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Des livres censurés ou contestés mis à disposition par des particuliers dans une boîte à livres de Nevoto en Californie.

Poppy the blacklisted bookshelf

"La purge des bibliothèques doit cesser": comment des Américains tentent de lutter contre la censure de livres

BFM Jeanne Bulant
Aux États-Unis, des milliers de livres sont chaque année retirés des bibliothèques, écoles publiques et universités sous la pression de parents et de groupes conservateurs. Face à cette montée de la censure, des citoyens américains attachés à la liberté d’expression et au droit de lire s’organisent pour y résister. Un an après le retour de Donald Trump à la Maison Blanche, ils racontent à BFM.

"La meilleure façon de me faire faire quelque chose, c’est de me l’interdire". Au sein de son club de lecture basé à Seattle (Washington), Caitlyn Woolfe et ses amies piochent exclusivement leurs lectures mensuelles parmi la longue liste de "banned books", ces milliers de livres qui disparaissent des écoles, des bibliothèques et des librairies de certains États tels que le Texas ou la Floride ces dernières années.

Ce mois-ci, les six jeunes femmes ont décidé de s'adonner à la lecture du roman "Me and Earl and the Dying Girl" de Jesse Andrews. Ce livre à destination des adolescents, qui raconte l'amitié entre un lycéen cynique et une camarade atteinte d’un cancer, est l'un des livres les plus visés par la censure aux États-Unis, selon l'association américaine des bibliothèques (American Library Association), sous prétexte de "contenu sexuellement explicite et hautement inapproprié".

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La grande purge des rayons de bibliothèques

Une décision jugée "arbitraire" et "ridicule" par cette lectrice assidue de 30 ans, attachée à sa liberté de jugement et d'expression. Aussi inquiète qu'agacée par la situation, Caitlyn Woolfe tente de résister à son échelle. "La purge des bibliothèques doit cesser. Aucune raison ne vaut d'interdire aux gens de lire", dénonce cette habitante de Seattle (Washington).

"C’est simple: s’ils ne veulent pas que je sois au courant de quelque chose, alors j’ai encore plus envie de savoir de quoi il s’agit. En cherchant à éloigner les lecteurs de certaines ressources ou informations, ils ne font que me donner envie de les lire", ajoute-t-elle.

Si les motifs de censure invoqués peuvent sembler arbitraires, la spécialiste observe qu'une constante se dégage néanmoins: ces parents d’élèves - qui se considèrent activistes - ciblent en priorité les livres abordant le genre, la sexualité, le racisme ou l’histoire sociale des États-Unis. "Autrement dit sur des livres qui cherchent à éclairer et à contextualiser l’histoire américaine", selon les mots de Corinna Norrick-Rühl.

Parmi les titres les plus visés figurent: Le bleu ne va pas à tous les garçons de George M. Johnson, L'oeil le plus bleu de Toni Morrison, Pas raccord de Stephen Chbosky, Gender Queer de Maia Kobabe, La Servante Écarlate de Margaret Atwood. On retrouve ausis des classiques de la littérature comme: Maus d'Art Spielgelmann, 1984 de George Orwell, Appelle moi par mon nom d'André Aciman, Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur d'Harper Lee, 13 reasons why de Jay Asher, Persepolis de Marjane Satrapi, Le Meilleur des Mondes d'Aldous Huxley, Bonjour Tristesse de Françoise Sagan ou encore Fun Home d'Alison Bechdel.

> Une liste des ouvrages les plus censurés à travers le pays est tenue et mise à jour par l'association Pen America.

La censure de livres dans les écoles publiques américaines ne date pas du retour de Donald Trump à la Maison-Blanche en janvier dernier, mais sa réélection a nettement accéléré une dynamique amorcée depuis la pandémie de Covid.

En 2025, l’American Library Association (ALA) et Pen America ont même évoqué une "normalisation" de la censure de livres. Entre 2024 et 2025, 6.870 cas de suppression ou de restriction de livres ont été recensés par Pen America, ce qui fait grimper à près de 16.000 le nombre de livres censurés dans les écoles publiques américaines depuis 2021.

Dans de nombreux États tels que la Floride, le Texas, le Mississippi ou encore le Minnesota, ces réseaux de parents d’élèves et d’élus conservateurs exercent en effet une pression croissante sur les conseils scolaires afin de faire retirer des ouvrages jugés trop "idéologiques", "choquants" ou "dangereux" pour les enfants.

Des mouvements tels que Moms for Liberty -né dans les milieux trumpistes- se sont imposés comme les principaux moteurs de cette croisade, portés par un climat politique ouvertement hostile au "wokisme".

Donald Trump et la cofondatrice du mouvement Moms For Liberty Tiffany Justice pendant la campagne du candidat républicain en août 2024.
Donald Trump et la cofondatrice du mouvement Moms For Liberty Tiffany Justice pendant la campagne du candidat républicain en août 2024. © AFP

Une "cancel culture" prônée par l'administration Trump

À l'échelle fédérale, ces groupes ont vu leur influence s’accroître ces dernières années, comme l'explique Corinna Norrick-Rühl, professeure d'études du livre à l'université de Münster en Allemagne.

Plus inquiétant encore, les censures ne se limitent plus aux bibliothèques scolaires, mais s'attaquent désormais aux foires du livre, aux dons de livres, aux universités et même aux bourses d'études visant à soutenir l'éducation publique. Même des dictionnaires peuvent désormais être censurées en raison d'un puritanisme qui proscrit toute mention de sexualité.

Un livre jeunesse sur les tâches de rousseur, écrit par l'actrice américaine Julianne Moore, a également été banni de plusieurs établissements scolaires en février dernier. "Je ne comprends pas ce qui est si controversé dans ce livre pour qu'il soit interdit par le gouvernement américain", s'est étonnée l'auteure de Freckleface Strawberry. "Je suis réellement triste et je n'aurais jamais cru voir cela dans un pays où la liberté d'expression est un droit constitutionnel".

"Les interdictions de livres font obstacle à un monde plus juste, plus informé et plus équitable", avertissait en octobre dernier Sabrina Baêta, responsable principale du programme "Liberté de lire" de l'association Pen American.

"Avec l'administration Trump qui prône désormais une culture de censure (cancel culture) manifeste, nos principes fondamentaux de liberté d'expression, de libre recherche et d'accès à des livres diversifiés et inclusifs sont gravement menacés".

The Hunger Games, le Petit Prince, Fahrenheit 451... Un échantillon des livres censurés dans les écoles et/ou bibliothèques de plusieurs États américains.
The Hunger Games, le Petit Prince, Fahrenheit 451... Un échantillon des livres censurés dans les écoles et/ou bibliothèques de plusieurs États américains. © Poppyy the Blacklisted Bookshelf

Mais la résistance s'organise, aux quatre coins des États-Unis. Au printemps 2025, le démocrate William Marks a remporté la croisade qu'il menait contre l'administration Trump, celle-ci ayant donné l'ordre de retirer 381 livres des rayons de la bibliothèque de l'Académie navale d'Annapolis (la US Naval Academy dans le Maryland). Une décision qui s'inscrit dans le cadre de la vaste campagne d'élimination de tout contenu relatif à la diversité, l'équité et l'inclusion des agences fédérales américaines.

Au mois d'avril, cet ancien élève de l'école militaire américaine a lancé une campagne de financement participative afin de remplacer tous les livres supprimés, qui a récolté plus de 70.000$: un montant au-delà de ses espérances. "J'ai vu ça comme une menace pour l’avenir de la Marine", confie-t-il à BFM, "parce qu'il ne s’agit pas d’enfants à 'protéger', mais d’adultes appelés à devenir les futurs chefs de nos armées". "

Effacer une partie de l’histoire qu’ils doivent apprendre, c’est appauvrir leur formation: ils doivent connaître aussi bien les victoires que les échecs du pays. Sans cela, on ne peut pas former de bons officiers de marine", défend encore ce candidat démocrate au Congrès dans la 5e circonscription - conservatrice - du Texas.

"Une époque absolument terrifiante"

Grâce à lui fin mai, la plupart des livres bannis ont retrouvé leur place sur les étagères des bibliothèques de l'établissement. Aujourd'hui, seule une vingtaine d'ouvrages sont actuellement suspendus à une décision de conformité, selon le ministère de la Défense. William Marks a baptisé son initiative "Opération oiseau en cage", en référence aux mémoires de la poétesse noire Maya Angelou qui étaient visées par la censure, probablement en raison des questions de ségrégation raciale et d'abus sexuels sur mineurs qui y sont abordés.

Des livres censurés ou menacés sont envoyés gratuitement aux particuliers à travers le pays pour résister à la censure.
Des livres censurés ou menacés sont envoyés gratuitement aux particuliers à travers le pays pour résister à la censure. © Poppy the Blacklisted Bookshelf

À travers le pays, les actes de résistance à la censure se multiplient. En Californie notamment, État démocrate largement épargné par ces interdictions, des citoyens s’organisent pour se procurer des livres censurés à moindre coût et les envoyer gratuitement à ceux qui souhaitent les lire mais n’y ont plus accès, notamment dans des États plus répressifs. Il suffit de remplir un formulaire en ligne pour demander l’ouvrage souhaité et le recevoir par la poste. Une cagnotte de financement participative a également été mise en place afin de couvrir l’achat des livres et les frais d’envoi.

L'initiative, baptisée "The Blacklisted Bookshelf" (la bibliothèque interdite, en français), a été imaginée et lancée par Poppy, une infirmière et mère de famille et basée dans la ville de Novato. Grâce à elle et son armée de 25 bénévoles, près de 1200 "banned books" ont déjà été envoyés à des particuliers à travers le pays, et ce depuis le printemps dernier. "Ça m'a mise en colère. Je ne pouvais pas rester inactive parce que j'aime lire, tout simplement", confie Poppy à BFM, qui s'est mise en tête de lire le maximum de livres interdits par la Floride depuis 2022.

"On vit une époque absolument terrifiante", déplore cette lectrice assidue, préoccupée. "Si cet acte de rébellion peut contribuer à faire pencher la balance du bon côté, alors j'en suis. C'est consternant de voir à quel point personne n'a l'air de se rendre compte de la gravité de ce qui se passe".

Une bataille culturelle dans un pays hyper polarisé

La quadragénaire reçoit des requêtes de publics de tout âge: "ça va de Winnie l’Ourson jusqu’aux livres de Barack et Michelle Obama. Les ados me demandent beaucoup le roman graphique Heartstopper qui parle d'une histoire d'amour entre deux jeunes hommes, j’ai aussi des personnes plus âgées qui veulent relire le Journal d’Anne Frank. Et puis, il y a les mamans d’enfants d’âge préscolaire qui se demandent des livres pédagogiques et inclusifs pour leurs petits".

La fondatrice de "La Librairie Interdite" regrette qu'à l'école publique, ses quatre enfants ne soient plus exposés à d'autres cultures, d'autre modèles familiaux, d'autres modes de vie ou façons de penser. "Sous prétexte de vouloir les protéger, on ne leur présente plus qu'un modèle unique de famille traditionnelle, sans ouvrir la porte à quoi que ce soit d'autre: un papa, une maman, blancs, mariés, blonds aux yeux bleus. C'est d'une pauvreté à mourir, alors qu'il existe une telle diversité qu'ils pourraient découvrir!", proteste encore cette Américaine.

À Nevoto (Californie), Poppy a installé des boîtes à livres incitant ces concitoyens à lire des livres censurés.
À Nevoto (Californie), Poppy a installé des boîtes à livres incitant ces concitoyens à lire des livres censurés. © Poppy The Blacklisted Bookshelf

Autour de chez elle, cette mère de famille progressiste a aussi installé des boîtes à livres incitant ces concitoyens à lire les "banned books": des installations vandalisées à plusieurs reprises ces derniers mois, à tel point qu'elle a dû installer des caméras de vidéosurveillance. Selon elle, l'administration Trump et ses partisans ont peur de l'inconnu. "Lorsque quelque chose ne correspond pas à ce qu'ils ont toujours connu, ce avec quoi ils ont grandi, alors cela les effraie et il faut s'en débarrasser".

"C'est une rhétorique qui cherche à semer la peur de l'autre", confirme Katie Blankenship, cheffe du bureau de Pen America à Miami, qui décode la stratégie de communication de ces mouvements ultra-conservateurs pour nos confrères de France Culture.

"Si quelqu'un, dans votre communauté, affirme qu'il y a de la pornographie dans votre école, est-ce que vous voulez en finir avec ça? Bien sûr que oui, ça semble normal! Quand vous entendez quelqu'un, dans votre église ou ailleurs, dire 'oh, ils endoctrinent nos élèves', eh bien l'endoctrinement, ça fait peur. Ce sont des choses dont personne ne veut".

Aux États-Unis, plusieurs éditeurs tels que Macmillan, Penguin Random House ou HarperCollins, appuyés par des auteurs et associations, ont engagé des recours judiciaires, remportant plusieurs victoires locales. "C'est une mission idéologique menée par des gens de droite", a déclaré Jon Yaged, directeur général de Macmillan Publishers, dont plusieurs livres ont été visés par ces campagnes, lors de la Foire du livre de Francfort en octobre dernier.

Ces vagues de censure s'inscrivent dans une tendance mondiale à la hausse des interdictions de livres et de la censure, observe l'organisation PEN International, évoquant une "augmentation spectaculaire" de ces pratiques, de l’Afghanistan à la Russie.