Le courant ne passe plus entre les profs et les parents d'élèves

La rentrée des classes dans une école de Caen, en septembre 2018. - CHARLY TRIBALLEAU / AFP
Parents d’élèves, il est l'heure de se rendre aux urnes. Vendredi et samedi, ceux-ci sont appelés au vote pour désigner leurs représentants au sein de l’établissement scolaire de leur enfant, de la maternelle où ils ont leur mot à dire sur la cantine, par exemple, jusqu’au lycée, où certains siègent dans les conseils de discipline. Le vote sera évidemment scruté par les enseignants, qui entretiennent parfois des rapports aigres-doux avec les parents de leurs élèves, voire pires. Dans une étude à paraître cet automne, George Fotinos, ancien inspecteur général de l’Education nationale, révèle que 48% des directeurs d’école "trouvent que leurs relations avec les parents sont moins bonnes qu’avant". Ils n’étaient que 30% en 2004.
"Je ne sais pas si les rapports se sont dégradés. En tout cas ils ont changé", admet Sandra Guillot-Duhem. Enseignante pendant 17 ans dans l’élémentaire et le primaire, elle a publié en août dernier le livre Parents casse-couilles (éd. L’Opportun). Elle y compile les "perles" des parents d’élèves. "Pourriez-vous penser à acheter des coussins pour les chaises des élèves? Ce serait plus confortable". "Les exercices incendies effraient les enfants, pourrait-on les supprimer?", sont des exemples parmi d'autres. "C’est du second degré, pas de la moquerie. Je suis amie avec beaucoup de parents d’élèves qui ont trouvé ça très drôle. C’est pour dédramatiser ces relations qui s’abîment, comme certains pourraient le dire", raconte-t-elle.
"Avant, l’enseignant était presque au niveau du maire"
Les anecdotes qu’elle rapporte pullulent dans toutes les salles des profs du pays. Mais ce que les enseignants déplorent le plus souvent, c’est surtout qu’on remette en cause leur autorité, leurs méthodes et leur travail avec les enfants.
"Quand j’ai débuté, certaines remarques sur ma façon de travailler ont pu me vexer, assure Sandra Guillot-Duhem. Mais avec l’expérience, je prends les choses avec plus d’humour et bizarrement tout se passe mieux. Il faut dire que le prof n’a plus le même statut. Avant, l’enseignant était presque au niveau du maire de la ville. C’était le Maître d’école, avec une majuscule. Aujourd’hui, on n’a plus vraiment ce statut-là. On est considéré comme les autres, on fait un métier comme les autres. Je suppose que ça peut être difficile pour certaines personnes".
Les familles aussi ont changé, et se permettent sans doute beaucoup plus de choses qu’il y a 30 ans. "La relation est différente, parce qu’on a aujourd’hui des familles qui sont, quel que soit le niveau social, angoissées par l’avenir", explique Jean-Louis Auduc, auteur de Familles-Ecoles: Construire une confiance réciproque (éd. Canopé). "Elles n’ont aucune assurance que leurs enfants vivent mieux qu’eux. Cette situation a une conséquence: il y a de plus en plus de durée d’école, et de moins en moins de certitude que celle-ci débouche sur un emploi. Cette angoisse se ressent dans leur rapport à l’école. D’autant que les familles ne comprennent plus l’école d’aujourd’hui, qui est très différente dans ses matières, dans ses choix, de l’école qu’ils ont pu connaître".
"Les parents sont des consommateurs"
Pour Sandra Guillot-Duhem, "les parents casse-couilles" comme elle les appelle, sont quand même une minorité. "Et il faut prendre au sérieux leurs demandes, elles sont légitimes. Ils nous laissent quand même leur enfant toute une journée, ce n’est pas rien. Il faut beaucoup d’empathie, se mettre à la place du parent", explique-t-elle. Une démarche pas si répandue.
"On n’a pas préparé les enseignants au dialogue avec les familles. On pense que parce qu’ils ont eu le concours, parce qu’ils savent enseigner à des enfants, les enseignants savent communiquer avec des familles dans des entretiens individuels. Mais c’est une compétence qui n’est absolument pas travaillée. C’est le seul métier où on n’a pas d’obligation dans la formation de savoir mener un entretien", regrette Jean-Louis Auduc, qui intervient toujours dans des formations autour de cette problématique.
Un manque dans la formation encore plus criant face à des parents qui réclament de plus en plus un retour sur investissement dans l’enseignement proposé à leur progéniture, et qui se focalisent sur l’intérêt particulier de leur enfant, quand l’enseignant, lui, a une mission collective. "Les parents sont des consommateurs, reprend Jean-Louis Auduc. Ils attendent des résultats. Dans les grandes villes, on a un phénomène de zapping scolaire. L’enseignement privé en France, c’est 20% des élèves. Si je regarde le parcours des élèves en région parisienne, lyonnaise, ou lilloise, je m’aperçois que quasiment un enfant sur deux a fait au moins un an dans le privé. Les parents circulent entre le public et le privé. Et si ça ne marche pas on revient à un autre. Cela implique dans le public une situation où les enseignants se trouvent en difficulté pour expliquer aux parents leur diagnostic par rapport à l’élève. Et dans le privé ça implique une situation où les parents disent 'on paie, donc on doit avoir des résultats'. Quand on n’est pas satisfait, on change d’établissement".












