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"120 cochons par an et par voiture": comment l’utilisation de biocarburants pourrait faire exploser la demande en graisses animales

BFM Business Julien Bonnet , Journaliste BFM Auto
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Alors que les biocarburants sont vus comme une alternative possible au 100% électrique pour 2035 en Europe, l’ONG Transport et environnement alerte sur les conséquences indirectes négatives que cette mesure pourrait engendrer, notamment une explosion de la demande en graisses animales et en huile de cuisson usagée.

Des cochons dans votre réservoir pour sauver la planète: c’est ce que craint de voir arriver l’ONG Transport et environnement (T&E) avec la recherche de solutions alternatives aux carburants fossiles autres que le 100% électrique à partir de 2035 en Europe. Parmi les pistes envisagées: les biocarburants, avec un bilan carbone plus favorable pour réduire les émissions de CO2. Mais l’utilisation à grande échelle de ces biocarburants dans les voitures "pourrait entraîner une forte hausse de la demande en déchets tels que les graisses animales, huile de cuisson usagée ou coproduits d’huile de palme", note l’association à l’origine des révélations du scandale du Dieselgate.

De quoi d’ailleurs envisager un futur "scandale du cochon" avec cette analyse de T&E: "un véhicule utilisant un biocarburant à base de graisses animales aurait besoin d’environ 120 cochons par an".

Plus globalement, "cet accroissement de la demande pourrait conduire les voitures, les avions et les navires à consommer deux à neuf fois plus de biocarburants avancés que ce qui pourra être produit de manière durable à l'avenir".

Une réaction de l’ONG à la demande formulée la semaine dernière par le lobby allemand de l’automobile (VDA), avec l’association des équipementiers automobiles (CLEPA) et 28 entreprises et associations du secteur des carburants, pour que la Commission européenne accepte ces biocarburants comme une alternative possible au 100% électrique dans les ventes de voitures neuves à partir de 2035. Une décision importante est en effet attendue début décembre pour voir si Bruxelles acceptera d’assouplir l’objectif de ventes zéro émission à partir de cette date, sous la pression de nombreux constructeurs automobiles.

Un problème pour T&E qui explique que "cette requête conduirait les voitures à s’accaparer les ressources limitées en biocarburants avancés, au détriment de secteurs difficiles à décarboner comme l’aviation".

"En prenant en compte les objectifs européens actuels, les secteurs aérien et maritime auront besoin, à eux seuls, du double de la production de biocarburants avancés pouvant être sourcée de manière durable en Europe", ajoute l’ONG.

Des biocarburants déjà massivement importés

L’occasion aussi de réaliser que ces "biocarburants avancés" restent actuellement produits en quantités limitées.

"L’Europe importe déjà plus de 80% de son huile de cuisson usagée (UCO) depuis des pays comme la Chine et la Malaisie. De leur côté, les graisses animales sont l’une des matières premières les plus répandues", ajoute le communiqué.

Avec la demande actuelle, les voitures qui roulent en Europe consomment 1,3 million de tonnes de graisses animales, soit l’équivalent de 200 millions de cochons abattus chaque année. Si un nouveau véhicule mis en circulation roulerait exclusivement avec un carburant composé de graisses animales, "il faudrait abattre environ 120 cochons par an", ou, si on préfère l’huile de cuisson usagée, le volume produit pour "la cuisson quotidienne de 25 kg de frites".

"Les Européens ne consommeront jamais assez de frites et de porc pour répondre à la demande des secteurs maritime et aérien. Donc pourquoi vouloir de cette solution pour les voitures, alors que la technologie électrique est parfaitement adaptée à leur décarbonation", explique Bastien Gebel, responsable décarbonation de l’industrie automobile, cité dans le communiqué de T&E.

Pour lui, "les biocarburants ne sont qu’une diversion alimentée par le lobby pétrolier pour retarder la transition. Suivre cette voie conduira l’Europe à perdre sa compétitivité sur le marché des voitures électriques, et donc à fragiliser durablement son industrie automobile".

Autre argument contre le recours massif à ces biocarburants: la dégradation potentielle de la balance commerciale.

"Actuellement, T&E estime que 60 % des biocarburants européens, y compris ceux issus de cultures, sont importés de pays tiers", une proportion qui pourrait atteindre 90% en 2050 dans un scénario de recours massif à cette source d’énergie dans les prochaines années.

T&E alerte également sur l’augmentation du risque de fraude, qu’elle suspecte déjà actuellement. "En effet, l'huile de palme vierge et d'autres huiles végétales comestibles peuvent être faussement étiquetées comme huiles usagées" et plusieurs enquêtes de l’association ont révélé "de grandes incohérences dans les chiffres d’importations de biocarburants usagés en Europe". Exemple le plus marquant cité dans le communiqué: l’Europe importerait trois fois plus d’huile de cuisson usagée en provenance de Malaisie que ce qui peut être collecté au total dans ce pays.