Côte de bœuf et opération de com': quand Giscard d'Estaing allait dîner chez les Français

Une particule aux échos aristocratiques, un château familial, un style de vie de grand bourgeois, des études dignes d'un mandarin: Valéry Giscard d'Estaing, qui s'est éteint ce mercredi à 94 ans, avait plus d'atouts pour s'imposer dans l'élite que pour casser la croûte dans les foyers des classes modestes. Valéry Giscard d'Estaing, successeur de George Pompidou à la tête de l'Elysée après l'intérim d'Alain Poher, a d'ailleurs été poursuivi sa vie durant par une image de froideur et de raideur.
Mais, président à l'époque du triomphe des tables en formica et de la démocratisation de la télé en couleur, Valéry Giscard d'Estaing a cherché à tomber la veste pour mieux briser la glace avec l'opinion. Au début de son mandat, le chef de l'État a ainsi multiplié les dîners chez les particuliers.
Prélude à l'Élysée
Comme un prélude à ces déplacements, Valéry Giscard d'Estaing invite d'abord les éboueurs de l'avenue Marigny, dans le 8e arrondissement, à prendre le petit déjeuner à l'Elysée. Quelques heures plus tard, l'un de ces travailleurs raconte ce rendez-vous impromptu pour les caméras du journal télévisé de 13h: "Il nous a invités à boire un café ensemble. C’était dans le salon. On a déjeuné ensemble." "Non, on ne savait pas qu’il allait nous recevoir. C’était une surprise", assure-t-il encore. Il ajoute: "Il nous a demandé de quel pays on venait. On lui a dit qu’il y avait un Sénégalais et deux Maliens. Et puis il nous a demandé à quelle heure on commençait à travailler."
"Panique" en cuisine
L'année 1975 passe du petit-déjeuner aux dîners. De janvier à décembre, il frappe en effet, avec son épouse Anne-Aymone, à la porte de familles qui en ont fait la demande ou que son cabinet a approché. C'est au soir du 22 janvier qu'il partage ce premier souper avec ses concitoyens. Pour une première, ses services ont bien fait les choses: il atterrit chez le couple Cucchiarini, en terrain conquis. Le mari, Claude, est artisan-encadreur, comme le rappelle ici RTL, et a fourni des cadres à Valéry Giscard d'Estaing pour enluminer sa collection artistique personnelle depuis la période où celui-ci dirigeait le ministre des Finances au Louvre.
Dans la mesure où la soirée est une idée de l'Élysée, sa perspective a levé une tempête sous le crâne de Louise Cucchiarini. Dressant le récit du dîner auprès de l'ORTF peu après, elle avoue: "J’ai beaucoup paniqué. Ce qui vient à l’esprit tout de suite, c’est l’organisation, c’est le menu."
Si elle affirme avoir voulu rester "simple" au moment de préparer le repas, force est de constater qu'elle a déployé un effort particulier: potage de cresson en entrée, bar sauce mousseline, côte de boeuf et jardinière de légumes, fromage et charlotte aux fraises nappée de crème anglaise.
"On a parlé comme si on était autour d’une table entre amis. On a parlé de toutes sortes de choses: la faim dans le monde, les problèmes sociaux", pose encore Louise Cucchiarini.
"Toute la famille était là"
Dans la foulée de ce dîner, qui s'est tout de même déroulé au sein de la petite bourgeoisie et dans un appartement, précise alors le New York Times, de la rive gauche de Paris, Valéry Giscard d'Estaing décide de s'exporter dans d'autres milieux. A chaque fois, les caméras assurent le service après-vente. "Le président est arrivé, il était 20h20. Toute la famille était là, mes parents étaient là, et mon futur gendre", confie ainsi une Française ayant reçu le chef de l'État, depuis le lieu où elle exerce son activité, en l'occurrence une caisse de supermarché.
Un chauffeur poids-lourds, présent lors du dîner, se souvient devant les journalistes des conversations qu'il a eues avec Valéry Giscard d'Estaing: "Le président m’a demandé les trajets, le trafic que j’effectuais, sans chercher parce que le président est très renseigné."
Une opération dîner presque parfaite
Le point d'orgue de cette tournée des popottes si soigneusement organisée prend place sous un toit d'Orléans, comme le souligne ici France Bleu, au soir du 31 décembre 1975. Ce sont les époux Baschou, Jean et Annick, parents de six enfants alors âgés de 5 à 21 ans, qui reçoivent le président de la République et la première dame. Un couple d'amis, également invités ce soir-là, tombe des nues en découvrant les arrivants surprises. Pour l'ORTF, Annick Baschou insiste: la stupeur dissipée, tout s'est passé à la bonne franquette.
"Cela s'est passé très amicalement, comme lorsqu'on reçoit des amis chez soi. Monsieur et madame sont arrivés vers 20h45, nous avons pris l'apéritif, nous nous sommes mis à table et nous avons bavardé de choses et d'autres à bâtons rompus. Ils sont repartis vers 1h30", dit-elle. Puis, on détaille le menu: "Alors nous avons commencé par un plat de jambon, offert par le président. Nous avons ensuite mis du lapin, avec des haricots verts du jardin."
"Ce sont des personnes très simples, très agréables et avec qui la conversation est très aisée. Je me suis aperçue que c’était très facile d’être simple avec eux", achève-t-elle.
Car c'est bien là l'un des attendus du sujet bien sûr: les Français ayant accueilli le chef de l'État, charmés, flattés et sans doute un peu intimidés, sont toujours dithyrambiques à l'égard des Giscard. Pourtant, ces sorties disparaissent bientôt de l'agenda présidentiel. Et en 1981, le maintien rigide de Valéry Giscard d'Estaing est remplacé par la rondeur apparente de François Mitterrand, à l'âme plus marmoréenne pourtant. Ces opérations de communication parfaitement huilées n'auront pas réussi à convaincre les Français que le président de la République était de leur monde.












