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1.300 à 1.500 euros: la vente de faux comptes de livraison explose en ligne

BFM Business Theotim Raguet avec Pierre Berge-Cia
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La revente de comptes en ligne pour des plateformes de livraison se démocratise. Mais cette pratique peut avoir un lourd impact pour les faux livreurs, souvent en situation de vulnérabilité.

L'achat de compte de livreur, et notamment Uber Eats, devient de plus en plus monnaie courante. La pratique permet à des sans-papiers ou à des mineurs de travailler illégalement mais avec plusieurs revers: concurrence, falsification de documents et prix d'un compte très onéreux.

L'influenceur Vany est aussi livreur pour plusieurs plateformes depuis 2016. Par son métier, il fréquente régulièrement d'autres livreurs et connaît bien les problèmes liés aux faux comptes. Il a récemment vu exploser la vente en ligne de faux comptes de plateformes de livraison.

Le livreur raconte: "La location de compte s'est vraiment développée pendant la crise sanitaire. Aujourd'hui, elle est davantage structurée parce qu'il y a la location de compte mais aussi l'achat de faux compte."

Un phénomène qui se structure

Il faut faire la différence entre la location de compte et l'achat de compte. La location, est une pratique qui existe depuis 2018 sur les plateformes de livraison. Elle consiste à prêter un compte, créé légalement, à une personne qui fera coursier à la place du propriétaire contre une somme d'argent.

Pour lutter contre cette pratique, Uber Eats a mis en place en 2019 un système de reconnaissance faciale, afin de prouver que les coursiers correspondent bien au propriétaire du compte.

L'achat de compte est une pratique beaucoup plus récente qui se popularise. Vany décrit les vendeurs de ces comptes comme une "bande de magouilleurs".

Ce compte sera ensuite revendu à un acheteur en moyenne 1.500 euros. Il s'agit généralement d'un mineur ou d'un sans-papiers qui n'a pas la possibilité de se créer un compte lui-même. Pour outrepasser l'authentification de l'application, ce sera la photo de cet acheteur qui sera mise sur le profil. "Pour la reconnaissance faciale, ça va être validé sans aucun problème", poursuit Vany.

"Les gens ne font pas grand-chose pour éviter de se faire cueillir parce qu'il suffit d'aller Facebook ou d'autres réseaux sociaux pour trouver des comptes à louer ou à acheter", note Vany. "Il y a beaucoup d'arnaques aussi et ça se fait à la vue de tout le monde, sur des groupes totalement publics."

Une pratique non sans risque

En réalité, la méthode met surtout le livreur dans une situation très inconfortable puisque son compte peut se retrouver banni à tout moment par la plateforme. "En six mois, voire moins, le compte va sauter", constate Vany.

"Un homme à la gare de Courbevoie a acheté son compte 1.300 euros", raconte le livreur. "Le compte a duré 48 heures de travail. 1.300 euros pour 48 heures de travail, ça pique."

Ainsi, si l'application déduit qu'un compte n'est pas valide, le livreur devra procéder à l'achat d'un nouveau compte s'il veut continuer son activité. "Il y a des gens qui, avant même d'avoir commencé à travailler, ont une dette à rembourser", déplore Vany.

En parallèle, un autre risque reste qu'il est impossible de remonter jusqu'au livreur en cas d'incident. La sous-location permettait de remonter jusqu'au vrai propriétaire du compte loué. Mais Vany affirme qu'"avec ce phénomène d'achat de faux compte, il n'y a personne derrière".

Les autres livreurs impactés

Les plateformes disent lutter contre le phénomène de faux comptes. Uber Eats avaient notamment fermé 2.500 comptes considérés comme frauduleux en 2022. Mais selon Vany, elles profiteraient aussi de la situation des sans-papiers pour se pourvoir d'une main d'œuvre dans "une misère absolument horrible pour pouvoir se différencier".

Cette concurrence et l'émergence de coursiers "prêts à accepter tout et n'importe quoi" impacte Vany et ses homologues livreurs. Entre 2016 et 2025, il constate alors une baisse du prix de la course, passant de 11 euros à 4 euros environ.

Le livreur prend alors pour exemple l'ancienne société de livraison Foodora. Elle faisait partie des plateformes qui rémunéraient le mieux ses coursiers. Mais sa branche française finira par mettre la clé sous la porte en 2018, écrasée par la concurrence.

Vany espère alors "une réponse qui ne peut que venir des pouvoirs publics". Une situation amuse d'ailleurs le livreur puisque "les commissaires à la Défense commandent sur Uber Eats. [...] Les coursiers, lorsqu'ils arrivent, restent à distance car ils ont peur de se faire attraper par les policiers alors qu'ils vont juste récupérer leur commande, ils ne vont pas leur sauter dessus."