Kery James: "Netflix nous a donné une parole que le cinéma français a voulu nous confisquer"

Leïla Sy et Kery James, le duo derrière le film Netflix "Banlieusards". - John Waxxx - Netflix
Depuis presque trente ans, le rappeur Kery James raconte la banlieue telle qu’il la connaît, loin de clichés. Après cinq années de travail acharné, il sort ce samedi 12 octobre sur Netflix son premier film, Banlieusards, co-réalisé avec Leïla Sy, l’autrice de ses clips. Un film refusé par tous en France sauf par la plateforme de streaming américaine.
Kery James y dresse un portrait nuancé des quartiers populaires de la région parisienne à travers le parcours de trois frères. L’aîné, Demba, joué par Kery James lui-même, vit de trafics. Son cadet, Soulaymaan, incarné par Jammeh Diangana, étudie pour devenir avocat et doit débattre lors d’un concours d’éloquence sur la responsabilité de l'État dans la situation des banlieues. Le benjamin, Noumouké, interprété par Bakary Diombera, cherche encore sa voie, quelque part entre les deux.
Kery James a voulu mettre en avant de nouveaux visages. "Mon scénario ne se prêtait pas à accueillir que des acteurs bankables", dit-il. "Déjà parce qu’on est en France et qu’il me semble qu’il n’y a qu’un acteur noir bankable: Omar Sy. Ce qu’on est en train de faire, c’est ‘élargir le catalogue’, de proposer de nouveaux visages." Il raconte à BFMTV les coulisses de ce film dont le cinéma français ne voulait pas.
Vous avez mis cinq ans à monter Banlieusards?
En réalité, c‘est une durée à peu près normale. Sauf que, nous, on a vraiment failli ne pas le faire. On a eu des moments de doute, des moments où toutes les portes étaient fermées. On n’arrivait pas à trouver la cohérence. J’ai présenté le scénario au concours Sopadin, organisé tous les ans pour les scénaristes. Comme j’avais plus de 35 ans, j’ai concouru dans une catégorie où il y avait des gens qui avaient déjà porté des scénarios à l’écran et je suis arrivé finaliste. J’ai aussi été soutenu par l’association Beaumarchais-SACD. Tout le monde a reconnu qu’il y avait un scénario. Grâce à ma carrière musicale, j’avais un public. Je pensais que ça allait être plus facile que ça. Malgré ça, on n’a pas eu [l'aide du] CNC, aucune chaîne de TV n’a voulu le programmer. En France, sans diffuseur, c’est impossible de monter un film.
Et il s’est fait grâce à Netflix…
Il s’est fait finalement par le biais des Américains. Ce qui est paradoxal pour moi qui suis un gros critique des Etats-Unis et en tout cas de la politique étrangère du pays. Les Américains nous ont donné une parole que le cinéma français a voulu nous confisquer. Malheureusement, le cinéma français aime bien que d’autres personnes parlent à notre place - à la place des gens que je prétends représenter et défendre. Banlieusards est écrit par un noir issu de la banlieue, réalisé par un noir issu de la banlieue et une métisse franco-sénégalaise qui vient du rap. On voulait garder notre indépendance. [Le cinéma français] a compris qu’il n’y avait pas de possibilité de faire de la subversion, de nous faire dire des choses que nous n’avions pas envie de dire. Et ça ne les a pas intéressés.
Le film suit l’histoire de trois frères. Ils portent comme nom de famille Traoré. C’est un nom courant, mais qui depuis l’affaire Adama Traoré revêt une autre dimension…
Ils s’appelaient déjà ainsi avant l’affaire Adama Traoré. Ce n’est pas un hasard qu’ils aient continué à s’appeler Traoré. J’ai beaucoup d’amis qui sont de la famille Traoré. Mokobé du groupe 113 en fait partie.
Y a-t-il une dimension autobiographiques dans le film?
Comme c’est un premier film, il transpire ma personne. Dans chacun des personnages, on trouve un peu de moi. J’ai à un moment fait le choix que fait Demba. J’ai plus tard été un peu ce Soulaymaan. J’ai choisi les mots pour dire les choses, pour dire ce que je ressens. J’ai aussi été ce petit Noumouké qui hésite entre plusieurs chemins. Je connais un Noumouké: c’est quelqu’un avec qui j’ai grandi, qui était dans la sécu et s’est retrouvé au Bataclan le 13 novembre [Noumouké Sidibé est l’ancien directeur adjoint de la sécurité, NDLR]. Avec un ami à lui, Didi, il a sauvé quelques vies. J’ai choisi son prénom pour le personnage.
Banlieusards est aussi le titre d'un de vos morceaux, sorti en 2008, Soulaymaan cite votre célèbre Lettre à la République…
Quand on dit que je travaille sur le film depuis cinq ans, je pense qu’on peut dire aussi que je suis dessus depuis trente ans. C’est la somme de tout ce que j’ai défendu, dénoncé, compris, mais aussi des positions surprenantes que j’ai pu prendre au cours de ma carrière. Je n’ai pas fait qu’accuser l’Etat dans ma carrière. Il y a d’autres morceaux très importants que les gens ne connaissent pas beaucoup comme Constat Amer, où je dénonce le manque de solidarité et le racisme entre habitants des quartiers. Pendant un long moment, le film s'appelait d’ailleurs Ne manque pas ce train [un autre de ses morceaux, NDLR].
Mathieu Kassovitz, le réalisateur de La Haine, apparaît dans une scène…
C’était important pour moi que Mathieu fasse une apparition. Il a même été question à un moment qu’il réalise Banlieusards. La Haine est un film qui nous a tous marqués. On s’est tous reconnus dans ce film. Lui faire un clin d’œil, c’est l’espérance que Banlieusards devienne le prochain La Haine! (rires) Le titre est quand même un peu ambitieux. On dit Banlieusards, mais en vérité c’est une photographie en banlieue à un moment précis. On ne peut pas avoir la prétention d’avoir décrit définitivement la banlieue telle qu’elle est. C’est quelque chose qui existe et dans lequel les gens se reconnaîtront.
Certaines scènes de Banlieusards font écho à La Haine, notamment celle du contrôle de police où un officier noir lance à Soulaymaan: "Si tu crois que toi et moi on est pareil".
C’est un ancien rappeur qui a joué cette scène et il m’a vraiment bluffé. En une phrase, il a vraiment dit beaucoup de choses. Dans cette scène, on utilise aussi le mot ‘bamboula’. Ce n’est pas un hasard. Il y a deux ans [en février 2017], un des représentants d’un syndicat de police avait déclaré sur un plateau de TV [dans C dans l’air, NDLR] que l’utilisation du terme ‘bamboula" est "à peu près convenable" - ce qui laisse imaginer à quel point ces gens sont déconnectés de la réalité. Si un représentant d’un syndicat, à la télévision, conscient qu’il est regardé par des milliers de gens, est capable de dire ça, on peut vous laisser imaginer ce qui se dit dans les fourgons de police quand les gens sont menottés et qu’il ne reste plus qu’eux et les policiers.
Un de vos personnages récite des répliques de Scarface de Brian de Palma. Le film a influencé beaucoup de rappeurs dans les années 1980-1990. Est-ce toujours le cas?
Je ne sais pas pour la toute nouvelle génération, mais en tout cas pour la mienne c’est un film qui a fait beaucoup de dégâts. Beaucoup de gens se sont identifiés à Tony Montana. Ils n’ont pas compris qu’il mourrait à la fin dans un bain de sang et qu’il avait assassiné son meilleur ami. Tout ce qu’ils ont retenu - et c’est peut-être la façon dont le film a été fait -, c’est qu’il est parti de rien, qu’il a eu une ascension et qu’il a mené une vie de pacha. Personne dans ma génération n’en a tiré une morale.
Votre référence, c’est plutôt Boyz N the Hood, le film de John Singleton sur le quartier de South Central à Los Angeles?
C’est une de mes références absolues! C’est Manu Key de la Mafia K'1 Fry qui me l’a fait découvrir. C’est un film qui m’a beaucoup touché. C’est une des raisons pour lesquelles j’ai toujours eu du recul même quand j’ai choisi de mener une vie de rue dans l’illicite. Quand je l’ai regardé, je me suis dit que je ne voulais pas finir comme Gras du Bide [joué par Ice Cube, NDLR]. Le discours du père lorsqu’il réunit les jeunes et leur demande qui fait venir les drogues et les armes dans nos quartiers a un peu éveillé mon sens politique. C’est ça l’Art! Il faut dire des choses. Pas forcément apporter des réponses, mais apporter des questions.
Il y a quelque chose qui se passe en ce moment: le succès de La Vie Scolaire et des Misérables, Abd al Malik au théâtre du Châtelet, Banlieusards sur Netflix.
Il y a quelque chose qui se passe, mais il y a aussi eu le discours d’Eric Zemmour il y a quelques jours… Je parlais avec Stéphane de Freitas, le fondateur d’Eloquentia [programme éducatif pour former à la prise de parole, NDLR]. Il pense que le changement dans la société est en marche, qu’il est inévitable et qu’il arrivera. Il y a des forces qui par peur de perdre leurs privilèges et de voir disparaître leur ancien monde résistent alors que le combat est perdu d’avance. J’espère qu’il ne se trompe pas.
Vous préparez un second film?
Je vais raconter l’histoire d’Amal Bentounsi, qu’on voit dans le film. Son frère a été assassiné d’une balle dans le dos par un policier en 2012. Elle s’est battue pour que ce policier soit condamné. Il a été condamné comme peut l’être un policier - ce qui est très rare et dans le milieu des militants c’est considéré comme une victoire: il a été condamné à cinq ans avec sursis. Ce qui m’intéresse, c’est sa réponse. À quarante ans, avec quatre enfants, elle a décidé de reprendre ses études pour devenir avocate. Il lui reste encore deux ans. Elle ne jouera pas son propre rôle. Ce sera une grande fresque: je vais partir du moment où ses parents vont émigrer en France. Je le fais avec les producteurs de Banlieusards.