dans la majorité des cas, la pratique est illégale. En effet, les streamers sont bien peu nombreux à payer pour les droits de diffusion des programmes.
"Il est possible de réutiliser le contenu d'un autre créateur uniquement si vous en avez acquis les droits de diffusion. Sinon, il s'agit d'une contrefaçon", souligne Me Pierre-Xavier Chomiac de Sas, avocat spécialiste en droit du numérique, à Tech&Co.
Une infraction passible de 3 ans de prison et jusqu'à 300.000 euros d'amende. "Il existe des exceptions au droit d'auteur, comme la parodie, la courte analyse ou la citation. Mais la diffusion d'une émission en intégralité, ponctuée de quelques commentaires sans valeur ajoutée n'en fait pas partie", ajoute-t-il.
Si certains vidéastes évoquent de leur côté une "zone grise" et assurent comme Flonfon apporter une "analyse" et "du contenu critique supplémentaire", Pierre-Xavier Chomiac de Sas n'est pas de cet avis.
"La tolérance actuellement constatée des ayants droits ne veut pas dire légalité ou autorisation tacite ", insiste-t-il. "Ce n'est pas parce que les chaînes ont laissé passer certaines pratiques qu'elles n'y prêtent pas attention et que ce statu quo va durer."
"Le problème, c'est que les vidéastes ont pris l'habitude de rediffuser des programmes sans en demander l'autorisation. Ils ont accumulé des vues, des auditeurs", abonde Hervé Lemaire, directeur de LeakID, une entreprise de lutte contre le piratage. "Mais les chaînes commencent à s'en rendre compte."
Vague de signalements
En effet, les studios de production et les chaînes ne voient pas nécessairement d’un bon œil la réutilisation de leurs programmes sur Twitch. Une partie des ayants-droit dénoncent une récupération illégale de leurs contenus, et donc des audiences de leurs émissions. Ils sont de plus en plus nombreux à lutter activement contre ce piratage en signalant à Twitch les influenceurs en infraction ou en les contactant.
C'est par exemple le cas d'ITV. Le studio de production derrière Quatre mariages pour une lune de miel a contacté l'influenceuse Océane en octobre dernier pour lui demander de supprimer les contenus.
"La production est venue vers moi pour me demander de supprimer les vidéos, donc j’étais très surprise, mais je respecte ça parce que c’est le droit d’auteur. Si ça leur appartient, c’est comme ça, je ne peux rien faire", déclare-t-elle sur Twitch.
Certaines chaînes de télévision et studios passent à la vitesse supérieure pour traquer les piratages sur Twitch en faisant appel à des entreprises spécialisées dans la protection d’œuvres sur Internet. Pour le compte de M6 ou Canal+, la société LeakID (Forward) parcourt internet pour repérer les infractions en ligne au droit d'auteur.
La société a développé un algorithme qui analyse plus d'un milliard et demi de liens par mois en quête d'infractions au droit d'auteur. "Le système recherche automatiquement le contenu des ayants-droit via des mots-clés et la recherche d'images, détaille Hervé Lemaire. "Nos équipes font également des recherches manuellement." Une fois le contenu illicite repéré, l'entreprise demande au vidéaste et la plateforme concernée de supprimer la vidéo. Bon nombre de créateurs de contenus, comme Amine ou Zack Nani ont ainsi vu leurs chaînes suspendues temporairement.
Dépoussiérer les vieilles émissions
Pourtant, selon bon nombre de streamers, la télévision à tout intérêt à trouver des accords avec les vidéastes plutôt que de les sanctionner. En effet, les reacts offrent un second souffle aux émissions télé auprès d'un public plus jeune, ayant déserté le petit écran.
"Les vidéastes ont des clés et un langage qui peut amener les jeunes à regarder d'anciens contenus", confirme Flonflon. "Le problème, c'est que la plupart des chaînes de télévision ne comprennent pas l'intérêt de travailler avec les vidéastes."
C'est par exemple le cas des react d'Etoiles de Questions pour un champion. "J'ai remarqué que pendant longtemps des replays de l’émission sur Youtube stagnaient à 50 vues et sont maintenant à 20.000 vues dont des commentaires qui me citent", observe le streamer Etoiles, interrogé par Konbini. Le jeu télévisé n'a d'ailleurs "jamais embêté" le créateur de contenus concernant les droits de diffusion... qu'il ne paye pas.
Les prémices d'une réconciliation ?
Flonflon, qui a vu ses reacts de la Star Academy supprimés du jour au lendemain par Endemol plaide pour une meilleure communication entre les deux parties. "J'ai essayé de contacter Endemol à plusieurs reprises pour leur proposer de collaborer, je n'ai jamais eu de réponse." Contacté par Tech&Co, Endemol n'a pas donné suite à nos demandes.
Depuis, le phénomène s'est un peu institutionnalisé. Plutôt que de prendre le risque de voir leurs comptes disparaître, les streamers préfèrent aujourd'hui mettre la main au portefeuille. HugoDécrypte et Sardoche ont par exemple passé des accords avec TF1 et France Télévisions pour acheter le droit de rediffuser certains programmes. Ils ont, ainsi déboursé 1.500 euros pour pouvoir commenté en direct le débat de l'entre-deux tour en 2022.
Certains ayants-droit vont encore plus loin et reprennent à leur sauce le concept. C'est notamment le cas d'Amazon, ou d'Arte. Tous les mois dans "Le Dock", la chaîne diffuse un de ses documentaires et propose à plusieurs invités, dont au moins un streamer, de commenter le film. Un pari doublement gagnant. Arte acquiert du trafic sur son site. Les streamers, eux, obtiennent de la visibilité.