Pourquoi les émissions de télé changent de chaîne aussi facilement

Alain Chabat dans la nouvelle version du Burger Quiz. - TF1
Un jour, vous regarderez peut-être The Voice sur M6 ou Questions pour un champion sur TF1. Impensable? Des émissions qui changent de chaine, c’est pourtant devenu un phénomène courant depuis quelques années. Dernier exemple en date, la diffusion sur TMC de Burger Quiz, émission à l’origine diffusée sur Canal + entre 2001 et 2002. Citons également Les Enfants de la télé, de retour sur France 2 après un passage sur TF1 de 1996 à 2016 (et une première diffusion sur France 2 entre 1994 et 1996), ou Pascal le grand frère, de retour sur C8 après avoir connu son heure de gloire chez TF1 entre 2006 et 2013, et un détour par NTF1 (2014-2016).
Non, les chaînes ne se refourguent pas les concepts quand elles estiment qu’ils ont fait leur temps: "Les droits sur ces émissions appartiennent essentiellement aux producteurs", prévient Maxime Guény, journaliste pour le site spécialisé Média +. Les chaînes manquent-elles d’imagination? Elles n’ont surtout pas très envie de prendre le risque de se rater.
"En capitalisant sur de telles émissions, on met en avant de grosses marques, extrêmement bien identifiées par le public. Et donc beaucoup plus faciles à vendre d’un point de vue communicationnel à la télé. Quand vous dites que la Nouvelle Star est de retour, c’est plus simple à vendre que de dire ‘tiens, je vais lancer un nouveau télécrochet nouvelle génération’. Ça parle, ça fait partie de la culture commune", raconte Maxime Guény.
"Les très bonnes idées ne meurent jamais"
Chez Fremantle, une boite de production qui a en catalogue quelques pépites (Une famille en or, le Bigdil...), on confirme que ces programmes "gold" comme on les appelle on de quoi rassurer les chaines. "Les très bonnes idées ne meurent jamais, explique Bruno Fallot, le président de Fremantle. A la télé, tout est cyclique. Même si le format s'essouffle, on le laisse reposer, et il revient après qu'on l'ai modernisé".
S'il n'a jamais l'assurance qu'un "gold" marchera en termes d'audiences ("Celui qui sait à l'avance ce qui va marcher en télé n'est pas encore né"), Bruno Fallot indique que les émissions qui ont un passé sur d'autres chaînes ont un autre avantage: elles permettent de travailler sur d'autres produits plus risqués. "C'est un peu comme un label de musique. Il y a des Alain Chamfort ou des Jean-Jacques Goldman qui permettent de dégager de l'investissement pour développer de nouveaux produits. Quand on fait de la télé, on aime créer, donc ne faire que des golds ne seraient pas super intéressant, même si on doit travailler pour les remettre au goût du jour. Mais un gold va permettre de faire de la presse, de la com, du buzz. Et c'est un des ingrédients du succès", assure Bruno Fallot.
"Un risque d’usure, mais notre métier est de savoir se renouveler et se moderniser"
Et souvent, ça marche. C’est le cas de la nouvelle formule des Enfants de la télé, désormais diffusée sur France 2 et animée par Laurent Ruquier. "Lorsque l’on sait qu’on a un ancien et joli format, nous essayons de l’adapter et de le mettre au goût du jour. Pour Les Enfants de la télé, le bilan est plus que positif, les téléspectateurs sont au rendez-vous. Il peut y avoir un risque d’usure, mais notre métier est de savoir se renouveler et se moderniser", glisse-t-on chez EndemolShine France, qui produit l’émission.
"Les Enfants de la télé sur TF1, c’était devenu un grand talk de divertissement où on parlait beaucoup moins des archives que de la promotion pour la sortie de films. Aujourd’hui, en la reprenant sur France 2, Laurent Ruquier parvient à remettre les archives, l’histoire de la télé, sur le devant la scène", confirme Maxime Guény.
Certaines chaines se sont même pratiquement spécialisées dans le recyclage. A l’image de C8 qui, avec plus ou moins de succès, a ressuscité des programmes comme Le Maillon Faible, A Prendre ou à Laisser, La Nouvelle Star… Depuis la rentrée, elle diffuse également une nouvelle version de Pascal, le grand frère. Son coup de maître restant sans doute d’avoir récupéré Touche pas à mon poste à France 4 en 2012. Au point que la plupart des téléspectateurs ont aujourd’hui sans doute oublié la première vie de l’émission de Cyril Hanouna. A la rentrée, C8 devrait même relancer Avis de Recherche, le mythique programme de Patrick Sabatier des années 80.
"Moins d’attente en termes d’audience sur des programmes plus assez puissants sur des énormes chaines"
"Ils ont fait revenir sur une chaîne où il y a moins d’attente en termes d’audience des programmes qui n’étaient plus assez puissants sur des énormes chaines, remarque Charles Decant, rédacteur en chef du site spécialisé Puremedias. C’est exactement ce qu’il s’est passé avec La Nouvelle Star: quand on fait 1,5 millions en prime sur C8 c’est bien, alors que sur M6 c’est un flop. Je ne suis pas sûr que C8 ait gagné de l’argent, mais à l’époque, la nécessite de la chaîne, c’était la notoriété".
A leur lancement, les chaines de la TNT avaient également besoin de contenus pour exister. Désormais, elles n’hésitent plus désormais à tenter de faire vibrer la corde sensible de leur téléspectateur. "Il y a aussi un rapport très nostalgique. Quand vous remettez à l’antenne d’anciennes marques sur d’autres chaines, le rapport nostalgique est extrêmement puissant. Les gens adorent ces petites madeleines de Proust, qui sont aujourd’hui répétitives à la télévision. Le risque c’est aussi de souffrir de la comparaison avec l’original, qui est souvent sublimé dans la mémoire des téléspectateurs. C’est pourquoi Burger Quiz conserve exactement le même décor, la même mécanique, les mêmes règles du jeu et le même animateur", remarque Maxime Guény.
"Il y a de plus en plus de gens qui se disent que tout a été inventé"
De l'extérieur, la pratique peut faire penser à un manque d'imagination dès lors qu'il s'agit de proposer de nouveaux concepts aux téléspectateurs. "On a de super producteurs, on a des créatifs hors-norme, répond Maxime Guény. Sauf qu’on se rend bien compte que les diffuseurs font face à une concurrence exacerbée qui les oblige à prendre en considération d’anciens formats pour minimiser les risques, tout simplement". Et risque créatif, dans ce milieu hyper-concurrentiel, c'est surtout un risque financier.












