Guerre en Ukraine: comment la télévision russe couvre-t-elle le conflit?

Dmitri Kisselev, journaliste-star de Russia-1, er Vladimir Poutine, en 2018 - SERGEI CHIRIKOV / POOL / AFP
L'invasion russe en Ukraine se joue également dans les médias. Au lendemain de l'intrusion de la journaliste Marina Ovsyannikova lors du journal télévisé le plus suivi en Russie, au cours duquel elle a brandi une pancarte appelant à la fin du conflit et à se méfier de la propagande de son propre employeur, de nombreuses questions se posent quant à la manière dont les Russes perçoivent cette guerre.
Déjà fortement restreint par le régime de Vladimir Poutine, le journalisme se heurte en Russie à de nouvelles entraves depuis le début du conflit ukrainien. Le 4 mars dernier, avec l'appui de la Douma, Vladimir Poutine a promulgué une nouvelle loi introduisant de lourdes peines de prison pour toute personne publiant des "informations mensongères" sur l'armée. De facto, l'utilisation de mots comme "guerre" et "invasion" a été bannie des médias et les contrevenants encourent des sanctions pouvant aller jusqu'à 15 années de prison.
Contre-vérités et propagande
Dès lors, la quasi-majorité des médias russes, publics ou privés, doivent se résoudre à partager la version officielle des faits, celle délivrée par le Kremlin. Comme l'illustre Franceinfo dans un article consacré au sujet, la chaîne russe NTV, pourtant peu avare en critiques, se borne à employer les verbatims de la Place-Rouge et évoque des "opérations militaires" ou des "opérations de maintien de la paix", les mêmes termes employés par Vladimir Poutine aux premières heures du conflit.
Même topo pour la chaîne publique Russia-1, réputée proche du pouvoir et de Vladimir Poutine. Dans un édito virulent, Dmitri Kisselev, l'un des journalistes phares du média, livre sa vision toute personnelle du conflit en cours.
"Si nous n’étions pas intervenus maintenant, d’ici trois ans, l’Ukraine aurait été membre de l’Otan grâce aux milliards américains, avec une autre armée, avec les bases et les ports de l’Otan en territoire ukrainien, avec des fusées de portée mortelle pour nous, et avec le statut d’état nucléaire. Trois ans plus tard, le régime russophobe et nazi en Ukraine aurait été encore plus puissant. Voilà le scénario que nous, grâce à Vladimir Poutine, avons réussi à éviter", affirme-t-il, selon une traduction réalisée par BFMTV.
Un invité coupé par le présentateur
Parmi les sanctions imposées à la Russie, l'impossibilité pour les chaînes proches du pouvoir de diffuser hors des frontières. Dernièrement, Youtube a également suspendu les comptes de ces dernières dans le monde entier. Plusieurs médias anglo-saxons sont pourtant parvenus à accéder aux programmes et ont pu constater la désinformation à laquelle les Russes devaient faire face. Parmi les techniques utilisées, souligne le Washington Post, l'utilisation de témoignages d'Ukrainiens pro-Russes qui voient l'arrivée des forces russes comme une "libération."
"La télévision russe, toute la journée, répète la même chose, qu’il s’agit d’une opération militaire pour combattre le génocide qui vise les populations russophones d’Ukraine. La population le croit en large partie, sauf les jeunes, car ça fait des années qu’ils sont abreuvés par cette propagande officielle. Par ailleurs, toute la journée aussi, ils regardaient des films qui étaient des films de la Deuxième Guerre mondiale qui montraient toujours des Ukrainiens nazis. Tout cela a été porté pendant des années, c’est pour ça que la population le croit aujourd’hui", confirme à BFMTV Sylvie Bermann, ancienne ambassadrice de France en Russe.
Sur les chaînes russes, il n'est pas non plus question d'évoquer les pertes humaines russes, et les soldats de l'armée du Kremlin sont une nouvelle fois présentés comme des héros libérateurs du peuple ukrainien.
La semaine passée, Vladimir Eranosian, vétéran de la marine russe, avait bien tenté d'évoquer les morts russes, en vain, sur Zvezda TV, un média cornaqué par le ministère de la Défense russe.
"Nos fils qui sont là-bas sont en train de mourir. De Donetsk à Lougansk, nos forces spéciales meurent", lance-t-il, avant d'être violemment coupé par le présentateur, Alexei Gudoshnikov, qui lui intime l'ordre de se taire.
Des journalistes va-t-en guerre
Certains médias n'hésitent pas à aller plus loin. Comme l'a repéré Quotidien, la chaîne publique Rossiya-1 propose un programme présenté par Vladimir Soloviev, journaliste devenu pierre angulaire de la propagande du Kremlin.
Dans son émission, ce dernier menace directement les pays qui se mettraient en travers du chemin russe. "Aucune sanction ne nous interdit pour l’instant de ne pas nous arrêter aux frontières de l’Ukraine, et perdu pour perdu, rien ne nous empêche de réduire le monde entier en cendres. Nous ne le ferons pas maintenant mais on va faire un gros 'boum', ça c’est sûr", dit-il.
Pire, Vladimir Soloviev encourage également Vladimir Poutine à aller plus loin dans son invasion et à s'en prendre à d'autres pays.
"Si je comprends bien ce qu’on nous dit sur la Moldavie et la Géorgie, les pays qui ne sont pas l’Otan, c’est ‘envahissons-les’", tandis qu'un des invités en plateau appelle à pendre "les terroristes ukrainiens."
Un contrôle de plus en plus fort
La collusion entre les médias et le régime de Poutine n'est pas nouvelle. Comme l'explique Ivan Chupin, maître de conférences en science politique à l'Université Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines, dans son article nommé Des médias aux ordres de Poutine?, l'actuel président russe aurait commencé sa prise en main des médias dès son arrivée au pouvoir.
"La reprise en main par l’exécutif des médias débute en 2000 avec l’arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine. Lors du naufrage du sous-marin Koursk, certaines chaînes avaient à l’époque mis en cause l’organisation des secours et le refus de l’État d’accepter une aide internationale, ce qui avait fortement déplu au nouveau président", explique-t-il.
Depuis, le contrôle s'est fait de plus en plus fort et l'État possède désormais une large majorité des chaînes de télévision. "En 2005, l’État a même créé une chaîne, Russia Today, pour défendre sa vision de la Russie à l’étranger", ajoute-t-il. Quelques jours après le début du conflit, ce média a été suspendu en Europe.
"Certains journalistes font état de reportages directement commandés par le Kremlin, dont la chaîne NTV s’est fait une spécialité. [...] De plus, certains contenus sont traditionnellement passés sous silence, à l’image de la vie privée de Vladimir Poutine", conclut-il.











