Du Monopoly à Blanc-manger Coco: le retour en force des jeux de société
Thierry avait toujours considéré que les jeux de société, c'était un truc de "nerds". Jusqu'à ce qu'il parte à Rome avec ses deux frères, adeptes confirmés, et qu'ils lui fassent découvrir Citadelle. "On a passé des soirées entières dessus et je me suis marré pendant toutes les vacances", raconte-t-il. Depuis, ce Parisien de 37 ans qui travaille dans la communication s'est débarrassé de ses a priori: "Ça m'est arrivé de proposer de jouer à des jeux de société à des potes qui évoluent dans le même univers que moi, la com', les médias, la mode, et c'était chouette." Depuis, il prévoit même de se rendre lui-même dans une boutique spécialisée pour y chiner des trouvailles: "Ce serait cool que ce soit moi qui fasse découvrir un jeu à mes frères."
Thierry n'est pas le seul à avoir changé son pion d'épaule. Le jeu de société, longtemps réservé aux visites dominicales chez les grands-parents, redore son blason. Dépoussiéré, remis à jour, diversifié, il attire un public toujours plus large, qui ne rougit pas (ou plus?) de passer ses soirées autour d'un plateau cartonné.
"Le jeu de société est devenu tendance"
Selon les chiffres de l'entreprise d'étude de marché NPD Group, l'industrie du jeu de société a représenté un chiffre d'affaires de 342 millions d'euros en 2018 en France; une croissance de 8% par rapport à 2017. Ce qui en fait le plus gros marché d'Europe, devant le Royaume-Uni ou l'Allemagne. 3,7 millions de boîtes de jeux ont été achetées par des adultes pour eux-mêmes et pas pour offrir, soit 30% de plus que l'année précédente. La moitié de ces achats a été réalisée par les 18-35, et pas moins d'un tiers par des plus de 35 ans.
Parmi les jeux les plus vendus de 2019, on trouve de grands classiques comme le Uno ou le Monopoly, mais aussi des jeux plus récents, aux contenus parfois transgressifs, comme le très politiquement incorrect Blanc-manger Coco ou le délirant Burger Quiz, adapté de l'émission du même nom.
"En 2010, on avait 500 jeux qui sortaient en France. Aujourd'hui on avoisine les 1200", détaille Cynthia Reberac, Commissaire générale du Festival annuel des jeux de Cannes à BFMTV.com. Alors que la 34e édition de cette institution démarre ce vendredi, elle explique:
"Le jeu de société est devenu tendance, il ne séduit plus du tout que les passionnés". La spécialiste assure que plus de 110.000 visiteurs se pressent au festival chaque année: "Environ 30% de personnes entre 18 et 30 ans et 40% entre 30 et 50 ans, autant des hommes que des femmes", précise-t-elle. "Quels que soient vos goûts, votre CSP, tout le monde peut y avoir accès." À titre de comparaison, l'événement avait enregistré 20.000 entrées l'année de son inauguration, en 1986.
La technologie au service du jeu de plateau
Le retour en grâce du jeu de société vient, sans doute, d'un besoin de se retrouver, à l'heure où le divertissement se tourne de plus en plus vers le virtuel: "Les Français cherchent un moment convivial, si possible déconnecté des écrans, dans le but de partager ensemble", analyse Cynthia Reberac. Mais les jeux vidéos, les smartphones et les tablettes ont aussi joué un rôle positif:
"On va souvent nous opposer, mais le jeu vidéo nous a beaucoup aidés", analyse Cathy Suignard, propriétaire du Lutin ludique, une boutique spécialisée de Dinan (Côtes-d'Armor). "Il a amené la démocratisation des jeux dans les familles; aujourd'hui, il y a une console dans la plupart des foyers français. Du coup, il a également démocratisé la pensée selon laquelle un jeu de société est possible aussi."
De fait, "les générations actuelles sont plus libres sur leurs choix de divertissement. On ne dit plus 'Maintenant tu as 18 ans, tu arrêtes de jouer'", estime-t-elle auprès de BFMTV.com.
"Un essor depuis deux ou trois ans"
Pour la spécialiste, l'essor populaire du jeu de société a démarré il y a une vingtaine d'année, avec l'arrivée de jeux qui ont révolutionné le paysage. Elle cite notamment le Time's Up, qui a touché un public plus large au point de devenir un classique, ou le Dobble. Depuis, l'intérêt pour ce divertissement d'antan n'a fait qu'augmenter, graduellement. Elle l'assure, les chiffres d'affaires de sa boutique ont été croissants en 19 ans d'existence. "À la base j'avais 60% de jouets et 40% de jeux de société". Depuis quelques années, ces derniers "grignotent de la place, et deviennent (ses) principales ventes."
Même constat du côté d'Asmodee, leader français de l'édition de jeux de société: "le marché s'étend depuis une dizaine d'années, mais il y a vraiment eu un essor depuis deux ou trois ans", estime Nicolas Benoist, directeur produit et communication de l'entreprise, pour BFMTV.com.
Mise à jour 2.0
Le jeu de société a aussi dû prendre le tournant de la technologie. Avec notamment le jeu Unlock, récompensé au Festival des jeux de Cannes en 2017, un jeu de carte avec une application smartphone qui fait office de maître du jeu. En deux ans, il s'est écoulé à plus d'un million d'exemplaires. "C'est énorme, pour un jeu de société", indique Cynthia Reberac.
Elle cite également les bienfaits des réseaux sociaux sur le marché du jeu de société: "Que ce soit YouTube, Facebook, Twitter ou Instagram, toutes ces plateformes ont permis aux joueurs de partager des parties, des achats, des découvertes, et à des communautés de joueurs de se créer.
Un esthétique soignée pour un "produit d'excellence"
Sans compter les blogs et autres cites dédiés, tels que Tric Trac en France ou Board Game Geek aux États-Unis, qui relayent les nouveautés à un public d'adeptes, ou le fait que les jeux soignent de plus en plus leur esthétique:
"Un jeu moche, c'est un jeu qui est mort", estime Cynthia Reberac. L'esthétique est valorisée depuis 10 ans. On pense que c'est arrivé en 2009 avec Dixit, l'un des premiers vrais beaux jeux. Il a donné un coup de pep's à l'illustration dans ce secteur. Aujourd'hui, le nom de l'illustrateur est enfin noté sur les boîtes de jeu."
Plus les jeux s'améliorent, plus le public s'y intéresse et plus il devient exigeant: "Les gens deviennent connaisseurs, ils n'achètent pas n'importe quoi. Il faut de la qualité, du graphisme, des produits d'excellence", explique Nicolas Benoist.
Alors, pour s'assurer que les produits se surpassent, Asmodee a mis en place des structures appelées "studios", dont le but est de mettre les produits sur pied: "Ce sont des incubateurs d'idée. Soit on crée avec des créateurs en interne, soit on nous envoie des concepts. Et ils testent les jeux, les améliorent. Comme un fabriquant de téléphone améliore ses caméras."
Difficile reconnaissance
"À l'heure actuelle, l'auteur de jeu n'a pas de statut", regrette toutefois Cathy Suignard. "Un jeu de société n'est pas reconnu comme un objet culturel; une règle est considérée comme un mode d'emploi par l'administration française, alors qu'il y a un travail énorme, une vraie création de l'auteur."
En 2016, elle a co-fondé le Groupement des boutiques ludiques (GBL) afin de valoriser le travail des ludicaires dans un effort commun. La structure regroupe aujourd'hui 140 boutiques (sur un total de 800 en France, selon Cynthia Reberac).
Mais la démocratisation de ce loisir devrait poursuivre sur sa lancée, grâce aux nombreux bars à jeux et autres cafés ludiques, où adeptes comme novices peuvent se retrouver autour de jeux de société. Les boutiques spécialisées fleurissent. Sans compter les escape games, dont la popularité est désormais assise, qui finissent d'instaurer l'idée que jouer n'est pas réservé aux enfants.












