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L'amnésie d’identité: ils ne savent même plus qui ils sont

BFM Antoine Maes
Cette septuagénaire a été retrouvée inconsciente dans Perpignan en février.

Cette septuagénaire a été retrouvée inconsciente dans Perpignan en février. - Capture d'écran Twitter

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Les cas d’amnésie d’identité, à l’image de celui de la septuagénaire de Perpignan "Marie Bonheur", restent rares, et la science ne sait pas les expliquer précisément pour l’instant.

"Je suis comme un chien perdu sans collier". Elle s’appelle "Marie Bonheur", et son cas a ému la France entière. Retrouvée inconsciente dans les rues de Perpignan en février dernier, cette septuagénaire a dû se résoudre il y a une semaine à lancer un appel à témoins. Victime d'une forme sévère d'amnésie, elle ne se souvient de rien: ni son nom, ni son âge, ni son adresse. Selon France Bleu Roussillon, les premiers témoignages lui ont permis d’éclaircir sa situation, et notamment de retrouver sa véritable identité. Sa mémoire, elle, lui fait toujours défaut. "J’ai vécu quelque chose de traumatisant et j’ai dû mettre des barrières, explique-t-elle à la radio locale. J’ai peur de retomber sur les images de ce que j’ai subi. Je me demande s’il est possible de reprendre ma vie… Est-ce que je vais y arriver?".

Ce genre de cas extrême n’est pas le premier. Cet été, un touriste américain porté disparu à Paris le 14 juillet est retrouvé plus d’un mois plus tard dans un hôpital de Marseille. En 2013, après huit mois à l’hôpital de Thuir (Pyrénées-Orientales), une patiente retrouve son identité après un appel à témoins. La même année, dans J’ai oublié 30 ans de ma vie, Voyage dans le monde d’un homme qui ne vit qu’au présent (éd. Michel Lafont), Jacques-Michel Huret raconte son histoire: en 1987, il se réveille devant l’Opéra de Paris, à 300 kilomètres de chez lui, sans aucun souvenir. Sa famille finira par le localiser, mais ce n’est que le début de l’histoire, puisqu'il doit désormais reconstituer des liens familiaux dont il a oublié l’existence.

"Ces patients-là n’ont pas de lésions massives"

Le genre d'histoire qui inspire le cinéma depuis de nombreuses années, sans que l'on sache exactement ce qu'il se passe dans la tête de quelqu’un qui a oublié jusqu’à son identité. "C’est un syndrome qui reste énigmatique", confirme le professeur Francis Eustache, spécialiste en neuropsychologie.

"Ce n’est pas fréquent, et beaucoup plus rare que ce qu’on appelle les syndromes amnésiques habituels. Eux sont caractérisés par une amnésie antérograde: les gens ont des difficultés à former de nouveaux souvenirs. Dans ce qu’on appelle les amnésies d’identité, c’est principalement une amnésie rétrograde: on va jusqu’à perdre son identité, on ne sait plus si on a des enfants ou des parents. Il y a des lésions du cerveau qui vont entraîner des syndromes amnésiques. Mais ces patients-là n’ont pas de lésions massives, on voit très peu de choses aux examens d’imagerie cérébrale: c’est l’ensemble d’un système qui fonctionne mal, et ça reste assez mal compris".

Des cas du type de celui de "Marie Bonheur", Florian Ferreri, psychiatre à l’hôpital Saint-Antoine à Paris en voit passer "trois ou quatre par an, c’est assez rare". "Le cas d’une personne qui ne se rappelle pas d’elle-même, ne sait pas qui elle est, quel est son parcours personnel, c’est un cas majeur. Parce qu'on ne parle pas simplement du fait de ne pas retrouver la mémoire. On parle de la difficulté à intégrer des souvenirs anciens. Avec la perte parfois de savoirs et d’acquis: un vocabulaire spécifique, une langue étrangère, ne pas reconnaître son conjoint, ne plus du tout avoir de compétences professionnelles alors qu’on était ouvrier qualifié", explique-t-il.

"Des gens qui ont eu un traumatisme dans le passé"

Avant toute chose, il faut partir à la recherche des causes de l’amnésie d’identité. "D’abord, on vérifie que ce n’est pas quelque chose de cérébral: une lésion, une infection… Quand on a éliminé ces causes potentielles, on part sur quelque chose de psychiatrique ou de psychologique, reprend Florian Ferreri. L’hypothèse principale, c’est un traumatisme. Soit des violences, ou des situations extrêmes desquelles les personnes n’ont pas réussi à s’extraire. Et le seul moyen pour ces personnes de se soustraire à une obligation, c’est de l’occulter, d’occulter sa personne. Ce serait en quelque sorte un moyen de protection de l’individu face à un stress majeur".

"Ce sont souvent des gens qui ont eu un petit traumatisme dans le passé, comme une perte de conscience. Et puis après il y a un événement, souvent mixte mais pas toujours, à la fois physique et psychologique, qui provoque ce qu’on appelle parfois la fugue dissociative: les gens partent de chez eux, ne savent pas pourquoi, et sont retrouvés souvent dans des gares ou des aéroports à l’autre bout du pays", reprend Francis Eustache.

"Certaines personnes récupèrent leur mémoire en quelques jours"

Pour traiter ce genre de pathologie, "c’est vraiment du cas par cas", reprend Florian Ferreri. "Certaines personnes récupèrent leur mémoire en quelques jours. Elles ont été rassurées, l’environnement est plus propice et le stress est passé. Un des moyens de se retrouver, c’est d’être confronté à son histoire personnelle".

"Certains auteurs l’appellent le phénomène des petites madeleines: un indice fait que les souvenirs reviennent dans leur plénitude. On leur propose des photos, on leur donne des indices, et dans certains cas ils recouvrent leurs souvenirs", confirme Francis Eustache.

Mais ce n’est pas toujours le cas, et parfois, le déclic ne se produit jamais. "Il y a des patients qui vont rester définitivement amnésiques et qui ne recouvriront jamais leurs vrais souvenirs, assure Francis Eustache. Ils réapprennent ce qu’on leur dit: 'Vous êtes marié à untel, vous avez tant d’enfants'. Mais ils vont réapprendre leur vie par personne interposée, comme si c’était la vie de quelqu’un d’autre, ça restera une connaissance extérieure".