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"Dire sa vérité": une expression de plus en plus possessive 

BFM Robin Verner
François Fillon.

François Fillon. - BFMTV.COM via nuagedemots.co

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SEMANTICS DE LANGAGE - Tics verbaux, éléments de langage inconscients, ou simples modes, la langue est très perméable à l'air du temps. Tel mot surgi de nulle part s'impose brusquement partout. Chaque semaine, BFMTV.com décortique l'une de ces curiosités. Ce vendredi, nous nous intéressons à ceux qui "disent leur vérité".

Le procès des époux Fillon a débuté cette semaine. Et ce jeudi a vu les débuts des explications à la barre du tribunal correctionnel de Paris de l'ex-chef du gouvernement et candidat à la dernière élection présidentielle, François Fillon, et de sa femme Penelope. Il s'agit pour la justice de mettre au clair la situation de la seconde par rapport au premier: Penelope Fillon a-t-elle réellement été la collaboratrice parlementaire de l'ancien leader des Républicains, ainsi que de son suppléant Marc Joulaud, bien que discrètement, ou a-t-elle profité d'emplois fictifs? 

"Dire sa vérité devant les Français" 

François Fillon et Penelope Fillon, comme tous justiciables, entendent eux faire entendre leur voix, ou, plutôt, comme leur entourage n'a pas manqué de le formuler ces dernières semaines, de "dire leur vérité". 

Peu avant les premières audiences, François Fillon participait à l'émission politique Vous avez la parole de France 2. L'un de ses proches confiait alors à Europe 1 qu'il entendait "dire sa vérité devant les Français". Sur la même ligne, l'avocat Antonin Lévy défendait au même moment, auprès du Monde, l'initiative de son client: "Il veut parler sans intermédiaire, dire sa vérité."

La langue française permettant de belles variantes, on admettra aussi le "il a à cœur de donner sa vérité" de Bruno Retailleau, patron des Républicains au Sénat. On note aussi que dès 2018, dans un épisode de Complément d'enquête du mois de mars de cette année-là, Bernard Larvol, ancien conseiller en communication de François Fillon, croyait savoir: "Il ne manquera pas un jour de rétablir sa vérité". 

Ainsi, quand il s'agit de vérité, le possessif ne quitte plus le substantif. Il n'en a pas toujours été ainsi. Car, tandis que François Fillon n'imaginait pas le général De Gaulle mis en examen, on peine aussi à l'imaginer s'introduire sur un plateau de télévision pour prendre le monde à témoin de "sa vérité". François Mitterrand, quant à lui, se risquait tout juste en 1969 à évoquer sa "part de vérité".

Relativisme contemporain 

Contacté par BFMTV.com, Bernard Cerquiglini, linguiste et auteur entre autres de Enrichissez-vous : parlez francophone ! Trésor des expressions et mots savoureux de la francophonie, a ouvert quelques pistes afin d'éclairer cette étrange tournure. "Symptomatique du subjectivisme contemporain? Et du relativisme? Il n'est plus une seule vérité... Chacun à la sienne", commente-t-il, ajoutant même: "On n'est pas loin des infox". 

Décomposons l'intuition du linguiste. Difficile en effet de ne pas voir une montée en flèche d'une forme aiguë d'individualisme dans la puissance nouvelle des possessifs, et leur omniprésence. Car le "subjectivisme" est la doctrine qui prétend réduire la réalité à l'appréciation d'un individu.

Le droit contre la boîte de Pandore 

Le "relativisme" est alors très proche. "Notre vérité" après tout a peu de chance de s'imposer à nos voisins, ni la leur à nos esprits d'ailleurs. Et le mis en cause martelant "sa vérité" semble jeter le soupçon sur les instances chargées en principe d'aider à la manifestation de la vérité, si ce n'est à son établissement. D'ailleurs, dans la déclaration de maître Antonin Lévy citée plus haut, "dire sa vérité" pour François Fillon semble aussi important que le faire "sans intermédiaire".

A trop "dire sa vérité", on risque cependant d'ouvrir une boîte de Pandore: estomper les frontières séparant les faits d'une sensibilité et d'un point de vue. Le 11 mars prochain, le tribunal correctionnel de Paris rendra quant à lui son verdict et tranchera entre la version des Fillon et celle de leurs détracteurs. Il dira alors le droit, si ce n'est la vérité.