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"Ça me fait encore mal": ces adultes marqués à vie par le harcèlement scolaire subi plus jeune
"C'était tous les jours, tout le temps, dans les couloirs, dans la cour de récréation", raconte à BFMTV Matthieu Meriot, 26 ans. Des insultes, des coups, des bousculades, des jets de nourriture à la cantine. Le garçon devient le souffre-douleur d'une bande de collégiens puis du collège.
"Je ne comprenais pas ce que j'avais fait pour mériter ça. J'ai fini par penser que c'était normal."
L'adolescent vit un calvaire. À tel point qu'il se mutile et fait trois tentatives de suicide. L'écriture de son livre Un Enfer scolaire lui fera beaucoup de bien. Mais s'il va mieux aujourd'hui, Matthieu Meriot reste profondément marqué par ses longues années de harcèlement.
Une claque dès que le professeur a le dos tourné
Tout comme Noémya Grohan, 37 ans, pour qui le harcèlement a commencé dix jours après sa rentrée de sixième. Deux filles lui donnent un surnom dévalorisant en lien avec son apparence physique. "Ensuite, elles se sont attaquées à mes vêtements qui n'étaient selon elles pas à la mode", se souvient-elle pour BFMTV. Elle tente d'abord de les ignorer, puis de leur répondre; en vain.
"Voyant qu'aucune stratégie ne marchait, je me suis complètement renfermée sur moi-même."
La fillette est mise à l'écart. Ses anciens camarades d'élémentaire lui tournent le dos, témoins silencieux du harcèlement qu'elle subit quand ils n'y participent pas. Car très vite, d'autres élèves se joignent aux deux premières harceleuses. C'est comme un jeu. Les violences deviennent quotidiennes. Noémya Grohan finit par penser qu'elle les a méritées, comme elle le confessera, elle aussi, dans son livre De la rage dans mon cartable.
"C'était une claque sur la tête dans le bus ou en classe dès que le professeur avait le dos tourné. Des moqueries, des bousculades, des croche-pieds. Ça a duré quatre ans."
Quatre années qui entament sérieusement son estime d'elle-même. Même si son entrée au lycée met un terme au harcèlement, Noémya Grohan décroche. "J'avais perdu confiance en moi, j'avais trop encaissé, j'allais très mal." Ce sont ensuite des années de dépression, d'échecs universitaires et professionnels.
"J'ai très peur du regard des autres"
Car le harcèlement scolaire laisse souvent de profondes séquelles. "J'ai toujours beaucoup de mal à aller vers les gens. Et j'ai très peur du regard des autres", confie à BFMTV Andréa, une secrétaire de 32 ans. Une récente étude publiée dans le Journal of Neuroscience a montré les effets durables du harcèlement sur le cerveau, notamment dans les zones impliquées dans la gestion du stress, des émotions et des relations sociales.
Andréa est en CM1 quand elle commence à être harcelée. Ce sont des moqueries sur son poids, son corps, son apparence. "Quand j'en ai parlé au directeur de l'école, en gros, il m'a reproché de ne pas me défendre." Au collège, pas mieux: après une chute provoquée par l'un de ses harceleurs qui lui entaille le front, on lui répond que c'est elle qui n'arrive pas à s'intégrer.
Car pour la plupart des personnes interrogées, dénoncer le harcèlement subi a rarement suffi à l'arrêter. Dans les années 1980-1990, la lutte contre le harcèlement n'est pas la priorité d'aujourd'hui; le mot même de harcèlement scolaire est rarement prononcé. Ce sont des enfantillages, des blagues, des jeux d'enfants, on ne voit pas le mal.
Certaines violences se font pourtant parfois sous les yeux des adultes. Noémya Grohan dépeint ce cours de musique, en troisième, quand l'une de ses harceleuses se lève pour prétendre aller à la poubelle et lui colle un chewing-gum dans les cheveux - la classe est hilare.
"Le professeur a tout vu, il n'a eu aucune réaction. Ça a légitimé les harceleuses et ça a nourri mon sentiment de culpabilité."
"J'étais le chien qu'on traîne en laisse"
Un sentiment souvent partagé par les victimes de harcèlement, notamment par Sabine, 48 ans. Elle a pourtant parlé à ses parents du harcèlement qu'elle subit au collège. Mais ils ne l'entendent pas. Leur réaction est à l'image de la société de l'époque: la culpabilité est inversée. "Si ça n'allait pas à l'école, c'est que je n'arrivais pas à me faire des amis", s'indigne-t-elle pour BFMTV. "C'était de ma faute."
Pourtant, plus de trente-cinq ans après les faits, Sabine n'a rien oublié. Comme cette fois où l'un de ses harceleurs la poursuit, bâton à la main qu'il lance dans sa direction. "Je courais, je courais et j'entends encore le sifflement du bâton qui passe juste à côté de ma tête." Ou cette grande tape dans le dos en classe qui la fait suffoquer alors qu'elle est déjà en larmes.
"C'était d'une violence inouïe. Ça me fait encore mal", se remémore-t-elle avec émotion.
Elle fera deux tentatives de suicide et ne parviendra pas à poursuivre ses études supérieures. "Ça a détruit mon avenir, j'étais trop perdue."
Le harcèlement peut parfois commencer très tôt. C'est ce qu'a vécu Cédric Cano, 22 ans, diagnostiqué d'un trouble du spectre-autistique et HPI, aujourd'hui étudiant en master 1 d'histoire. Alors qu'il entre en maternelle, le garçon a un retard de langage. Ses harceleurs s'y engouffrent. "Les enfants me faisaient faire des jeux de rôle humiliants. J'étais le chien qu'on traîne en laisse", détaille-t-il à BFMTV.
Avec le temps, rien ne s'arrange. Ce sont ensuite des surnoms humiliants et des insultes, on le traite d'idiot, d'incapable, d'"encyclodébile", lui qui figure pourtant dans les meilleurs de sa classe et qui remporte des tournois de tennis de table.
"Je rentrais tous les soirs en pleurs"
Il suffit de rien pour devenir une cible. Océane, une étudiante âgée de 20 ans, avait des lacunes en lecture. "C'était en cinquième, une fille a commencé à se moquer de moi", retrace la jeune femme pour BFMTV. Son harcèlement ne cessera qu'avec son entrée au lycée.
L'adolescente est alors terrorisée, dès le réveil. "J'y pensais le matin. Je pensais au chemin que je devais faire à pied après la descente du bus, passer devant le gymnase pour aller jusqu'au collège. Je savais qu'elle habitait dans le coin."
"J'avais peur de la croiser, peur qu'elle m'attaque et qu'elle me fasse un coup en douce."
Un traumatisme au long cours pour les victimes. Florent Bourg, 30 ans, responsable d'un magasin de proximité, reste hanté par le harcèlement qu'il a connu en classes de sixième et seconde. "On m'appelait 'Bouboule' ou 'la boule'", évoque-t-il pour BFMTV. Mais ce n'est pas tout. Il y a les brimades, les bousculades, les coups. "C'était horrible. Je rentrais tous les soirs en pleurs. J'avais l'impression d'avoir une cible sur toute la surface de mon corps."
"Ça détruit une vie"
Le pire, ce sont les quatre mois qu'il passe en internat lors de son entrée au lycée. "Mes colocataires de dortoir ont suspecté une homosexualité dont je n'étais moi-même pas conscient. C'est parti de plus en plus dans l'horreur, un florilège de l'horreur. Tous les jours il y avait quelque chose de nouveau." Comme cette fois où son lit est aspergé de liquides en tous genres. Il fait des cauchemars, des insomnies et perd du poids.
Un "enfer" qu'il évoque dans son livre Qu'est-il devenu? et qui s'achève quand ses parents le changent de lycée - lui qui n'a pourtant rien dit mais dont l'état de santé laisse tout deviner. Le dernier soir, Florent Bourg a droit à une nouvelle "blague": fermement maintenu par plusieurs lycéens, il est aspergé d'eau pendant vingt minutes.
"Ça m'a coûté mon adolescence", confie Georges, 34 ans, à BFMTV. Il décrit comment ses années de harcèlement - du début du collège à la fin du lycée - l'ont longtemps poursuivi. "J'ai encore des relents parfois, je peux très mal prendre les choses et devenir agressif (...) Ça détruit une vie."
"Comme si je n'avais pas survécu à tout ça pour rien"
Un harcèlement qui a d'ailleurs tracé sa voie professionnelle. Georges a d'abord été animateur périscolaire et directeur de centre de loisirs pour "réparer mon enfance", dit-il. Aujourd'hui, lui qui se fait une mission de se mettre au service des autres est accompagnant éducatif et social auprès d'adultes autistes.
"Le harcèlement m'a beaucoup fait souffrir, mais il a aussi fait ce que je suis."
Noémya Grohan - qui se cachait à la récréation pour rester invisible "comme si je n'existais pas" - a quant à elle fait de ses années de harcèlement son métier. Elle a fondé sa propre association, Génér’action solidaire, et fait désormais de la prévention dans les établissements scolaires des Alpes-Maritimes. "Le fait d'avoir trouvé un sens en étant utile aux autres, c'est comme si je n'avais pas survécu à tout ça pour rien."
D'après une note d'information de la direction de l'évaluation, de la prospective et de la performance publiée en juillet dernier, 3% des écoliers, 5% des collégiens et 3% des lycéens sont harcelés. Rapporté aux effectifs, cela représente près de 425.000 enfants.
3018: numéro unique contre le harcèlement
Le 3018 est le numéro national contre toutes les formes de harcèlement, y compris cyberharcèlement, concernant les jeunes, enfants et adolescents. Gratuit, anonyme et confidentiel, il est ouvert aux élèves, parents et professionnels 7 jours sur 7, de 9 heures à 23 heures pour tout renseignement ou signalement. Une application mobile est aussi disponible.













